LES TOURMENTS DES DAMNES

Laissez toute espérance, vous qui entrez. DANTE.

Les jours de délices et de douce ivresse se succédaient.

Dragomira, dans les bras de son mari, semblait avoir complètement

oublié l'univers, les dangers qui la menaçaient, sa mission et ses

horribles devoirs.

Un soir, Henryka apparut. Elle revenait de Kiew, où l'Apôtre l'avait

envoyée pour prendre connaissance de la situation et lui en faire son

rapport. Elle frappa doucement à la porte; Dragomira eut peur; il lui

sembla qu'un sérieux et sinistre avertissement résonnait à son

oreille. Elle s'arracha à Soltyk, rajusta sa chevelure qui couvrait

ses épaules du ruissellement de ses molles ondes d'or, et sortit.

"Quelles nouvelles apportes-tu?" demanda-t-elle à Henryka.

Celle-ci se jeta à son cou et l'embrassa passionnément; puis elles

s'assirent toutes les deux près de la cheminée et causèrent à voix

basse.

"Je viens de la ville, dit Henryka qui tenait dans sa main la main de

Dragomira, cela va mal; jusqu'à présent on n'a découvert aucun des

nôtres; mais ils errent çà et là dans les environs comme du gibier

fugitif; la police est sur leurs traces, et, ce qui est encore pire,

sur les nôtres. Anitta a disparu, on ne sait pas où, et Zésim est un

de nos plus acharnés persécuteurs."

Dragomira regarda la flamme rouge du foyer et ne dit rien.

"Allons! du courage, continua Henryka, c'est le moment d'agir, si nous

ne voulons pas que tout soit perdu. Le danger est grand. Tu ne peux

pas rêver et folâtrer plus longtemps."

Dragomira tressaillit comme secouée par le frisson de la fièvre.

"Tu as raison, dit-elle, nous ne sommes pas nés pour le bonheur, mais

pour le renoncement, pour la douleur, pour la souffrance. Dis à

l'Apôtre de m'accorder encore cette seule nuit. Demain, je lui

appartiens de nouveau; je lui livrerai Soltyk, dès que le jour

commencera à poindre."

La nuit s'écoula rapidement, nuit de chères joies et de charmantes

tendresses; et quand le jour commença à apparaître, quand les

premières lueurs grises de l'aube se montrèrent à travers les sombres

rideaux, Dragomira se leva, revêtit lentement sa pelisse brodée d'or,

qui lui tombait jusqu'aux pieds, enroula un ruban rouge autour de ses

blonds cheveux, ranima dans la cheminée la braise qui s'éteignait,

jeta dans le foyer un gros morceau de bois et appela son époux.

"Que veux-tu? demanda Soltyk en venant se mettre aux pieds de

Dragomira, sur la fourrure d'ours.

- Nous avons assez rêvé, dit-elle, maintenant nous devons nous

éveiller. Nous étions heureux, mais le bonheur n'est qu'une ombre

fugitive dans cette vallée de larmes. Prépare-toi à la douleur et à

la souffrance, mon bien-aimé; elles sont notre vraie part en cette

vie; et c'et pas elles, si nous nous y soumettons volontairement,

que nous obtenons la félicité éternelle.

- Est-ce là ce qu'enseigne l'association à laquelle tu appartiens?

- Oui, cela, et quelque chose de plus, continua Dragomira; nous avons

péché en étant heureux; nous péchons rien qu'en respirant. Aussi

devons-nous expier notre bonheur comme notre existence, par le

renoncement, la souffrance, le martyre, et enfin par la mort.

- Ne parle pas de mort, dit Soltyk.

- Tu ne pressens donc pas, mon ami, combien elle est proche de toi?

- De moi? Perds-tu la raison?

- Prépare-toi, répondit Dragomira avec calme, je suis la prêtresse et

tu es la victime. Tu vas expier tes péchés; et quand l'humilité et

la souffrance auront purifié ton âme, je t'offrirai à Dieu, comme

autrefois Abraham offrit Isaac.

