"L'heure de la séparation a sonné." FRIEDRICH HALM.
"Où veux-tu fuir? demanda Henryka; où pouvons-nous encore nous cacher?
Ne vaut-il pas mieux suivre l'exemple de l'Apôtre et mourir comme lui?
- Oui, allons ensemble au devant de la mort!" s'écria Karow.
Tous étaient possédés par un enthousiasme sauvage, par un désir exalté
et fou de la mort.
"Non, dit Dragomira qui prenait le commandement, non; notre mission
n'est pas encore remplie. Zésim et Anitta doivent tomber d'abord sous
le couteau du sacrifice. Ne craignez pas que l'on nous fasse
prisonniers. Je vous conduirai hors de ce château et je connais un
endroit où personne ne nous trouvera. Mais, avant de fuir, il faut
tuer les pécheurs qui sont prisonniers. Personne ne doit sortir vivant
de cette maison. Amenez-les tous ici."
Henryka et les deux hommes descendirent rapidement dans les sombres
souterrains du château et firent monter dans le temple les prisonniers
hommes et femmes, jeunes filles, jeunes hommes et vieillards. Les
malheureux, chargés de chaînes, regardaient avec épouvante le mort
étendu sur la croix et attendaient leur sort en tremblant.
Ils étaient tous réunis, au nombre de vingt et un. Dragomira monta à
l'autel et supplia Dieu d'accepter les victimes avec clémence. Alors
Henryka et elle saisirent les couteaux du sacrifice et se mirent à
égorger sans pitié les infortunés voués à la mort.
En vain, secoués par les angoisses de la mort, demandaient-ils grâce;
Karow et Tabisch les saisissaient l'un après l'autre et les plaçaient
sur l'autel. Les prêtresses étaient là, debout, les manches
retroussées, les bras nus, le fer étincelant à la main. Pendant
longtemps on n'entendit que les plaintes, les sanglots, les cris de
douleur des mourants. Une sorte de pieuse rage s'emparait des
prêtresses pendant que le sang rouge et chaud ruisselait sur les
mains. Elles poussaient des cris d'allégresse, comme des lionnes en
délire, riaient aux éclats dans des transports de joie épouvantable et
chantaient un hymne sauvage, un hymne de fous. C'était comme une
ivresse de sang; leurs narines s'ouvraient, leurs lèvres frémissaient,
leurs yeux brillaient de l'ardeur du meurtre. L'odeur du sang mêlée à
celles des fourrures qui enveloppaient leurs corps, cette atmosphère
d'arène romaine semblait les enivrer. Elles ne se reposèrent pas avant
d'avoir frappé de leurs mains la dernière victime, avant d'avoir
achevé l'horrible hécatombe offerte au dieu de colère et de vengeance,
le seul dieu qu'elles connaissaient et qu'elles adoraient.
Alors elles rejetèrent leurs couteaux, lavèrent leurs mains
ensanglantées et ôtèrent leurs vêtements souillés de sang.
Un quart d'heure plus tard, ils descendaient tous les quatre, habillés
en paysans, dans les souterrains du château.
Dragomira les conduisait, une torche à la main. Ils fermèrent toutes
les portes derrière eux, et barricadèrent la dernière avec des barres
de fer et des pierres.
Ils étaient arrivés dans une vaste salle voûtée, où l'on n'apercevait
aucune issue. Dragomira désigna une pierre placée tout en bas de la
muraille. Ils réunirent tous leurs efforts, réussirent à la pousser de
côté; et alors s'ouvrit devant eux un nouveau corridor souterrain que
personne n'avait connu, excepté Dragomira et l'Apôtre.
Quand ils eurent passé en rampant par cette ouverture et remis la
pierre à sa place, ils étaient sauvés.
Personne ne pouvait découvrir cette issue. Là devrait s'arrêter toute
poursuite.
Ils s'avancèrent dans une galerie spacieuse et élevée qui était
taillée dans le roc et qui remontait aux temps où Mongols et Tartares,
Turcs et Cosaques envahissaient, pillaient et dévastaient cette partie
de la Russie.
La galerie aboutissait, à une lieue environ du château, au milieu
d'une épaisse forêt. L'ouverture, pratiquée dans un rocher élevé,
était encore fermée par une dalle de pierre.
Ils arrivèrent enfin en plein air, et se trouvèrent sur une espèce
d'observatoire d'où ils apercevaient les vastes plaines de la campagne
par dessus les cimes des arbres séculaires. Devant eux brillaient les
cinq coupoles de l'église grecque du village de Kasinka Mala.
