Les dieux vengeurs agissent en silence. SCHILLER.
Zésim arrivait du champ de manoeuvres, lorsque le P. Glinski entra chez
lui.
Le jésuite, autrefois si élégant, si aimable, si parfait homme du
monde, s'était singulièrement transformé dans les derniers jours. Il
paraissait vieilli de plusieurs années; son visage tourmenté était
pâle et sillonné de rides profondes; sa chevelure, d'ordinaire si
soigneusement arrangée, tombait en désordre sur son front; ses yeux
avaient perdu leur sourire pour prendre une expression inquiète et
soucieuse. Sa toilette dénotait une certaine négligence. Evidemment,
il était resté plusieurs jours et plusieurs nuits dans se déshabiller.
Il tomba épuisé sur une chaise et regarda le jeune officier d'un air
triste et désespéré.
"A quoi dois-je l'honneur de votre visite? dit enfin Zésim.
- Ne savez-vous pas ce qui est arrivé? répondit Glinski.
- Que voulez-vous dire? Tous ces jours-ci un événement chasse l'autre.
- J'étais depuis longtemps déjà sur la piste de ces abominables
intrigues, de ces crimes que vous savez, dit le jésuite; mais au
moment décisif, j'ai faibli, j'ai été aveuglé, je me suis laissé
égarer. Jamais je ne me le pardonnerai. O mon pauvre comte!
- Quoi! il est arrivé malheur à Soltyk?
- J'en ai peur, répondit Glinski. C'est une véritable fatalité! Elle a
fondu sur nous si brusquement que j'en ai perdu toute espèce de
sang-froid. Dragomira appartient à cette épouvantable secte qui
cherche à apaiser la colère de Dieu par des sacrifices
humains. C'est une Pêcheuse d'âmes, une séductrice, séduite toute la
première, qui attire les victimes dans le filet, pour les livrer
ensuite au couteau de ses prêtres. Elle a entouré Soltyk de pièges,
elle a gagné son coeur, elle l'a enivré d'amour et finalement elle
s'est hâtée de se marier en secret avec lui. A l'heure qu'il est,
ils se sont enfuis ensemble à Moscou, et déjà se proposent de se
sauver à l'étranger. C'est ce qu'écrit le comte.
- C'est aussi ce que Dragomira m'a fait savoir, répondit Zésim.
- Et vous y croyez?
- Jusqu'à présent, je n'avais aucun motif d'en douter."
Le jésuite secoua la tête.
"Oui, voilà ce qu'on nous a écrit, mais c'est pour nous tromper. S'ils
étaient partis pour Moscou et pour l'étranger, ils nous auraient
raconté tout autre chose. Ah! j'ai bien peur, et j'ai de trop bonnes
raisons d'avoir peur, que Dragomira n'ait entraîné le comte dans
quelque repaire de cette bande d'assassins, et qu'on ne le tue après
lui avoir fait souffrir d'horribles supplices."
Le vieillard se mit à pleurer.
"Je crois que vous voyez les choses trop en noir, dit Zésim pour le
consoler.
- Oh! mon coeur me le dit, s'écria Glinski, il est perdu! Personne ne
peut plus le sauver!"
Zésim tout ému allait et venait dans la chambre. Il s'arrêta devant
Glinski.
"Je dois vous avouer, dit-il, que je désirerais sauver Dragomira, car
je l'ai aimée. Si vous voulez me promettre de l'épargner, je pourrai
peut-être vous mettre sur la vraie piste.
- Je vous donne ma parole, je vous jure, s'écria Glinski, que je ne
ferai rien contre votre volonté. Parlez donc, que savez-vous?
- Un jour, j'ai accompagné Dragomira à Myschkow. Elle eu dans l'ancien
manoir un entretien avec un prêtre de sa secte. Peut-être
existe-t-il dans cet endroit un repaire des Dispensateurs du ciel;
peut-être est-ce là qu'on a conduit Soltyk.
