Pour tout homme vient le moment où le conducteur de son étoile lui
remet à lui-même les rênes de sa destinée. FR. HEBBEL.
Mme Maloutine avait donné son consentement au mariage de sa fille avec
Soltyk. Le comte touchait enfin au but; il allait posséder la belle
adorée et jouir de la suprême félicité sur cette terre.
Le lendemain matin, Dragomira prit les dispositions nécessaires. Elle
jouait déjà complètement son rôle de maîtresse et de souveraine, et
tous lui obéissaient, comme s'il ne pouvait pas en être autrement.
Pendant le déjeuner, alors que le comte pouvait à peine détourner
d'elle un moment ses regards enflammés et ravis, elle donna l'ordre
d'atteler un traîneau et pria le jésuite de l'accompagner à
Kiew. Glinski avait pour mission d'avertir la famille Oginski et de la
calmer. Dragomira voulait s'entretenir avec Zésim.
"Vous, restez ici, dit-elle à Soltyk. Ma mère et Henryka vous
tiendront compagnie. Je reviendrai ce soir, au plus tard demain
matin."
Le comte soupira, affirma qu'une séparation de quelques heures lui
semblait déjà longue comme une éternité, demanda en suppliant la
permission d'aller aussi à Kiew, et jura qu'il ne gênerait en rien
Dragomira. Mais elle resta inébranlable, et il finit par se soumettre,
quoique avec le coeur serré.
Le traîneau était avancé. Dragomira baisa la main de sa mère et
descendit l'escalier au bras de Soltyk. Quand elle fut assise à côté
de Glinski, au milieu des molles et précieuses fourrures qui
garnissaient l'équipage, elle tendit au comte ses lèvres rouges et
brûlantes; un baiser fut échangé; puis le fouet retentit, et
l'attelage partit au galop.
Quand ils furent arrivés à Kiew, Dragomira congédia le jésuite et
envoya Barichar à Zésim.
L'officier vint immédiatement.
"Qu'avez-vous à me dire? demanda-t-il, je suis surpris que vous vous
souciiez encore de savoir si je suis ou non de ce monde.
- Toujours des reproches, répondit Dragomira en lui mettant lentement
un bras autour du cou, que veux-tu, tu es pourtant à moi, je te
tiens et je ne te lâcherai plus.
- Tu te trompes.
- Ah! si tu ne m'aimes plus?
- C'est moi que tu veux accuser? Moi? Et quand tu viens de passer une
série de jours avec Soltyk, dans son château?
- Oui, en compagnie de ma mère.
- En tout cas, pour me trahir en sa faveur.
- Tu n'as pas le droit de me parler ainsi, répondit Dragomira avec
calme; je ne t'ai jamais trompé; je t'ai toujours dit sincèrement
que je poursuis un plan au sujet du comte; je t'ai encore déclaré il
y a quelque temps que je suis près du but et que rien ne s'oppose
plus à notre union. Aie confiance en moi, même maintenant que j'ai
fait, parce qu'il fallait le faire, le pas le plus audacieux, le
plus risqué en apparence.
- Qu'as-tu encore à m'avouer?
- Je me suis fiancée hier soir à Soltyk.
- Dragomira!
- Ne m'interromps pas; écoute-moi jusqu'à la fin. J'ai une grande, une
sainte mission à remplir. Il fallait jouer cette comédie pour
rassurer complètement le comte. A présent il est en mon pouvoir. Je
te donne ma parole que jamais le mariage n'aura lieu. Dans quelques
jours, je pars avec ma mère et Soltyk pour Bojary. C'est là que tout
se décidera. A mon retour je t'appartiendrai et je te suivrai à
l'autel.
- Comment croire un pareil conte? s'écria Zésim en se levant
brusquement. Tu veux me tromper, pour que je ne vienne pas gêner ton
mariage. Une fois comtesse Soltyk, tu te moqueras du malheureux qui
t'aimait, qui t'adorait.
- Su tu te défies de moi, dit Dragomira, alors tout est fini entre
nous."
Elle se leva et alla à la fenêtre:
"Va, je sais maintenant ce que j'ai à attendre de ton amour. Un amour
sans confiance n'est qu'une ivresse; il n'est pas digne d'un nom si
noble, si saint.
