SAUVES!

Les ténèbres s'enfuient, le jour apparaît. POUSCHKINE.

Cette même nuit, il arriva à Kiew des choses étranges et

inattendues. Anitta et Zésim étaient en route pour aller trouver le

directeur de la police. A moitié chemin, la jeune fille demanda

subitement à l'officier de retourner sur ses pas; avant de prendre un

parti définitif, elle avait à lui parler.

"Où voulez-vous que je vous conduise? demanda-t-il; chez vos parents?

- Non, chez vous."

Zésim donna l'ordre au cocher de les conduire à sa maison. Ils

arrivèrent bientôt. Il lui dit ensuite d'attendre devant la porte, et

monta l'escalier en précédant Anitta. Tarass, à qui sa jeune maîtresse

avait fait un signe, les suivait. Une fois en haut, Anitta se

débarrassa de sa pelisse en peau d'agneau et s'assit sur une

chaise. Avec ses bottes de maroquin rouge, sa jupe de couleur, son

corsage, sa chemise blanche brodée, son cou et sa poitrine ornés de

colliers de corail, sans longues nattes épaisses attachées par de

larges rubans bleus, elle offrait absolument l'image de la simplicité

et de l'innocence la plus touchante. Zésim debout devant elle la

considérait dans un muet ravissement.

"Ecoutez-moi, dit-elle d'une voix douce et confiante, j'ai à vous

demander pardon. C'est moi qui suis coupable de tout ce qui est

arrivé; c'est moi qui vous ai poussé dans les filets de Dragomira. Si

j'avais eu plus de courage, j'aurais bravé la volonté de mes parents,

je me serais enfuie avec vous; cette prophétesse sanguinaire n'aurait

jamais réussi à vous faire tomber dans ses pièges.

- Ce n'est pas vous qui êtes coupable, répondit Zésim, c'st moi, moi

seul. J'aurais dû me fier à vous; je n'aurais jamais dû me décider à

vous abandonner. Pardonnez-moi, si vous pouvez.

- Je n'ai rien à vous pardonner, Zésim; je ne sais qu'une chose, c'est

que je vous ai toujours aimé, et que je n'ai jamais eu qu'une seule

pensée au coeur, celle de vous sauver. Et je veux vous sauver, et je

vous sauverai, du moment que vous m'aimerez encore; car cela me

serait impossible autrement."

Zésim plia le genou devant elle et couvrir ses mains de baisers.

"Je vous le dis encore une fois, j'étais aveuglé, j'étais ivre; mais

je n'aime que vous; pardonnez-moi.

- Eh bien, maintenant, s'écria Anitta en le serrant tendrement dans

ses bras, je vous sauverai, je vous dirai que je vous aime, que je

vous appartiens, que je veux vous suivre partout où vous le

désirerez. Rien ne peut plus nous séparer; j'aurai le courage de

tout souffrir."

Zésim l'attira à lui et lui donna un baiser, puis il se releva et se

mit à aller et venir à grands pas dans la chambre.

"Maintenant, dit-il, délibérons sur ce qu'il y a à faire.

- Avant tout, allons à la police, monsieur l'officier, dit Tarass,

prenant part à la conversation, autrement les assassins nous

échappent.

- Non, non, s'écria Anitta. Quoique Dragomira soit démasquée et

qu'elle ait pris la fuite, comme je l'espère, elle a ici, dans la

ville, des complices qui poursuivront son oeuvre. On vous tuera,

Zésim.

- Ce n'est pas moi que le danger menace, mais vous, Anitta, répondit

le jeune officier; vous avez provoqué Dragomira; vous avez découvert

son secret; elle ne reculera devant aucun moyen pour se venger. Il

vous faut vous éloigner, et sur-le-champ. Je vous conduirai chez ma

bonne vieille nourrice, à Kasinka Mala. Là, vous serez en sûreté,

surtout si vous continuez à jouer votre rôle de jeune paysanne et si

vous ne vous montrez pas hors de la maison avant que tout danger

soit passé.