Tabisch fut chargé d'aller aux nouvelles. Il revint bientôt annonçant
que les gendarmes avaient investi le château, mais que la route par le
bois était libre.
Pendant que les agents de police et les soldats dirigés par l'employé
et le jésuite enfonçaient la porte du château et pénétraient dans les
bâtiments, les fugitifs se glissaient avec précaution à travers
l'épaisseur du bois dans la direction du village. Non loin du village,
et dans le bois même, sur une espèce de presqu'île entourée de
marécages et d'eau se trouvait un autre grand rocher, où, du temps des
Tartares, des gens du pays fuyant devant eux s'étaient pratiqué une
retraite sûre. Dragomira l'avait fait préparer depuis longtemps déjà
comme un dernier asile pour elle et ses compagnons. Seuls l'Apôtre et
Mme Maloutine, qui s'était enfuie en Moldavie, connaissaient cette
cachette. Là, ils étaient complètement à l'abri. On y parvenait par
une porte faite d'une roche habilement dissimulée derrière les
broussailles et le lierre. Cette porte ne s'ouvrait que sous la main
d'un initié et se refermait derrière lui. Une galerie sombre
conduisait à l'intérieur. Puis un escalier taillé dans la pierre se
dressait brusquement. En haut, à droite et à gauche, s'ouvraient deux
chambres ménagées dans le roc et recevant le jour par de petites
ouvertures cachées sous le lierre.
Les murs et le sol étaient recouverts de tapis, ainsi que les portes
et les fenêtres. Des lits formés de matelas et de peaux de bêtes, des
lampes suspendues au plafond, étaient tout le mobilier. Des niches
creusées dans le roc renfermaient tout ce dont on ne pouvait se
passer. Quelques marches de plus conduisaient au sommet du rocher,
d'où la vue s'étendait au loin sur tout le pays environnant comme du
haut d'un donjon.
Peu de jours auparavant, Dragomira avait elle-même transporté
secrètement en ce lieu des vivres, des armes et des munitions. On
pouvait à la rigueur s'y cacher pendant plusieurs semaines et même y
soutenir un siège. Les fugitifs s'y installèrent. Les deux jeunes
filles prirent une chambre, Karow et Tabisch prirent l'autre. Puis
Dragomira appela Tabisch pour lui donner ses ordres. Quand il se fut
un peu reposé, il repartit et s'en alla au village, à travers la forêt
d'un pas tranquille, la pipe à la bouche, le bâton à la main, comme un
bon paysan.
Il trouva dans un cabaret un grand garçon de la campagne, qui,
moyennant deux roubles et un petit verre d'eau-de-vie, se chargea
volontiers d'un message pour Zésim. Quand le jeune campagnard fut à
cheval, Tabisch lui demanda encore s'il avait bien compris.
"Certainement, répondit-il, la demoiselle qui est chez la nourrice du
monsieur est en danger; monsieur l'officier fera bien de venir tout de
suite; seulement, pas chez Kachna, mais ici, au cabaret.
- Bien, je vois que tu es un garçon avisé."
Le messager partit. Tabisch calcula que Zésim ne pourrait pas arriver
avant le point du jour, et se remit en route pour le rocher. Il
retraversa la forêt sans accident et fit son rapport à Dragomira.
La police avait trouvé vide le nid des Dispensateurs du ciel, et était
revenue à Kiew après avoir laissé quelques gendarmes pour garder la
maison. La poursuite n'avait pas été plus loin et les fugitifs
pouvaient jouir d'un peu de repos. La nuit était venue; l'armée des
étoiles brillait au ciel; un silence religieux régnait au-dessus des
cimes des chênes séculaires. Bientôt tout dormit; seule, une louve aux
yeux ardents errait dans les profondeurs de la forêt, et Dragomira,
que fuyait le sommeil, restait assise sur ses molles fourrures et
songeait. Enfin, elle s'endormit, elle aussi. Mais ce ne fut pas pour
longtemps: le premier chant d'oiseau l'éveilla de grand matin.
Cependant, le messager était arrivé à Kiew, avait réveillé Zésim et
s'était acquitté de la commission. Zésim le renvoya sur-le-champ avec
un autre message. Seulement, quand le garçon revint, au lieu d'aller
au cabaret, il se rendit à la maison de la nourrice et lui annonça
que: "Monsieur l'officier le suivait de près et serait au cabaret dans
un quart d'heure au plus tard."
Ce message parut singulier à la paysanne, qui s'était réveillée la
première et qui causait avec le jeune homme par la fenêtre. Elle lui
dit d'attendre et éveilla Anitta.