- Il faudrait que j'eusse perdu le sens pour avoir plus longtemps
confiance en toi!" s'écria Zésim.
Dragomira n'était pas préparée à cette résistance, mais en une seconde
elle conçut un nouveau plan. Il lui fallait s'emparer de Zésim à
l'instant même, si elle ne voulait pas le perdre pour toujours; il
fallait le garder comme prisonnier pendant quelque temps, jusqu'à ce
que les accusations dont Soltyk était la cause eussent perdu toute
raison d'être.
Elle n'avait peur de rien, et tout moyen qui la conduisait à son but
lui paraissait légitime et bon.
"Et si je te donne des preuves de mon amour? dit-elle en se tournant
tout à coup vers lui; si je me mets complètement en ton pouvoir?"
Zésim la regarda fixement, il ne comprenait pas encore.
"Je ne peux pas te recevoir ici, continua-t-elle, nous y sommes
entourés d'espions. Mais j'ai une amie intime qui habite, à elle
seule, une maison dans le faubourg. C'est là que je t'attendrai ce
soir. Veux-tu?"
Zésim se jeta à ses pieds et couvrit ses mains de baisers.
"Veux-tu venir?
- Oui.
- Alors, à dix heures, ce soir, trouve-toi dans le rue."
Elle lui nomma la rue et lui décrivit la maison.
"Une personne de confiance sera là et te conduira auprès de moi.
- Pardonne-moi," dit Zésim d'une voix suppliante en se relevant pour
serrer Dragomira sur sa poitrine. Elle souriait, au milieu de ses
baisers, avec la charmante pudeur d'une fiancée.
Quand Zésim fut parti, elle envoya Barichar chez la juive. Bassi vint
en prenant toutes les précautions nécessaires, et Dragomira s'enferma
avec elle dans sa chambre.
"Cette nuit, dit Dragomira, il faut s'emparer de Jadewski, le jeune
officier que tu connais, et le mettre pour quelque temps hors d'état
de nous nuire.
- S'il n'y a pas de sang à verser, vous pouvez vous en remettre à moi,
répondit la juive.
- Je t'attendrai. Tu seras dans la rue et tu me l'amèneras. Il faut
que tes gens soient à leur poste une heure avant et se cachent dans
la maison même. Il ôtera son épée. Pendant qu'il m'embrassera, je
lui jetterai le lacet autour du cou. On le portera dans le caveau
souterrain, et on l'y retiendra prisonnier, jusqu'à ce que vienne
moi-même le délivrer. Mais dis bien à tous qu'on ne doit ni le
blesser ni le maltraiter.
- Je comprends."
Dragomira lui donna encore quelques instructions, et la juive partit.
Le P. Glinski ne vint pas aussi vite à bout de sa mission. Il combina
une douzaine de plans qu'il rejeta; il composa différents discours
qu'il se proposait de débiter, et en dernier lieu les trouva communs
et insignifiants. Enfin, il trouva ce qu'il fallait. Il se décida à
parler d'abord à Anitta, convaincu qu'elle accueillerait son message
sans se fâcher, et même avec une certaine joie. Il ne se trompait pas.
Il vint dans l'après-midi chez Oginski. Après bien des circonlocutions
et précautions oratoires, il arriva enfin à la grande nouvelle. A
l'instant, Anitta lui sauta au cou et l'embrassa; puis elle courut
auprès de ses parents et leur cria d'une voix triomphante:
"Le comte Soltyk vous rend votre parole! Il a bien vu que jamais il
n'obtiendrait ni mon coeur ni mon consentement. Il renonce à ma main et
il épouse Dragomira!"
Oginski fit un visage fort étonné, pendant que Mme Oginska se
disposait à adresser des reproches au jésuite, qui s'était glissé
doucement dans la chambre. Mais Anitta coupa énergiquement court à
tout.
"Je ne l'aurais jamais accepté, s'écria-t-elle; j'aime Zésim Jadewski,
et je serai sa femme ou j'irai dans un couvent. Dites au comte, mon
révérend père, que je lui suis très reconnaissante et que j'espère que
nous resterons bons amis."
