"Je ne trouve aucune pitié!... Les cris de douleur que m'arrachent mes
horribles souffrances meurent au loin sans réponse." KOLZOW.
Henryka, habillée en paysanne, prit un traîneau de campagnards et se
rendit de Kiew à Kasinka Mala. Après une inspection attentive et
prudente, elle partit pour Okozyn. Quand elle annonça à Dragomira
qu'elle avait découvert la retraite d'Anitta, la créature de marbre
s'anima, sa poitrine se souleva, les ailes de son nez frémirent comme
les narines d'une bête de proie qui flaire le sang; se yeux bleus
froids et ses joues s'animèrent.
"Enfin! s'écria Dragomira, enfin! elle est en mon pouvoir! Je te
remercie, Henryka; tu me rends bien heureuse!"
Elle l'attira à elle et l'embrassa tendrement.
"Ce n'est pas assez d'avoir Anitta entre nos mains, dit Henryka, il
faut qu'elle serve d'appât pour prendre Zésim. Tu as l'esprit inventif
pour imaginer des pièges. Trouve un plan, et vite à l'oeuvre!
- D'abord, offrons à Dieu la victime que nous avons, répondit
Dragomira; nous songerons ensuite à de nouvelles entreprises.
- Tu as raison, dit l'Apôtre, qui était entré sans qu'on s'en aperçût;
hésiter plus longtemps serait nous perdre tous. Le danger grandit à
chaque heure. Qui sait combien de temps encore nous serons ici en
sécurité? Nous avons réussi une fois à tromper ceux qui nous
poursuivaient; une seconde fois nous pourrions échouer. Je vais
rassembler tout de suite la communauté; nous communierons
solennellement et nous offrirons un sacrifice à Dieu. Peut-être
sera-ce le dernier. Chacun pourra alors s'en aller là où l'Esprit le
poussera. Pour moi, je reste ici et j'attends la fin.
- Moi aussi," dit Dragomira. Et Henryka exaltée l'entoura de ses bras,
décidée à unir à tout jamais sa destinée à celle de son amie.
"Soltyk doit mourir, dit Dragomira après quelques instants de silence,
je suis prête à l'offrir à Dieu, mais accorde-moi une heure pour le
préparer.
- Fais ce que tu juges bon de faire, répondit le prêtre, je vais
ordonner qu'on t'obéisse en tout. Je vous attends dans une heure,
toi et lui, dans le temple, devant l'autel de l'Eternel que nous
voulons célébrer et apaiser.
- C'est lui que j'immolerai d'abord, dit Dragomira; ensuite ce sera le
tout de Zésim et d'Anitta.
- Que le ciel te bénisse!"
L'Apôtre partit et Dragomira se fit parer en toute hâte par
Henryka. Magnifique et séduisante à la fois comme une jeune et belle
sultane, elle entra dans le cachot où le comte était couché sur de la
paille, fixa à la muraille la torche qu'elle tenait à la main et
éveilla le malheureux qui rêvait et qui la considéra avec étonnement.
"Toi ici? murmura-t-il, viens-tu pour te railler de moi? Ou as-tu
imaginé de nouvelles tortures?
- Non, tu as assez expié tes péchés.
- Ne me trompe pas, ce serait trop cruel, répondit-il. Est-ce que je
te comprends bien? M'apportes-tu la liberté et la délivrance?
- Les deux, dit-elle, mais pas comme tu l'entends, mon bien-aimé. Dans
une heure, tu mourras.
- Je mourrai? Dragomira, c'est là ton amour?
- Je t'immolerai moi-même, parce que je t'aime, et parce qu'il n'y a
pas d'autre route pour aller au paradis.
- Horrible!
- Calme-toi; nous avons encore une heure; pendant ce temps-là je
t'appartiens encore.
- Et aucun espoir de délivrance?
- Aucun.
- Et c'est toi-même qui veux me tuer?
- Moi-même, et je crois que la mort, venant de moi, te sera douce.
- Soit! je me remets entre tes mains."