- Tu veux me tuer?

- Oui, je vais te sacrifier.

- Est-ce que je rêve? s'écria Soltyk en se relevant d'un bond; suis-je

fou? ou es-tu folle? Où suis-je?

- Tu es entre mes mains.

- Et tu veux me trahir? A qui veux-tu me livrer?

- Tu m'as dit: prends mon sang, si cela te fait plaisir. Je le prends

maintenant; je le désire.

- Quelle plaisanterie!"

Soltyk se mit à rire. Dragomira le regarda, se leva et appuya sur un

bouton qui se trouvait dans le mur.

"Que fais-tu? demanda-t-il.

- J'appelle mes compagnons.

- Dans quelle intention?

- Parce que je vois que tu ne te soumettras pas volontairement à ton

sort.

- Tu veux employer la violence? s'écria le comte; la violence contre

moi, que tu aimes? Contre ton époux?

- Oui.

- D'où te vient cette haine subite, ce désir homicide?

- Ce n'est pas de la haine, c'est de l'amour. C'est parce que je

t'aime que je veux sauver ton âme de la damnation éternelle.

- Suis-je donc sans défense? s'écria Soltyk; je suis encore libre, je

ne me laisserai pas égorger comme un agneau.

- Tu es mon prisonnier; tu n'as plus aucun moyen de te sauver.

- Femme! serpent! ne me rends pas fou!"

Le comte poussa Dragomira dans un coin et la saisit à la gorge avec

les deux mains. Il l'aurait étranglée, bien qu'elle résistât de toutes

ses forces, sans Karow, qui le saisit à l'improviste par derrière et

le terrassa.

Presque au même instant, deux autres hommes se précipitaient sur lui;

et, pendant qu'ils le mettaient hors d'état de remuer, Karow lui

posait le genou sur la nuque, et, rapidement, avec la dextérité d'un

bourreau, lui attachait les pieds et les mains.

Ils relevèrent alors Soltyk, qui jeta un regard plein d'une haine

sauvage sur Dragomira. Elle le considérait tranquillement, sans pitié.

"Où faut-il le conduire? demanda Karow à voix basse.

- Devant l'Apôtre."

La portière fut soulevée au même moment et le prêtre apparut sur le

seuil de la chambre.

"Voici la victime que tu as demandée, dit Dragomira; prends-la. Ma

mission est remplie. J'attends les nouveaux ordres que tu voudras me

donner."

L'Apôtre fit d'abord conduire le comte dans un des caveaux

souterrains; et là, chargé de chaînes, dans la nuit et dans la

solitude, le malheureux resta jusqu'au lendemain sans manger ni

boire. Alors l'apôtre apparut lui-même pour exhorter le pécheur au

repentir et à la pénitence.

Soltyk ne daigna pas d'abord répondre un seul mot; et lorsque

l'Apôtre, de plus en plus pressant, s'adressa à sa conscience, il se

redressa fièrement et dit:

"C'est par la ruse, la trahison, la violence, que je suis tombé entre

tes mains, et tu peux me faire ce que tu voudras. Mais personne ne me

forcera à m'abaisser devant toi, à me soumettre volontairement à tes

ordres sanguinaires. Le comte Soltyk peut être un pécheur, mais jamais

personne ne le verra poltron ni lâche!"

Quand le prêtre eut épuisé, sans réussir, son talent de persuasion

avec le prisonnier, il remonta à l'étage supérieur du temple.

"Il est orgueilleux comme ne l'a jamais encore été aucun de ceux que

nous avons eus ici, dit-il à ses fidèles, il faut le ployer avant de

songer à sa pénitence.

- Laisse-moi briser son orgueil, dit Henryka.

- Non, répondit l'Apôtre; le danger croît de jour en jour. Nous

n'avons pas de temps à perdre. Pour triompher de ce criminel, il

faut des bras plus forts que les tiens, jeune fille."