L'affaire était donc réglée, et Glinski pouvait, le coeur léger, se
hâter d'aller retrouver Dragomira. Anitta s'efforça d'obtenir alors le
consentement de ses parents à son mariage avec Zésim. Son père
semblait disposé à consentir, mais sa mère persistait à opposer à ses
voeux tout l'orgueil des magnats polonais. Cependant Anitta ne se
découragea pas. Maintenant, elle était libre, et les plus douces
espérances remplissaient son coeur. Elle pensa que la première chose à
faire, c'était de s'entendre avec Zésim. Elle lui écrivit et fit
porter sa lettre chez lui par le vieux cosaque Tarass. Quand Tarass
revint, il était nuit. M. Oginski était au Casino, Mme Oginska au
théâtre. Anitta se trouvait donc seule.
Tarass rapporta, avec un visage sérieux et soucieux, qu'il n'avait pas
rencontré Zésim et que le domestique du jeune officier avait fini par
lui avouer que son maître était ce soir-là attendu par une dame.
"Par Dragomira! s'écria Anitta.
- Il n'y a plus qu'à la suivre à la piste, dit le vieux cosaque; elle
est en ce moment au cabaret Rouge, et j'ai appris de plus que la
juive est venue chez elle aujourd'hui. J'ai peur pour M. Jadewski,
car par ailleurs, on raconte que Mlle Maloutine s'est fiancée au
comte Soltyk.
- Oui, il faut la suivre, dit Anitta, je vais avec toi."
Quelques minutes après, vêtue en paysanne et accompagnée de Tarass qui
s'était transformé en paysan petit-russien, Anitta quittait le palais
de ses parents. Elle était pâle, mais décidée et courageuse.
"Elle a pris la précaution d'éviter les rues, dit Tarass; elle est
venue dans un canot et ne peut manquer de s'en retourner par le même
chemin. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de louer aussi une
embarcation."
Ils descendirent donc vers le fleuve qui était débarrassé de ses
glaces. L'hiver touchait à sa fin. Le printemps s'annonçait, non pas
par des violettes et des perce-neige, ni par le ramage des oiseaux,
mais par des tempêtes furieuses, de la neige et des pluies froides. Ce
soir-là, cependant, le ciel était clair et sans nuages, la lune
éblouissante. Le fleuve roulait ses flots écumeux sur lesquels le vent
soufflait en hurlant.
"Faut-il nous y risquer? Demanda Tarass.
- Pour lui, je brave tout," répondit Anitta.
Ils trouvèrent un canot, s'embarquèrent et longèrent lentement la
rive. Quad ils furent arrivés près du cabaret Rouge, ils remarquèrent
une barque retenue par une chaîne, qui se balançait sur l'eau avec un
bruit plaintif. Les fenêtres du cabaret étaient éclairées.
"Elle est encore là, dit Tarass, nous allons nous poster dans
l'obscurité, et l'attendre."
Il rama jusqu'au mur le plus proche et s'arrêta là. Tous les deux
restèrent immobiles et silencieux. Pendant longtemps on n'entendit que
le murmure des flots et le mugissement de la tempête autour des
vieilles tours de l'ancienne ville des czars.
Enfin deux formes humaines sortirent du cabaret et s'approchèrent du
bateau retenu par une chaîne. L'un était un homme à tournure de
pêcheur. Il détacha le bateau et prit les rames. L'autre personne
s'embarqua aussi. C'était une femme d'une taille haute et élancée
portant la pelisse en peau d'agneau à broderies de couleurs des
paysannes de la Petite-Russie. Elle tourna son visage du côté de la
lune, et, malgré le mouchoir de tête blanc qui enveloppait sa
chevelure blonde, Anitta reconnut Dragomira. Le bateau s'éloigna de la
rive et descendit le fleuve. Tarass le suivit à une certaine
distance. Au bout de peu de temps, Dragomira aborda au
faubourg. Tarass se hâta pareillement de gagner la rive, attacha le
canot au poteau le plus proche et aida sa jeune maîtresse à débarquer.