Dragomira lui ôta ses chaînes pesantes et le conduisit en haut, à la
lumière. Deux jeunes hommes, couronnés de fleurs et vêtus de longues
robes blanches, les attendaient.
"Suis-les, dit Dragomira, ils te pareront et t'amèneront ensuite vers
moi."
Soltyk la regarda avec défiance.
"Ne crains rien, dit-elle vivement, je ne te tromperai pas."
Les deux jeunes hommes conduisirent le comte dans une petite salle,
richement décorée, où l'on avait préparé un bain. Ils le servirent
comme des esclaves, le déshabillèrent, et, quand il sortit du bain,
lui parfumèrent le corps et les cheveux avec des essences d'une odeur
exquise. Puis ils lui mirent des sandales dorées, lui passèrent une
robe blanche, semblable à une tunique grecque, qui lui tombait
jusqu'aux pieds et qui avait pour ceinture un ruban doré, et enfin lui
posèrent sur la tête une couronne de roses fraîches. Ils le
conduisirent alors dans une salle ornée avec tout le luxe de
l'Asie. Dragomira l'y attendait. Ils s'éloignèrent en silence.
Dragomira était mollement étendue sur un lit de repos recouvert d'une
peau de tigre. Elle avait autour de son opulente chevelure blonde une
sorte de turban blanc brodé d'or. Sa taille élancée, son corps aux
merveilleux contours étaient enveloppés et dessinés par une pelisse de
soie bleu clair brodée d'or, doublée et garnie à profusion de
magnifique hermine. Elle avait aux pieds des babouches de velours
rouge également brodées d'or. Elle tendit la main à Soltyk avec un
sourire à la fois triste et heureux.
"Comme tu es beau! murmura-t-elle.
- Et toi!"
Il tomba enivré à ses pieds et la contempla avec une extase
indicible. Elle écarta ses cheveux noirs qui lui couvraient le front
et lui passa autour du cou ses beaux bras semblables à du marbre
vivant, à de l'ivoire tiède et animé.
"Es-tu heureux maintenant?
- Laisse-moi l'être encore une fois, murmura-t-il dans son
ravissement, et que la mort arrive! De ta main elle sera la
bienvenue."
Elle ne répondit rien, mais elle l'attira doucement contre sa
poitrine, et leurs lèvres se confondirent dans un ardent baiser.
"Est-il temps?" demanda-t-il au bout de quelques instants.
Elle fit signe que oui.
"Promets-moi une chose, dit Soltyk; ne me livre pas aux autres,
immole-moi, tue-moi de tes mains.
- Je te le promets, répondit-elle avec une sorte de transport
farouche, et je te promets encore davantage. Ma mission n'est pas
encore terminée. Aussitôt que mon oeuvre sera accomplie, et j'espère
l'accomplir en peu de jours, j'irai te rejoindre.
- Tu veux mourir?
- Oui, j'aspire à quitter ce monde de misère et de péché et à monter
vers la lumière. Va devant moi, je te suivrai.
"Jure-le-moi."
Elle leva la main solennellement.
"Devant Dieu, qui sait tout et qui peut tout, je le jure!"
Soltyk la serra contre son coeur, et ils restèrent longtemps ainsi,
perdus dans une muette félicité.
Une cloche d'airain, à la sonorité menaçante, sonna trois
coups. L'autel sanglant réclamait une nouvelle victime.
Une vaste salle, dont la voûte reposait sur de hautes colonnes,
servait de temple aux Dispensateurs du ciel.
Les murs et les fenêtres étaient cachés par des tentures de soie bleu
clair parsemées d'étoiles d'argent. Trois lustres répandaient une
lumière éclatante comme celle du soleil. Le milieu de la paroi
principale était occupé par un autel qui n'avait pas d'autre ornement
qu'une croix colossale supportant le Sauveur mourant: "Tout est
consommé!" Devant cet autel, il y en avait un second, plus bas, qui
faisait penser à la pierre des sacrifices païens. Il était décoré de
guirlandes de fleurs et de branches de sapin et entouré des plantes
exotiques les plus splendides, d'où s'exhalait une odeur douce et
enivrante. Au milieu de la salle se trouvait une grande table en forme
de fer à cheval, recouverte d'une nappe blanche comme la neige garnie
de vaisselle précieuse, de riches pièces d'argenterie, de cruches et
de coupes, et entourée de sièges antiques. Le siège du prêtre était
plus élevé que les autres.