Il fit un signe: Karow et Tabisch, ayant chacun un fouet à la main,

descendirent dans le caveau.

Au bout d'une heure Karow revint annoncer qu'ils avaient tout fait,

mais qu'il ne cédait pas.

L'Apôtre fronça les sourcils.

"C'est ce que nous allons voir," murmura-t-il.

Il descendit lui-même dans les régions souterraines de l'ancien

château des Starostes, et ordonna d'amener le comte devant lui. On le

conduisit tout enchaîné dans une salle voûtée, où une lampe suspendue

au plafond et un bassin rempli de charbons allumés répandaient une

lueur sinistre. L'Apôtre était assis sur une chaise adossée à la

muraille; ses pieds reposaient sur une peau d'ours. A l'écart et dans

l'ombre se tenaient ses aides, prêts à obéir au premier signe.

"Veux-tu persister dans ton arrogance? demanda-t-il au comte qui se

tenait debout devant lui tout enchaîné, je suis ici à la place de

Dieu; je suis ton seigneur et ton juge. Agenouille-toi et adore Dieu

dans son prêtre."

Soltyk ne répondit rien.

"Tu ne veux pas?

- Non."

L'Apôtre fit un signe. Deux hommes saisirent Soltyk et l'étendirent

sur une planche parsemée de pointes de fer et soutenue par de grands

blocs de bois. Après avoir attaché aux pieds du malheureux condamné un

poids d'un quintal, ils se mirent à l'allonger lentement sur la

planche du martyre en le tirant par les mains qui étaient

liées. Soltyk résista avec un orgueil diabolique à cet horrible

supplice. Pas un mot, pas un son ne sortit de ses lèvres. Quand la

torture eut duré assez longtemps, le prêtre donna l'ordre de laisser

quelques instants de repos à la victime.

"Il faut prendre un moyen plus énergique, s'écria l'Apôtre, le diable

est plus fort en toi que je ne le pensais."

Il fit signe à Karow d'avancer et lui donna les instructions

nécessaires. Il y avait un anneau de fer attaché au plafond. On y

suspendit Soltyk par les bras. Alors Dragomira et Henryka sortirent de

l'ombre et saisirent les fers rouges qui étaient dans les charbons

ardents.

"Ne sois pas irrité contre moi, dit Dragomira en écartant avec

tendresse les cheveux de Soltyk qui couvraient son front baigné de

sueur, je fais ce qu'il faut que je fasse; nous te faisons souffrir

les tourments des damnés, ici, sur cette terre où ils durent peu, pour

te sauver des supplices éternels de l'enfer. C'est par amour qu'il

faut que je te fasse mal, par amour qu'il faut que j'augmente tes

souffrances, jusqu'à ce que la vraie humilité chrétienne pénètre dans

ton coeur."

Henryka lui donna le premier coup. La joie d'un fanatisme infernal

brillait dans ses yeux ordinairement si doux. Puis le fer de Dragomira

siffla à son tour au contact de la chair.

L'orgueil de Soltyk résista encore à cet épouvantable torture, mais

pas longtemps. Un soupir s'échappa de la poitrine du malheureux

supplicié; puis ce fut un gémissement, et enfin un grand cri.

Les deux femmes interrompirent leur horrible besogne de bourreau.

"Veux-tu humilier ton orgueil? demanda l'Apôtre d'un ton calme;

veux-tu éveiller dans ton âme le repentir et la douleur, et me

confesser tes péchés?

- Non."

Le prêtre fit un signe, et les deux jeunes filles recommencèrent à le

torturer.

Soltyk poussa de nouveau un grand cri, un cri effrayant.

"Pitié, dit-il d'une voix suppliante.

- Te soumettras-tu?

- Oui.

- Es-tu disposé à t'humilier?

- Oui."

L'Apôtre ordonna de le détacher. Quand Soltyk fut là devant lui, le

regard abaissé vers la terre, les mains liées derrière le dos, ce

n'était plus que l'ombre de cet homme si fier que Kiew admirait

autrefois.