- Je ferai tout ce que vous jugerez bon, dit Anitta; mais vous... vous

voulez rester ici, où la mort vous menace? Je mourrai d'effroi.

- Ne craignez rien, répondit Zésim; dès que vous serez en sûreté, on

fera tout ce qu'il faut pour mettre cette bande d'assassins hors

d'état de nuire. Au surplus, elle se le tient pour dit et a peur

pour le moment; elle ne se risquera pas de sitôt à commettre quelque

nouvel assassinat. Alors voulez-vous me suivre?

- Je suis prête, dit Anitta.

- Eh bien, en route, dit Zésim, nous n'avons pas temps à perdre."

Il aida Anitta à remettre sa pelisse, la précéda en descendant

l'escalier, et lui donna la main pour monter dans le traîneau qui

attendait. Pour prévenir toute trahison, il congédia le cocher et

ordonna à Tarass de prendre sa place.

"Où? demanda le Cosaque d'un clignement d'yeux.

- D'abord à la police."

Le traîneau se mit en marche. Tarass prit en apparence la direction du

bâtiment de la police; mais une fois dans la rue voisine, il fit un

détour, et partit au galop pour Kasinka Mala par la route qui passe à

Chomtschin.

Zésim et Anitta, appuyés l'un contre l'autre, étaient silencieux et

immobiles, comme dans un rêve. Ils avaient tant à se dire! et ils ne

trouvaient aucune parole.

Zésim tenait la main d'Anitta dans la sienne; il sentait sa tiède

haleine. La bien-aimée était près de lui; cela lui suffisait pour être

absolument heureux.

Il faisait encore nuit quand ils arrivèrent à Kasinka.

La maison qui appartenait à Kachna Beskorod, la nourrice de Zésim,

semblait faite exprès pour cacher un secret. Située à l'entrée du

village, à l'écart de la toute, elle était isolée au milieu d'un grand

verger enclos d'une haute haie.

Tarass s'arrêta devant la porte, remit les guides à Zésim et passa

par-dessus la haie pour attirer l'attention aussi peu que possible.

Un chien de garde s'élança sur lui avec des aboiements furieux; mais

Tarass, grâce à quelques bons coups de fouet, réussit à le tenir à

distance. Il arriva à la maison, frappa à la fenêtre et éveilla

Kachna.

"Qui est là? demanda-t-elle.

- Ton jeune maître.

- Qui?

- M. Zésim Jadewski.

- Serait-ce possible? Si tard! Il lui est arrivé quelque chose?

J'ouvre tout de suite."

Kachna ne tarda pas à sortir, vêtue d'une grande pelisse en peau de

mouton et tenant un éclat de pin allumé. Elle pouvait toucher à la

cinquantaine, mais elle était encore fraîche et rose comme une jeune

femme. De grande taille, de noble tournure, elle avait une belle tête

imposante, une riche chevelure brune et de grands yeux brillants et

fins de la même couleur que les cheveux.

"Où est-il? demanda-t-elle.

- Ne fais pas de bruit, lui dit Tarass à l'oreille, il s'agit d'une

affaire très grave; M. Jadewski a enlevé une demoiselle qu'il aime

et que ses parents ne veulent pas lui donner pour femme.

- Mon Dieu!

- Elle restera quelque temps cachée chez toi, et personne ne doit

savoir qu'elle est ici, personne.

- Je comprends."

Elle s'approcha de la haie, ouvrir la porte et le traîneau entra.

"Que Dieu te garde, Kachna!

- Que le ciel te bénisse, mon enfant!" répondit-elle.

Zésim sauta à terre et la serra dans ses bras; elle le prit sans plus

de façons par la tête et lui donna un baiser. Puis ils entrèrent dans

la maison.

"Voilà donc ta future? dit la nourrice en regardant Anitta avec

admiration. Dieu! qu'elle est jeune et qu'elle est belle! une vraie

enfant! tu es toute gelée, ma tourterelle. Oh! pauvre petite âme! par

une nuit pareille te faire sortir de ton nid bien chaud et t'emmener à

travers le froid glacial et la neige!"