- C'est très possible, dit le jésuite avec émotion; on a tué
Tarajewitsch à Myschkow et Pikturno dans le voisinage.
- Alors mes soupçons peuvent être fondés, continua Zésim; c'est sur le
domaine de Mme Maloutine à Bojary, et dans le château d'Okozyn qui
n'en est pas éloigné, que cette secte doit exercer ses sinistres
pratiques.
- Mais alors, comment pénétrer dans ces endroits sans perdre
Dragomira?" demanda Glinski tout perplexe.
Zésim garda le silence pendant quelques instants. Un pénible combat se
livrait dans son coeur. Enfin il tendit la main à Glinski et dit: "Je
ne puis pas prendre la responsabilité de sacrifier une vie humaine par
égard pour Dragomira. Je lui ai répondu, je l'ai avertie, je lui ai
conseillé de fuir. Si elle est restée là, je n'ai aucun reproche à me
faire. L'épargner plus longtemps, c'est devenir complice de ses
forfaits. Venez, allons à la police et prenons sur-le-champ toutes les
dispositions qui peuvent servir à délivrer le comte des mains de ces
fanatiques.
- Je vous remercie, répondit Glinski, je respire. Voilà enfin un rayon
d'espérance! Je suis prêt. Partons."
Les deux hommes descendirent rapidement l'escalier, appelèrent un
cocher qui passait, sautèrent dans le traîneau et se rendirent à la
police, où ils furent immédiatement reçus par le directeur. Zésim lui
communiqua tout ce qu'il savait, en grande hâte, et l'on combina
aussitôt les mesures les plus complètes. Il fallait s'attendre à une
vive résistance; aussi réunit-on toutes les forces disponibles; les
agents furent armés jusqu'aux dents. Au bout d'un quart d'heure à
peine, trois expéditions différentes se mettaient en mouvement, l'une
vers Myschkow, la deuxième vers Bojary, la troisième vers Okozyn.
Cependant, au même moment, des messagers à cheval, envoyés par
Sergitsch, partaient au galop dans les mêmes directions, pour avertir
du danger qui menaçait les frères et les soeurs de la sanguinaire
association.
Le jésuite et Zésim s'étaient joints à l'employé qui, avec une
demi-douzaine d'agents et autant de soldats de police, se rendait
rapidement à Myschkow. Ils y arrivèrent à midi, se postèrent autour du
manoir et demandèrent à entrer. Pendant longtemps personne ne se
montra. Enfin, après avoir frappé à coups redoublés, ils virent
apparaître une vieille femme habillée en paysanne qui leur ouvrit. On
lui demanda s'il y avait quelqu'un dans la maison. "Il n'y a personne,
dit la bonne femme, personne absolument: la maison appartient à une
confrérie pieuse."
"Nous connaissons cette bande d'assassins," s'écria le jésuite.
La vieille fit un signe de croix. "Ce sont de braves gens, dit-elle,
des gens bienfaisants, des amis des malheureux, qui soignent les
malades, qui donnent à manger à ceux qui ont faim.
- Ouvre la maison," dit l'employé.
La vieille ouvrir la porte. L'employé, Glinski, Zésim et trois agents
se précipitèrent à l'intérieur, le revolver à la main. On visita
toutes les chambres sans trouver rien de suspect. Les gens de police
étaient fort embarrassés.
"Il doit y avoir des chambres souterraines," dit tout bas lé jésuite à
l'employé.
Celui-ci questionna de nouveau la vieille.
"Je ne sais rien, je vous le jure, dit-elle, il y a là une cave, et
voilà tout."
L'employé descendit dans la cave avec Zésim et un des agents, pendant
que le jésuite, avec les deux autres, inspectait le sol. Il enleva les
fourrures et les tapis et finit par trouver dessous un plancher
recouvert de cuir tout neuf, ce qui excita ses soupçons. Il frappa
dessus en différents endroits et découvrit une place qui sonnait
creux. Les agents arrachèrent le cuir, qui était solidement cloué, et
aperçurent une trappe dont on avait ôté la poignée de fer. Les autres
agents furent appelés; on souleva la trappe qui tourna sur ses gonds;
on alluma toutes les lanternes qui se trouvaient là, et l'on descendit
lentement avec toutes sortes de précautions.