"La pénitence que nous imposons de force, continua l'Apôtre, n'a pas

la valeur de la soumission volontaire aux ordres de Dieu. Penses-y

bien. L'humilité me semble être pour toi une pénitence

incomparablement plus grande que n'importe quelle terrible torture. Je

veux voir si tu es capable de dompter ton orgueil au point de

t'humilier devant moi de ta pleine volonté. Si tu le fais avec joie et

enthousiasme, tant mieux pour toi et pour le salut de ton âme!"

On débarrassa Soltyk de ses chaînes.

"Viens ici, dit l'Apôtre avec un froide majesté et semblable dans sa

longue pelisse à un despote asiatique assis sur son trône, je suis à

la place de Dieu et tu dois te prosterner devant moi, pauvre pécheur."

Soltyk hésita un instant, puis se jeta à genoux devant le prêtre.

"Plus près, mon fils, continua l'Apôtre, mets-moi à mes pieds, le

visage contre terre, pour que je puisse faire plier ton cou

orgueilleux."

Soltyk fit ce qui lui était ordonné.

"Je suis ton maître, dit le prêtre en posant son pied sur la nuque du

comte, et tu es mon esclave."

Au moment om le pied du prêtre le touchait, Soltyk sentit son orgueil

d'homme se réveiller. Il se releva d'un bond et se précipita sur le

prêtre avec fureur. Mais celui-ci, qui était toujours préparé à de

pareilles attaques, le frappa au visage avec la tête du fouet caché

près de lui. Soltyk recula en chancelant. Au même moment, les hommes

le saisissaient et l'enchaînaient de nouveau. "Pas encore converti,

s'écria l'Apôtre; essayez donc de nouveau les fers rouges."

Le martyre recommença, mais cette fois Soltyk fut bientôt vaincu.

Il gémit, il cria, il demanda grâce, et quand son supplice cessa et

qu'on lui ôta ses liens, il tomba par terre comme un corps sans

vie. On le laissa étendu pendant quelque temps. Karow et les hommes

s'éloignèrent sur l'ordre de l'Apôtre. Il ne resta avec le prêtre que

les deux jeunes filles et la victime.

Lorsque le comte revint à lui, Dragomira et Henryka le relevèrent et

le conduisirent au prêtre qui était assis.

"Ecoute-moi, dit le prêtre, ma patience est épuisée. Au moindre signe

de résistance ou de désobéissance que tu donnes, je te fais infliger

des supplices auprès desquels ceux que tu as soufferts jusqu'à présent

en sont rien. A genoux!"

Soltyk se jeta à ses pieds sans dire un mot.

"Tu m'as menacé, murmura l'Apôtre, esclave que tu es, moi, le

représentant de Dieu, moi, ton prêtre, ton juge, ton maître! Aussi, tu

seras châtié comme un chien."

Il le frappa au visage.

"Tiens, baise la main qui te punit!"

Soltyk lui baisa la main.

"Prosterne-toi devant moi!"

Le comte obéit, et l'Apôtre se mit à le piétiner comme un sultan

irrité fait à son esclave indocile, comme le maître fait à son

chien. Et quand il lui ordonna ensuite de baiser le pied qui l'avait

foulé, Soltyk, humble et rampant comme un chien, appuya ses lèvres sur

le pied du prêtre. Il était maintenant tout à fait soumis.

Dragomira ne put s'empêcher de tressaillir lorsqu'elle vit ainsi

humilié et maltraité l'homme avec qui elle venait de faire le plus

doux rêve de bonheur. Mais ce n'était pas de la pitié: tous ses nerfs

frémissaient par l'effet d'une sensation mystérieuse, à la fois

ravissement et horreur, et ce qu'elle éprouvait était tellement

surhumain que lorsqu'on eut reconduit Soltyk dans son cachot, elle se

prosterna aussi devant l'Apôtre, pour lui baiser le pied.

La pêcheuse d'âmes · 第 96 / 108 题