CHASSE A L'HOMME

"Te voilà dans ton propre piège." OEHLENSCHLAGER.

Après avoir fait plusieurs tentatives pour rencontrer Dragomira, Zésim

lui envoya une lettre de reproches. Elle lui répondit dans un style

passablement ironique, en l'invitant à venir dans l'après-midi. Il

arriva au moment où le jour baissait. Elle vint à sa rencontre avec un

rire sonore, plus belle et plus séduisante que jamais.

- Encore une fois jaloux, mon ami? lui dit-elle d'une ton badin et

comme une femme sûre d'avoir raison.

- Tu sembles éprouver du plaisir à me voir souffrir, répondit Zésim.

- Non, certes non, dit-elle. En somme, tu n'as pas le droit de

m'accuser. Je t'ai dit loyalement ce que tu as et ce que tu n'as

pas à attendre de moi. Lorsque nous revenions de Myschkow, je t'ai

sincèrement donné ma main, pour toujours, mais à des conditions

bien déterminées, que tu n'observes pas, parce que tu n'as pas

pleine et entière confiance en moi.

- Cependant, Dragomira... s'écria Zésim, en l'entourant de ses bras et

la serrant contre sa poitrine, mais je t'aime tant! Aussi...

- L'amour a confiance, répondit-elle, et tu te tourmentes, et tu me

tourmentes moi aussi, aves tes imaginations.

- Tes relations avec le comte...

- C'est nécessaire. J'ai une tâche sérieuse à remplir envers lui.

- Toujours les mêmes motifs, les mêmes prétextes.

- C'est la preuve que je suis conséquente avec moi-même.

- Ne vois-tu pas combien je souffre?

- Est-ce ma faute? T'ai-je fait des promesses que je ne tienne pas? Ne

t'ai-je pas tout dit d'avance?

- Tu as raison, dit Zésim, je suis fou, pardonne-moi."

Il se mit à genoux devant elle et lui baisa les mains.

Elle souriait, et il était heureux encore une fois. Mais ce bonheur ne

dura pas longtemps. Bedrosseff entra, et avec son rire sec le fit

tomber de son ciel.

"Je vous dérange? demanda-t-il en clignant de l'oeil à Dragomira, cela

m'en a tout l'air; j'en suis fâché; mais j'ai à vous parler d'une

affaire importante, mademoiselle; deux mots seulement...

- Laisse-moi seule avec lui, dit tout bas Dragomira à Zésim, c'est un

vieil ami de ma famille, il a sans doute quelque commission pour

moi."

Zésim sortit, mais bien à contre-coeur et avec une imprécation sur les

lèvres à l'adresse du commissaire de police.

Dragomira s'assit dans un coin du sopha, et Bedrosseff prit un

fauteuil en face d'elle. Elle avait eu la précaution de se placer dans

l'ombre, tandis que la lumière tombait en plein sur le

commissaire. Elle voulait l'observer, et, autant que possible, se

soustraire à son regard pénétrant.

"Vous avez connu Pikturno? dit-il d'un ton indifférent. Il me semble

que vous m'en avez parlé.

- Oui, je l'ai vu une ou deux fois.

- Vous m'avez dit aussi qu'il avait été la victime d'un duel à

l'américaine.

- Je le crois.

- Son adversaire était le comte Soltyk?

- C'était une conjecture.

- Je puis dire aujourd'hui de la façon la plus certaine que vous vous

trompiez, répliqua Bedrosseff brusquement, dans l'intention de

troubler Dragomira, Pikturno a été assassiné.

- Ah! c'est vraiment curieux. Et les assassins, les a-t-on découverts?

- Je suis sur leurs traces.

- On ne pouvait moins attendre de votre pénétration et de votre

habileté. Et quels mobiles donne-t-on de ce meurtre? A-t-on volé

Pikturno?

- Quant à cela, je dois encore ma taire.

- Pourquoi? Je ne trahis jamais un secret."

Dragomira se pencha et prit les mains de Bedrosseff.

"Ce n'est pas gentil de piquer ma curiosité et de me laisser ensuite

derrière la porte fermée.

- Nous avons à Kiew, dit alors le commissaire de police, un lieu mal

famé, où vont toutes sortes de canailles. On l'appelle le cabaret

Rouge."

Dragomira se mit à rire.

"Qu'avez-vous? Qu'est-ce qui vous rend si gaie!

- Je me figurais... dans cet endroit-là... que c'est bien plutôt des

couples d'amoureux qui s'y rencontrent, des jeunes filles qui ont

donné leur coeur contre la volonté de leurs parents, des femmes...

- Je sais aussi cela, continua Bedrosseff; mais l'aubergiste, une

juive rouée, et ses associés sont soupçonnés de faire quelque

commerce interlope, et d'être en rapport avec des voleurs. Cette

bande est bien capable de dévaliser quelqu'un et de le tuer.

- Vraiment? Je suis bien aise de la savoir.

- Pourquoi? demanda le commissaire de police intrigué. Vous n'avez

jamais, que je sache, mis le pied sur le seuil de ce cabaret?"

Dragomira recommença à rire.

"Mais alors?...

- Oui, mais que cela ne sorte jamais de nous deux, répondit Dragomira;

j'y suis allée plusieurs fois. Ma tante a peur de tout et me garde

très sévèrement. Vous comprenez?...