Kachna alluma du feu en hâte et fit du thé, pendant que les amants

parlaient de ce qu'il y aurait à faire. Zésim insistait pour que le

fidèle Cosaque restât auprès d'Anitta afin de la protéger, et celle-ci

finit par y consentir, bien qu'elle fût très inquiète à l'idée que

Zésim s'en retournerait seul à Kiew. Finalement, l'intrépidité du

jeune homme la tranquillisa. Quand il se fut réchauffé avec un verre

de thé, ils se dirent adieu dans un long baiser, puis Zésim s'arracha

à la douce étreinte d'Anitta, sauta dans le traîneau et partit. Il

revint heureusement à Kiew, éveilla son domestique et se rendit avec

lui à la maison où Dragomira avait demeuré jusqu'alors. Il la trouva

silencieuse et sans aucune lumière, et sonna à plusieurs reprises sans

qu'on ouvrît. Il frappa et appela: même insuccès. Enfin il renonça à

réveiller les habitants de la maison, et partit pour le cabaret

Rouge. Là ce fut la même cérémonie: profond silence, aucune fenêtre

éclairée, personne pour répondre?

"Evidemment ils se sont tous enfuis," se dit-il, et il retourna chez

lui. Il trouva à la porte un homme vêtu en paysan qui vint à lui et

lui remit une lettre.

"Qui t'envoie? demanda Zésim avec défiance.

- Je ne sais pas.

- Qui donc t'a donné cette lettre?

- Une jeune et jolie dame.

- C'est bien.

- Je dois rapporter une réponde.

- Alors, viens avec moi."

Ils montèrent l'escalier; le domestique alluma une bougie et Zésim lut

la lettre, qui était de Dragomira. Elle écrivait en toute sincérité et

avouait qu'elle appartenait à la secte des Dispensateurs du ciel. Elle

était et serait toujours fidèle à sa doctrine comme à la seule

vraie. Elle avait eu à conserver un secret sacré qui ne lui

appartenait pas. Mais maintenant, bien des choses qui, dans sa

conduite, avaient pu sembler jusqu'alors énigmatiques et peut-être

équivoques à Zésim, allaient lui apparaître sous un autre jour. Sa foi

n'était cependant pas un obstacle à ce qu'elle lui appartînt. Quand

elle trouverait l'occasion de lui expliquer tout, il lui pardonnerait

tout. Elle l'aimait, elle n'aimait que lui. S'il éprouvait encore

quelque chose pour elle, il pouvait la suivre. Elle l'attendait au

prochain jour, à Moscou, où il lui fallait se tenir cachée. Elle lui

ferait connaître le reste, dès qu'il lui aurait répondu qu'il l'aimait

encore et qu'il consentait à aller la rejoindre pour fuir avec elle à

l'étranger.

Zésim répondit ce que suit:

"Tout est découvert. Le devoir de quiconque a encore des sentiments

humains est de se déclarer contre une secte qui, guidée par le désir

du meurtre et la soif du sang, menace la société. Vos compagnons sont

poursuivis. Si je vous épargne, c'est parce que je vous ai aimée, et

parce que je crois que vous n'avez pas conscience des crimes que vous

avez commis. Je regarde votre participation à ces horribles forfaits

comme une aberration morbide. Vous, personnellement, n'êtes pas pour

moi une criminelle, mais une folle abusée par des hypocrites et des

fanatiques. Vous comprendrez que je ne réponde pas à votre appel. Je

ne trahirai pas votre retraite; mais vous ne serez pas longtemps en

sûreté, même à Moscou. Fuyez aussi promptement que possible à

l'étranger avant que d'autres ne suivent vos traces et vous

découvrent. Songez à ce qui vous attendrait.

"Zésim."

Il donna cette lettre au messager qui partit en l'emportant, puis il

se rendit à la police. Il fit au directeur de la police une

communication détaillée sur l'existence et les actes de la secte qui

jusqu'alors avait jeté en secret ses filets mystérieux dans Kiew, y

avait fait tomber ses victimes et les avait livrées au couteau.