En avant marchaient deux agents; venait ensuite l'employé avec Zésim
et Glinski. Le troisième agent gardait l'entrée de l'escalier. Le
cortège qui pénétrait dans ces sombres et mystérieux souterrains
arriva d'abord dans le petit cachot noir où Henryka avait subi son
épreuve. Il y avait dans ce cachot une porte de fer qui était
fermée. La serrure résista à tous les efforts. Un des agents remonta
et rapporta des leviers et des haches. On finit par réussir, mais avec
beaucoup de peine, à enfoncer la porte. Elle ouvrait sur un corridor
qui conduisait aux autres cachots et à la salle voûtée où les
condamnés avaient été mis à la torture. On ne trouva rien dans cette
salle que des instruments de supplice de toutes sortes. Les autres
portes furent alors brisées et un horrible spectacle s'offrit aux
regards.
Dans le premier cachot était une fosse nouvellement creusée; dans le
second, un homme à qui l'on avait crevé les yeux et arraché la langue
gisait sur de la paille pourrie. Il leva des bras suppliants et fit
entendre des sons inarticulés, semblables à des cris de bête. Il y
avait plusieurs cachots vides. Dans l'avant-dernier se trouvait une
femme enchaînée et à moitié nue; elle était devenue folle pendant les
affreux supplices qu'elle avait évidemment dû souffrir. Ses épaules
portaient les traces des coups de fouet; sur ses mains et ses pieds on
voyait des marques sanglantes. Elle chantait une chanson joyeuse et se
mit à rire bruyamment lorsqu'on entra dans sa prison. Dans le dernier
cachot un homme était étendu sur une planche de torture, garnie de
pointes de fer. Ce fut le seul dont on tira quelques réponses. Mais il
ne dit rien qui pût mettre sur la piste des pieux assassins. Une belle
jeune fille avait séduit son coeur et ses sens, finalement elle l'avait
attiré dans ce lieu, où on l'avait forcé d'avouer ses péchés et de
faire pénitence au milieu d'affreux tourments. Il dépeignait la
Pêcheuse d'âmes comme une femme de petite taille, opulente de formes,
avec des cheveux noirs. Ce n'était donc pas Dragomira. Par contre, la
description qu'il fit du prêtre répondait parfaitement à l'image que
Zésim avait encore devant les yeux.
L'employé fit tout d'abord transporter et installer le malheureux dans
une chambre du manoir. Puis on ouvrit la fosse. Glinski avait peur
qu'on n'eût tué Soltyk et qu'on ne l'eût enterré dans cet endroit. Il
n'en était rien. Ce qu'on trouva, c'était le corps d'une femme tout
criblé de coups de couteau. La vieille fut mise en état
d'arrestation. Les soldats de police restèrent pour garder le
manoir. L'employé revint à Kiew avec deux agents, pendant que les
autres, avec Glinski et Zésim, traversaient Chomtschin et se rendaient
à Bojary. Ils y trouvèrent l'employé qui venait de fouiller la maison
et d'interroger les gens du village. On n'avait absolument rien
découvert de suspect. Les serviteurs de manoir et les paysans avaient
tous déclaré que les maîtres étaient partis pour Moscou. Une seconde
inspection des caves ne donna aucun nouveau résultat.
Ceux qui étaient allés à Okozyn revinrent sans avoir rien
découvert. Ils avaient aussi fouillé les caves, mais bien inutilement.
"Je commence à croire qu'ils sont réellement partis pour l'étranger en
passant par Moscou, dit enfin Zésim.
- Il nous faut bien le croire, répondit Glinski; en tout cas, nous
avons fait notre devoir. Pour le moment, nous n'avons aucun
renseignement précis pour nous guider dans vos recherches. Peut-être
le hasard nous viendra-t-il en aide et apportera-t-il un peu de
clarté dans ces horribles ténèbres."