Une douzaine de jeunes hommes étaient occupés à disposer sur la table
ce qu'il fallait pour manger et pour boire. Mme Maloutine les
dirigeait. Elle donna enfin le signal que tout était prêt. Des
trompettes résonnèrent; la communauté pouvait venir pour la communion
et le sacrifice. Les tentures qui cachaient les portes furent
écartées; les frères et les soeurs entrèrent deux à deux, tous vêtus de
longues robes blanches, avec des ceintures rouges. Ila avaient des
couronnes de fleurs sur la tête, des sandales aux pieds, des palmes à
la main. Ils défilèrent une fois autour de la salle et se placèrent
ensuite des deux côtés de la table.
Les trompettes annoncèrent l'apparition du prêtre.
Les tentures s'écartèrent de nouveau; et de jeunes garçons d'une
grande beauté, vêtus de robes blanches et couronnés de fleurs,
entrèrent dans la salle. En tête marchaient des joueurs de luth et de
flûte; les suivants semaient des fleurs et balançaient des
encensoirs. Venait ensuite un jeune homme tenant la Bible; un second
portait la croix. Enfin s'avançait l'Apôtre en robe blanche brodée
d'or. Il portait un long manteau traînant de soie bleue garni de
zibeline dorée, et avait sur la tête une tiare étincelante d'or et de
pierreries. Il bénit la communauté qui s'était mise à genoux, s'assit
en haut de la table, sur son siège élevé, majestueux comme Sardanapale
sur son trône. Puis il fit un signe et les frères et les soeurs se
relevèrent et s'assirent.
"Mes bien-aimés, dit-il, c'est peut-être le dernier repas que nous
faisons ensemble, en mémoire de notre Sauveur Jésus-Christ, dans son
esprit et selon son commandement. Elevez donc vos âmes à Dieu avec
ferveur, et souvenez-vous de son Fils qui est mort en croix pour
nous. Jurez encore une fois de chercher à l'imiter, et, quand l'heure
sonnera, de sacrifier votre vie, comme il a sacrifié la sienne, avec
soumission et joie!"
Sur un signe de l'Apôtre deux jeunes hommes s'approchèrent de
lui. L'un portait un pain blanc sans levain sur un plat d'argent;
l'autre, une haute coupe de forme antique, remplie de vin rouge.
Le prêtre prit le pain et le rompit.
"Je fais comme le Christ a fait et je dis en son nom: Ceci est mon
corps."
Il porta ensuite la coupe à ses lèvres:
"Et ceci est mon sang. Mangez et buvez en mémoire de moi."
Le pain et le vin passèrent de main en main, de bouche en bouche,
pendant qu'une musique invisible et solennelle se faisait entendre et
que tous chantaient un psaume à la gloire de Dieu.
Quand le pain et la coupe symboliques furent revenus au prêtre, il
bénit les mets qui étaient sur la table et dit:
"Maintenant, mangez et buvez ce que Dieu nous a donné, avec un coeur
pur et une joie pieuse."
Le repas commença. Les coupes furent remplies; de gais propos
s'échangèrent; personne ne songeait au sanglant spectacle qui se
préparait. De joyeuses mélodies accompagnaient cette fête étrange.