- Parfaitement. Vous y avez rencontré Zésim?

- Je ne dis pas cela.

- Oh! j'en sais plus que vous ne pensez.

- Quoi, par exemple?

- Que vous vous promenez parfois la nuit dans les rues et que vous

vous déguisez de façon à être méconnaissable."

Nouveau rire sonore de Dragomira.

"Alors je comprends, s'écria-t-elle, que les voleurs et les assassins

ne soient pas découverts, puisque la police ne sait rien faire de

mieux que de s'occuper des jeunes filles amoureuses. C'est on ne peut

plus charmant."

Son rire éclatant recommença et durait encore lorsque Henryka entra et

lui sauta au cou.

"C'est encore moi qui ai raison, pensa le commissaire de police,

l'affaire est aussi innocente que possible, et le jésuite qui a la

prétention d'être plus fin que moi, voit tout bonnement des fantômes

en plein midi.

- Qu'as-tu? demanda Henryka, tu sembles singulièrement gaie.

- M. Bedrosseff vient de me raconter une histoire des plus comiques,

reprit Dragomira. Mais revenons à notre sujet.

- Pardon, ma communication était absolument confidentielle.

- Cette petite-là; reprit Dragomira, en caressant les cheveux

d'Henryka, n'a pas besoin non plus de savoir de quoi il s'agit; mais

moi, la chose m'intéresse au plus haut point. Le métier d'agent de

police me semble la forme la plus amusante, l'expression suprême de

la chasse: n'est-ce pas la chasse à l'homme? Comme je suis une

chasseresse déterminée, vous comprenez l'intérêt que j'y prends. Je

ne connais pas de plus grand plaisir que de chevaucher à travers la

steppe, et de poursuivre les lièvres et les renards avec une meute

de lévriers. Mais combien ce doit être plus beau, plus passionnant

de suivre des hommes à la piste, de les relancer, de les pousser

dans le filet! Faites-moi participer à ce plaisir diabolique dont

vous jouissez.

- Vous vous trompez, dit Bedrosseff, c'est souvent un pénible, un

triste devoir.

- Pour vous, peut-être, répliqua Dragomira; pour moi, ce serait une

jouissance mêlée de peur; et voilà pourquoi je vous prie très

sérieusement de me prendre comme agent de police. Croyez-moi; vous y

aurez double profit. Pour moi, je ne serais pas fâchée de voir un

homme qui aurait plus de sang-froid, de résolution, de finesse que

moi.

- Un agent de police doué par la nature d'autant d'attraits serait

véritablement impayable, dit Bedrosseff en riant.

- Alors, c'est une affaire décidée, dit Dragomira en lui tendant la

main.

- C'est décidé, répondit le commissaire de police en lui touchant dans

la main: voilà une bien bonne plaisanterie, en vérité...

- C'est très sérieux pour moi.

- Prenez-moi aussi à votre service, dit Henryka, je me figure que ce

doit être extraordinairement intéressant.

- Comment? vous aussi? dit Bedrosseff en riant, alors je vais enrôler

toutes les belles dames de Kiew, puisque je commence si

glorieusement."

"Quelle folie, se disait-il à lui-même en descendant l'escalier,

quelle folie d'aller soupçonner une jeune fille si inoffensive!

Pikturno était peut-être bien son adorateur et elle a été la cause

innocente de sa mort. Toute autre supposition serait une absurdité."

Cependant Dragomira se tenait debout et muette près de la fenêtre et

écoutait en tenant serrée la main d'Henryka. Quand la porte se fut

refermée et qu'elle se sentit en sûreté, son beau visage prit tout à

coup une sombre expression de fanatisme, et ses yeux brillèrent d'un

feu sinistre et cruel.

"Il est sur nos traces, dit-elle tout bas à Henryka.

- Comment? qu'a-t-il découvert? demanda Henryka dont les lèvres mêmes

devinrent pâles.

- Il sait que Pikturno a été tué, et ses soupçons tombent sur nos gens

du cabaret Rouge. Il sait aussi que je suis allée dans ce

cabaret. Pour l'instant, le voilà tranquillisé, mais qui peut nous

garantir, que, dans un jour, dans une heure, nous ne serons pas

surpris et livrés au bourreau?"

Dragomira allait et venait à grands pas.

"Que veux-tu faire? demanda Henryka, après un silence.

- Avant que tout soit découvert, il faut frapper un coup prompt et

décisif.

- Tu veux le tuer?

- Oui.

- N'est-ce pas un ami de tes parents, ton ami à toi?

- A partir de maintenant, ce n'est plus pour moi que l'ennemi de notre

sainte communauté, l'ennemi de Dieu. Je ne peux pas l'épargner, ce

serait un crime que d'avoir pitié de lui, ce serait nous perdre

tous.

- Tu as raison.

- Sa mort est décidée, continua Dragomira, sa sentence prononcée,

c'est moi-même qui l'exécuterai; c'est toi qui l'attireras dans le

filet.

- Tu peux compter sur moi, dit Henryka. Qu'ai-je à faire?

- Tu le sauras quand il en sera temps. Le chasseur d'hommes va devenir

gibier à son tour. Il ne m'échappera pas. Dès qu'il sera entre mes

mains, je l'immolerai sans pitié à la grande cause que nous servons

tous."

La pêcheuse d'âmes · 第 74 / 108 题