Il indiqua ses repaires et nomma plusieurs de ses membres. Mais il

garda le silence sur le rôle que jouait Dragomira dans cette horrible

association.

Le directeur de la police prit sur-le-champ toutes ses dispositions et

envoya des hommes de confiance dans toutes les directions. D'abord le

cabaret Rouge fut cerné. Un bateau, garni de soldats de police,

surveilla le côté de l'eau, pendant qu'un chef suivi d'agents frappait

à la porte. Personne ne répondit. On envoya chercher un serrurier qui

ouvrit. La cour était vide; la maison semblait inhabitée. Quand la

porte fut ouverte et que la police pénétra dans le cabaret, il fut

bien évident que les habitants s'étaient enfuis en toute hâte et dans

le plus grand désordre. Tout était pêle-mêle; un certain nombre

d'objets gisaient même éparpillés sur le plancher. On interrogea les

voisins; ils répondirent que la cabaretière et ses compagnons étaient

partis en barque et avaient remonté le fleuve.

La maison où Dragomira avait fait apparaître au comte les âmes de ses

parents était également vide.

Un employé de la police s'était rendu auprès du marchand Sergitsch et

l'avait questionné. Sergitsch fit comme si toutes ces aventures lui

étaient inconnues: il montra un naïf étonnement à quelques-unes des

questions qu'on lui adressa; il en accueillit d'autres avec un air de

parfaite incrédulité, comme si on lui débitait des contes.

"Il est pourtant bien constaté, dit l'employé, qu'une jeune dame

venait chez vous de temps en temps, qu'elle s'habillait en homme et

qu'elle allait ensuite au cabaret Rouge.

- Ah! on sait cela? dit Sergitsch, alors je n'ai plus rien à

dissimuler. C'était Mlle Maloutine. Je suis en relations avec sa

mère depuis des années. Elle s'habillait positivement chez moi quand

elle avait des rendez-vous avec le comte Soltyk. Ces rendez-vous se

donnaient-ils au cabaret Rouge? c'est ce que je ne sais pas."

L'employé fit des perquisitions dans toute la maison, mais il ne

trouva rien de suspect.

La déposition du marchand donna l'idée d'envoyer un agent à la maison

de Dragomira. Il trouva la porte fermée et apprit des voisins que les

habitants de cette maison étaient partis. Le directeur de la police

donna l'ordre d'ouvrir la porte de force. Là encore on trouva le nid

vide; là encore on ne découvrit absolument rien de suspect.

Pour le moment, la police était fort embarrassée, d'autant plus que,

le lendemain au soir, elle eut deux fortes preuves que les compagnons

de Dragomira n'avaient pas du tout quitté la place.

Zésim revenait du Casino des officiers et rentrait chez lui. Il

passait par une rue déserte et sombre. Une jeune fille maquillée et en

toilette tapageuse vint à sa rencontre. Il voulut continuer son chemin

sans faire attention à elle, mais elle s'arrêta et lui demanda du feu

pour allumer une cigarette. Pendant que Zésim lui présentait la

sienne, il reçut à l'improviste un coup violent dans la poitrine, et

l'éclair d'une large lame d'acier lui passa devant les yeux. Le jeune

officier fit instinctivement deux pas en arrière et tira son sabre,

mais l'audacieuse créature avait déjà disparu au coin d'une maison, et

quand il se mit à sa poursuite, il ne trouva trace de rien ni de

personne.

Le coup, d'ailleurs, avait été arrêté par son porte-cigarettes en

argent.

Le même soir, un agent de police chargé de surveiller le cabaret Rouge

fut attaqué par deux hommes, qui s'approchèrent en faisant les

ivrognes et l'assaillirent à coups de gourdin. Il montra son revolver;

alors ils reculèrent et tirèrent sur lui plusieurs coups de feu qui ne

l'atteignirent pas.

Ils s'enfuirent quand il courut après eux, longèrent le fleuve et

disparurent tout à coup comme si la terre les avait engloutis.

La pêcheuse d'âmes · 第 94 / 108 题