"Mon enfant, dit-elle, avez-vous envoyé un message à Zésim?
- Moi...? Non.
- Il y a là un garçon qui apporte une réponse de lui. Parlez-lui
vous-même."
Anitta s'habilla à la hâte. Un triste pressentiment s'était emparé
d'elle et la poussait.
"Entre, dépêche-toi! cria-t-elle au messager, quand il apparut sur le
seuil avec une contenance embarrassée.
- Qui t'a envoyé? demanda-t-elle.
- M. Jadewski.
- Et qui t'a envoyé à lui?
- Vous-même, mademoiselle.
- Je ne t'ai donné aucune commission.
- Mais si, hier soir, vous me l'avez fait dire par un paysan, qui m'a
payé deux roubles.
- Raconte, dit-elle rapidement, raconte tout."
Quand le jeune campagnard eut fini son récit, Anitta comprit qu'on
avait attiré Zésim à Kasinka pour s'emparer de lui. Il n'y avait que
Dragomira qui pût lui avoir tendu un piège. Il était en danger d'être
tué. Il s'agissait d'agir avec courage et promptitude.
"Eveille les voisins, dit-elle au jeune paysan, qu'ils s'arment et
viennent ici avec nous. Mais dépêche-toi; il y va de la vie d'un
homme."
Kachna éveilla les gens de sa maison. Anitta appela Tarass et fit
seller le cheval qui était là exprès pour elle.
Zésim avait quitté Kiew peu de temps après avoir renvoyé le
messager. Il arriva à Kasinka Mala au petit jour. Il sauta de son
cheval, le remit au cabaretier juif qui s'était empressé de venir
au-devant de lui, et entra dans le cabaret. Au moment où il posait le
pied sur le seuil, il fut saisi par Karow et Tabisch. En même temps,
Henryka lui arrachait son épée du fourreau; et, pendant que les deux
hommes luttaient avec lui, elle lui jetait un lacet autour du cou. Peu
d'instants après, Zésim, les mains et les pieds garrottés, était posé
à genoux au milieu de la chambre, devant Dragomira. Celle-ci, habillée
en paysanne, avec des bottes de maroquin rouge aux pieds, un mouchoir
rouge autour de la tête, une pelisse blanche de peau de mouton brodée
en couleur, était assise sur un banc de bois et le considérait d'un
air de triomphe.
"Enfin, te voilà entre mes mains!" dit-elle en faisant signe aux
autres de s'éloigner.
Zésim ne répondit rien.
"Tu te tais? continua-t-elle. Est-ce que tu ne m'aimes plus? Ce serait
fâcheux pour toi si tu avais change de sentiment, car voici l'heure où
je vais tenir ma parole. Je suis prête à devenir ta femme. Puis après
avoir été heureux, nous apaiserons Dieu et nous mourrons ensemble.
- Tu peux me ruer, répondit Zésim, mais jamais je ne mettrai ma main
dans cette main souillée de sang; jamais je ne presserai sur mon
coeur une réprouvée comme toi. Je t'ai aimée, mais en ce moment, tu
me fais horreur.
- Je vous immolerai, toi et Anitta, en expiation du sang des justes
qui retombe sur vos têtes.
- Ce n'est pas nous qui sommes les coupables, répondit Zésim, c'est
toi qui es la criminelle, la scélérate! Le bras vengeur de Dieu, que
tu as si souvent offensé, t'atteindra tôt ou tard.
- C'est ce que nous verrons, dit-elle avec calme; en attendant, tu es
mon prisonnier, et Anitta ne tardera pas à être en mon
pouvoir. Alors j'imaginerai pour vous des tortures auxquelles on n'a
pas encore songé. Ne t'attends à aucune pitié de ma part.
- Je n'ai pas peur de toi, et je ne te demanderai pas grâce, s'écria
Zésim; je suis fier de ta haine. Si je dois mourir, c'est que Dieu
le veut. Je suis prêt à me soumettre à sa volonté."
Dragomira riait. Ce rire, froid et cruel comme celui d'un démon,
faisait tressaillir Zésim lui-même, malgré son courage. Il frissonnait
devant cette belle enchanteresse qui avait autrefois troublé tous ses
sens et exercé sur son coeur un empire despotique.
"Nous verrons si tu restes toujours aussi ferme, dit-elle avec la
majestueuse tranquillité d'une souveraine qui n'est pas habituée à
rencontrer de résistance; d'abord tu éprouveras encore une fois le
charme qui t'a si souvent vaincu; et, quand au milieu des plus doux
tourments, tu te traîneras à mes pieds en me demandant grâce, comme un
païen à son idole, comme un esclave à son maître, Anitta verra comme
je me raille de toi, comme je te repousse du pied, et comme je te
livre à la mort sans pitié.