L'Apôtre donna un signal. Les assistants se levèrent tous ensemble, et
les frères et les soeurs se placèrent en deux longues rangées des deux
côtés de l'autel. La table fut rapidement enlevée. Les trompettes
retentirent de nouveau, et ce fut comme un cortège de bacchantes et de
corybantes qui se précipita dans la salle. En tête s'avançaient de
belles jeunes filles, chaussées de sandales dorées et vêtues de
longues robes blanches à franges d'or. Les épaules et les bras nus,
elles avaient des guirlandes enlacées dans leurs opulentes chevelures,
et jouaient de la flûte et des cymbales. Une deuxième troupe, avec des
peaux de panthère autour des épaules et des thyrses dorés dans les
mains, chantait et dansait. Venaient ensuite les pénitentes avec les
pieds et les bras nus, vêtues de sombres peaux de bêtes, coiffées de
têtes d'animaux, ayant des cordes de soie rouge pour ceintures et
brandissant des disciplines.
Les sacrificatrices étaient conduites par Henryka. Elles avaient des
sandales dorées, de longues robes de soie blanche garnies d'hermine,
des lis dans leur chevelure dénouée qui tombait en ondes désordonnées
et brillantes sur leurs épaules. Dans leurs mains étincelait le
couteau du sacrifice. Elles entouraient Soltyk. Enfin venait
Dragomira, vêtue d'une robe blanche trainante et d'une pelisse rouge,
garnie d'hermine et d'une richesse royale. Une tiare d'or, couverte de
pierreries, couronnait sa tête fière et dominatrice.
Toutes les jeunes filles, d'une beauté enchanteresse, tordaient leurs
corps élancés et charmants dans les transports d'une danse digne des
Bacchantes, pendant que leurs lèvres rouges, qui semblaient altérées
de sang, poussaient de joyeuses acclamations et que leurs grands yeux
brillaient d'un sourire cruel. Dragomira s'avançait pas à pas avec la
majesté froide et silencieuse d'une statue de marbre et le sombre
regard de la prêtresse sévère et inexorable. Quand le cortège fut
devant l'autel, l'Apôtre se tourna vers la croix et pria Dieu
d'accepter le sang qui allait couler en expiation des péchés de celui
qu'on immolait comme de ceux de l'humanité tout entière. Puis il bénit
la victime et toute la communauté qui était tombée à genoux, et
prononça la prière du sacrifice, à laquelle tous s'unirent dans un
profond recueillement et en se frappant la poitrine avec le
poing. Quand l'Amen eut été répété trois fois, le prêtre livra Soltyk
à la prêtresse. Elle s'avança vers l'autel et fit un signe à son
cortège. Aussitôt retentit une musique farouche et triomphante, et la
danse des Bacchantes recommença.
En même temps, quatre des jeunes filles vêtues de peaux de bêtes
s'approchèrent doucement du comte, à la façon des chats; puis elles se
précipitèrent brusquement sur lui en poussant un cri sauvage. Pendant
que l'une, rapide comme l'éclair, lui jetait un lacet autour du cou,
une autre lui attachait promptement les pieds avec sa corde de
soie. Il tomba sur les genoux et les deux autres lui lièrent
immédiatement les bras derrière le dos. Les sacrificatrices le
saisirent et le placèrent sur l'autel.
"Pitié! murmura-t-il.
- C'est Dieu, qui a pitié!" répondit Dragomira, et elle releva
lentement sa large manche doublée d'hermine. Sa pelisse tombait
autour d'elle comme un ruisseau de sang; le couteau du sacrifice
étincela dans sa main et ses lèvres entr'ouvertes laissèrent voir
ses dents.
De nouveau la musique se fit entendre, de nouveau les jeunes filles
reprirent leurs danses en agitant leurs thyrses dorés, leurs
disciplines et leurs couteaux autour de l'autel.
Dragomira se pencha tendrement vers le bien-aimé et lui passa un bras
autour du cou. Pendant qu'elle collait ses lèvres à celles de Soltyk,
sa main droite lui donnait le premier coup. La victime frissonna et
fit entendre un soupir. Les flûtes et les cymbales retentirent en
suivant un rythme encore plus sauvage, et tous ces beaux corps
s'agitèrent, en proie au délire des Ménades et à l'ivresse que donne
l'odeur du sang.