Ils revinrent tous ensemble à Kiew. Glinski alla immédiatement chez le
directeur de la police, et obtint l'envoi à Moscou d'un agent
habile. Zésim retourna chez lui, et, à sa grande surprise, trouva
Henryka qui l'attendait depuis deux heures.
"Qu'est-ce qui vous amène ici? demanda-t-il tout d'abord.
- Ces épouvantables événements des jours derniers, répondit-elle; je
voulais vous avertir, et je tremble pour Anitta. Savez-vous qu'elle
a disparu? que personne ne sait rien à son sujet? Ne craignez-vous
pas qu'elle soit tombée dans les mains de Dragomira comme Soltyk?
- Non, vous pouvez être tranquille là-dessus?
- Alors, vous savez où se trouve Anitta?
- Oui.
- J'en suis bien heureuse; je respire. Et où est Dragomira? Avez-vous
de ses nouvelles?
- Elle m'a écrit qu'elle partait pour Moscou, d'où elle comptait fuir
à l'étranger.
- Encore des mensonges et des fourberies! s'écria Henryka; elle
voulait simplement vous tromper. J'étais à Chomtschin la nuit où
elle s'est mariée avec Soltyk. Elle se défiait déjà de moi, parce
que je n'étais plus aveugle, et que j'avais découvert son vrai
visage sous son masque de sainteté. Je sais tout de même qu'elle
n'est pas partie pour Moscou, mais pour la Moldavie.
- Avec le comte?
- Oui.
- Vous ne croyez pas qu'elle l'ait tué?
- Dragomira est capable de tout, s'écria Henryka; c'est tout
simplement une bête féroce, un tigre altéré de sang. Oh! comme je
l'ai aimée, et comme elle m'a trompée et maltraitée! - Henryka se
cacha le visage dans les mains et se mit à pleurer avec une émotion
nerveuse. - Je croyais à sa mission. Je ne me doutais pas de la
route qu'elle voulait me faire prendre, et j'étais son écolière, sa
servante, son esclave. Elle m'a foulée aux pieds, elle m'a battue,
comme l'aurait fait une arrogante sultane. Je porte encore les
marques des coups de fouet qu'elle m'a donnés. J'étais si humble! si
obéissante! Je l'ai adorée comme une divinité. Enfin, j'ai découvert
avec horreur qu'elle appartient à cette secte qui veut noyer les
péchés du monde dans des flots de sang.
- Et vous ne connaissez aucun moyen de sauver le comte?
- Non, je le regarde comme perdu, dit Henryka. Ah! si nous pouvions
seulement protéger Anitta contre sa vengeance! Je sais qu'elle a
juré sa mort. Où est-elle la pauvre enfant? Est-elle en sûreté?
Partout Dragomira a des agents, des expions; elle saura bien la
trouver, et alors Anitta sera perdue.
- Votre peur me gagne, murmura Zésim; il faut que je prenne
immédiatement des mesures.
- Anitta est donc près d'ici?
- Oui.
- Alors emmenez-la à l'étranger, si c'est possible; ici, elle n'est
pas en sûreté. Je vous en conjure, ne perdez pas une minute."
Quelques instants plus tard, Henryka et Zésim quittaient la
maison. Une fois dans la rue, elle prit congé de lui et fit mine de
s'éloigner; mais elle le suivit de loin et le vit prendre un traîneau
et partir.
Le cocher était de retour er venait de dételer ses chevaux, lorsqu'une
dame en toilette élégante s'approcha de lui.
"Où as-tu conduit le lieutenant Jadewski? demanda-t-elle.
- Je ne peux pas le dire.
- Même si je te donne vingt roubles.
- Où sont-ils?"
La dame lui donna l'argent.
"J'ai conduit le jeune monsieur à Kasinka Mala, dit le cocher, mais ne
révélez à personne que je vous l'ai dit."