Dragomira descendit la rue à grands pas. L'endroit était complètement
solitaire. Il n'y avait pas une seule lanterne allumée; aucun être
humain ne se montrait; les maisons avaient l'air d'être
abandonnées. Quand elle fut devant la maison d'aspect sinistre où elle
avait évoqué avec Soltyk les âmes de ses chers morts, Dragomira
s'arrêta et frappa trois fois dans ses mains. La porte s'ouvrit, mais
au même moment Anitta saisit Dragomira par le bras.
"Que voulez-vous? demanda cette dernière avec clame et fierté.
- Enfin je te tiens, s'écria Anitta; ton masque est tombé; tu as pris
dans tes filets Soltyk et Zésim. Faut-il te dire dans quelle
intention?
- Vous êtes folle, ce me semble, répliqua Dragomira.
- Tu aimes Zésim, dis-tu? continua Anitta, non, tu ne l'aimes pas; tu
as seulement soif de son sang, tigresse; tes complices t'attendent
pour le livrer au couteau.
- Lâchez-moi!"
Dragomira essaya de se dégager, mais Anitta la retint solidement.
"Oseras-tu nier? s'écria-t-elle. C'est toi qui as tué Pikturno! C'est
toi qui as jeté Tarajewitsch aux bêtes féroces, à Myschkow? C'est toi
qui égorgeras encore Soltyk et Zésim, si je ne t'en empêche pas! Ton
coeur ne désire que le meurtre et le sang, prêtresse de l'enfer,
pêcheuse d'âmes!"
Dragomira frémit des pieds à la tête et poussa un cri sauvage
inarticulé, le cri d'une lionne blessée. Puis, rapide comme l'éclair,
elle tira son yatagan et rassembla toutes ses forces pour frapper
Anitta à la poitrine.
Mais au même moment Tarass se précipita entre elle et Anitta et la
désarma.
Dragomira, se voyant perdue, se sauva de l'autre côté du mur
protecteur. La porte se ferma derrière elle. Pour le moment, elle
était en sûreté.
La situation était des plus dangereuses, mais Dragomira ne perdit pas
la tête un seul instant. Elle rassembla en toute hâte tous les gens
de la maison et leur donna les ordres nécessaires.
Elle fit passer Juri par dessus les murs du jardin voisin et l'envoya
à Bassi pour l'avertir. Dschika s'esquiva par la porte de derrière et
partit à la rencontre de Zésim pour le conduire à l'Image de la Mère
de Dieu, sur la route de Chomtschin, pendant que Tabisch sellait le
cheval préparé pour Dragomira.
Juri arriva sans encombre auprès de la juive, qui faisait le guet à
l'angle de la rue, et tous les deux gagnèrent le cabaret en faisant un
détour. En revanche, le traîneau de Zésim arriva avant que Dschika eût
pu le rencontrer, et fut arrêté par Tarass.
"Qu'est-ce qu'il y a? demanda le jeune officier avec impatience.
- On a découvert un complot dirigé contre votre vie, répondit le vieux
cosaque; dans cette maison qui est là, la prêtresse et le couteau du
sacrifice vous attendent.
- De qui parles-tu?
- De Dragomira."
Une femme à la taille svelte s'approcha.
"C'est moi, dit une douce et aimable voix, je l'ai démasquée; et j'ai
failli expier par ma mort mon amour pour vous.
- C'est avec ce poignard qu'elle a voulu tuer ma chère demoiselle, dit
Tarass, en présentant le yatagan à Zésim.
- Tarass a paré le coup.
- Dragomira! est-ce possible? murmurait Zésim. Elle? Une prêtresse de
cette secte abominable?
- Oui, Dragomira, répondit Anitta, ce démon à figure d'ange. Elle ne
vous a attiré à elle que pour vous immoler sur l'autel de son
dieu. Vous vous croyiez aimé et vous étiez dans les mains sanglantes
d'une pêcheuse d'âmes.
- Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Zésim, et il cacha sa tête dans ses
mains.
- Il nous faut partir d'ici, dit Tarass, ses gens sont dans le
voisinage. Qui sait ce qui peut arriver?"
Anitta monta rapidement dans le traîneau, près de Zésim, et Tarass
monta sur le siège à côté du cocher.
"Où dois-je aller? demanda ce dernier.
- Chez mes parents, dit Anitta.
- Non, à la police, s'écria Tarass, et le plus vite possible; sans
quoi cette bande de meurtriers nous échappe."