- Tu peux me torturer et me tuer; tu ne m'aviliras pas. Je méprise ta
puissance."
Dragomira se leva et prit un fouet qui était sur une table. Au même
instant Henryka se précipita dans la chambre en criant:
"Fuyez! Ils arrivent! Anitta à cheval, suivie de gens armés!"
Dragomira pâlit un moment. Mais elle eut bientôt recouvré son calme et
sa décision.
"Fuis! dit-elle d'u ton de commandement énergique, votre affaire est
de continuer l'oeuvre sainte! Sauvez-vous!
- Je reste avec toi, s'écria Henryka.
- Non, fuis, je te l'ordonne, en toute hâte, à cheval! Je reste ici
pour juger au nom du Tout-Puissant!"
Henryka se jeta dans les bras de Dragomira et lui donna un baiser;
puis elle sortit rapidement, sauta sur le cheval de Zésim et partit au
galop. Karow et Tabisch se sauvèrent par le jardin, passèrent
par-dessus la clôture de planches et disparurent dans la forêt.
Dragomira prit son revolver et attendit Anitta de sang-froid.
On entendit le trépignement des pieds des chevaux, des pas lourds, le
cliquetis des armes, une voix claire qui donnait des ordres. Puis le
silence se fit, et Anitta entra, accompagnée de Tarass. Elle portait,
elle aussi, la jupe courte, les bottes d'homme, la pelisse de mouton
et le mouchoir de tête d'une paysanne petite-russienne. Elle avait un
pistolet à la main; Tarass était armé d'un fusil de chasse.
"Rends-toi, scélérate! cria Anitta; le cabaret est entouré par mes
gens. Tu es entre mes mains. Tu ne peux t'échapper."
Dragomira dressa fièrement la tête.
"Je t'ai attendue, répondit-elle, pour régler mon compte avec
toi. Cette heure est celle du châtiment que je veux vous infliger au
nom de Dieu, à toi et à celui qui est là!
- Tu blasphèmes Dieu quand tu prononces son nom, dit Anitta, il a
horreur de toi et de ta doctrine homicide.
- Dieu décidera entre toi et moi.
- Qu'il décide! répondit Anitta, regardant avec calme son ennemie bien
en face, nous sommes toutes les deux devant le Juge éternel. Qu'il
prononce!"
Un sourire triomphant passa sur le beau et fier visage de la Pêcheuse
d'âmes, pendant qu'Anitta faisait à voix basse une courte prière.
Toutes les deux levèrent en même temps leurs pistolets. Il y eut un
instant d'anxieuse attente, puis Dragomira pressa la détente.
Le coup ne partit pas.
L'autre chien s'abattit. On vit un éclair, on entendit une
détonation. Dragomira fit encore un pas vers Anitta et tomba tout à
coup en avant le visage contre terre.
"Est-elle morte?" demanda Anitta.
Tarass s'approcha de Dragomira et la retourna:
"Dieu a jugé, dit-il, son âme est devant lui."
Anitta se mit à genoux et éleva en pleurant ses bras vers le
ciel. Puis elle se releva, tira le poignard qu'elle portait à sa
ceinture, coupa rapidement les cordes qui liaient son bien-aimé, et,
sanglotant de joie, le serra contre sa poitrine.
"Sauvé! murmura Zésim, sauvé par toi!"
La nourrice se précipita alors dans la salle, et se suspendit en
pleurant au cou de Zésim.
"Mon enfant! s'écria-t-elle, mon cher enfant! Le ciel t'a protégé et
cet ange t'a sauvé!"
Le traîneau de Kachna fut bientôt attelé. Zésim aida Anitta à y
monter, et Tarass sauta sur le siège du cocher. On partit au galop
pour Kiew et l'on alla droit au palais Oginski.
Zésim, tout triomphant, rendit la bien-aimée à son père et à sa mère,
qui bénirent le jeune couple en versant des larmes de joie et
rendirent grâces à Dieu par un voeu solennel.
Aujourd'hui, à Kasinka Mala, à la place où était jadis le cabaret et
où Dragomira mourut, s'élève une chapelle dédiée à la Vierge. Tous les
ans, au jour anniversaire de celui où Zésim fut sauvé par Anitta d'une
façon si merveilleuse, un prêtre y dit une messe basse pour l'âme de
la malheureuse, victime d'une épouvantable superstition.