Le monde des esprits n'est pas fermé. GOETHE, Faust.
Le lendemain matin, le comte Soltyk reçut un billet de Dragomira:
"Je suis chez Monkony ce soir. Venez-y sans faute. Nous pourrons
causer ensemble sans être dérangés."
On préparait chez Monkony une représentation théâtrale. La répétition
avait lieu ce soir-là. En dehors des acteurs il n'y avait que
Dragomira; Soltyk pouvait donc facilement s'approcher d'elle. Pendant
qu'on jouait un proverbe de Musser, ils se retirèrent dans un coin peu
éclairé de la salle où se trouvait un petit divan.
"Qu'avez-vous à me dire? demanda le comte tout ému.
- Je suis prête à vous conduire dans le monde des esprits, dit
Dragomira à voix basse, mais il faut quelque préparation de votre
côté. Retirez-vous pour quelque temps du brillant tourbillon de ce
monde où vous vivez et tournez votre âme de toutes forces vers le
ciel.
- Comment? Que faut-il faire?
- Allez vous enfermer pendant trois jours dans n'importe quel couvent,
et là, loin du monde, des hommes, du luxe et des plaisirs,
appliquez-vous à de sérieuses méditations et à la prière; jeûnez,
faites pénitence, et le troisième jour confessez-vous et communiez.
- Quoi! J'irai trouver un prêtre catholique?
- Pourquoi non? La forme n'est rien, le fond est tout. Il faut vous
humilier devant Dieu. Il faut éveiller la douleur en votre âme. Ce
qui est important et nécessaire, c'est que vous vous repentiez. Où?
peu importe."
Soltyk, qui était déjà complètement sous l'influence de la belle
prêtresse, obéit à ses instructions et se retira pendant trois jours
dans le couvent des Carmélites, où il se livra à de sévères exercices
de pénitence. Quand il revint chez lui, le quatrième jour, il reçut un
billet de Dragomira qui lui donnait rendez-vous, chez elle, à onze
heures du soir.
Il arriva à l'heure dite, Barichar se tenait auprès de la porte
ouverte et monta devant lui au premier étage. Dragomira était
prête. Elle prit son bras, quitta la maison avec lui et le conduisit
par plusieurs rues à une petite place assez solitaire où une voiture
les attendait. Une fois montés, la voiture les emmena rapidement à
travers la ville dans un faubourg éloigné.
Ils s'arrêtèrent devant un vieux bâtiment isolé et entouré d'un mur
élevé. Le cocher descendit et frappa trois fois. Un vieillard en
costume de paysan vint ouvrir. Dragomira entra avec Soltyk et renvoya
la voiture. Le vieillard fit traverser un jardin inculte pour entrer
dans la maison, qui avait l'air complètement inhabitée. On ne voyait
aucune lumière; les fenêtres étaient fermées avec des volets de bois;
on n'entendait rien, pas même un chien. A la lueur douteuse d'une
lanterne que le vieux portait à la main, le comte vit des murs
blanchis à la chaux, crevassés et couverts de mousse, et un escalier
vermoulu et à demi ruiné. Quand ils l'eurent monté, il distingua dans
le corridor le portrait d'une dame en toilette rococo. Le tableau
accroché au mur n'avait pas de cadre.
Le vieillard poussa la porte d'une petite salle dont le plafond
offrait des restes d'ornements en stuc, alluma les bougies d'un
candélabre en cuivre placé sur une commode de temps de nos
grands-pères, jeta deux énormes bûches dans une grande cheminée
hollandaise où flambait un bon feu, et resta ensuite près de la porte,
attendant des ordres.
"Tu peux t'en aller, Apollon, dit Dragomira, si j'ai besoin de toi, je
sonnerai."
Le vieillard partit, et Dragomira s'assit sur une chaise, près de la
cheminée, telle quelle était, avec sa pelisse sombre et son bachelick
de soie noire brodé d'or, car l'air de la salle était froid et humide
et avait une odeur de moisi. La salle elle-même était presque
entièrement vide. Avec la commode qui portait le candélabre et la
chaise de Dragomira il y avait en tout autre chaise et une table. Sur
la cheminée se trouvait une pendule qui marquait onze heures et
demie. La salle avait trois fenêtres devant lesquelles pendaient
d'épais rideaux, et deux portes dont l'une donnait évidemment dans une
chambre voisine.
A la muraille étaient suspendues deux images: une Mère de Dieu
byzantine toute noircie et sainte Olga. Entre les deux se trouvait un
crucifix.
Un rideau blanc séparait une partie de la salle de celle où étaient
Dragomira te le comte.
Soltyk demanda à sa compagne ce que signifiait ce rideau.
"Il sépare le sanctuaire du monde profane, répondit Dragomira. Dès
qu'il est minuit, et que les choses qui ne sont perceptibles ni pour
les yeux ni pour les oreilles se font voir et entendre, cet espace qui
est là devient leur asile et personne ne doit oser y mettre le
pied. En ce moment, vous pouvez encore l'examiner."
Soltyk ouvrit le rideau et vit un espace entièrement vide, des murs
nus, sans fenêtre ni porte; rien qui pût paraître surprenant ou
provoquer le soupçon.
"Vous n'avez pourtant pas pleine confiance en moi, dit Dragomira
lorsqu'il revint auprès d'elle.
- J'ai la sérieuse intention, l'ardent désir de me laisser convaincre
par vous, répondit le comte, et voilà justement ce qui me détermine
à m'enlever à moi-même tout terrain où le doute pourrait plus tard
pousser des racines."
La pendule marquait le quart avant minuit.
Dragomira laissa glisser sa pelisse et ôta son bachelick. Et
maintenant, debout, dans sa logue robe de velours noir, elle avait
quelque chose de surhumain, de surnaturel. Toute couleur avait disparu
de son beau visage sévère; seuls, ses grands yeux bleus brillaient
d'une lueur étrange. Elle se prosterna devant l'image du Christ en
croix et pria longtemps avec ferveur; puis elle se releva subitement,
saisit Soltyk par la main et l'entraîna avec elle devant la
cheminée. Là, elle s'assit de nouveau; quant à lui, il resta debout en
proie à une émotion indicible.
Les aiguilles étaient sur minuit. Presque au même instant, le bruit
lointain de douze coups sonnant à quelque horloge de la ville se fit
entendre. Les bougies du candélabre s'éteignirent soudain
d'elles-mêmes. Une profonde obscurité et un silence sinistre régnèrent
dans la salle.
Quelque chose d'incompréhensible se mit alors à flotter lentement dans
la salle et à la remplir. C'était à la fois une scintillation douce et
tremblante, un murmure à peine perceptible et un parfum léger et
subtil qui caressait les sens. Une brume diaphane montait du sol et se
massait peu à peu. Enfin une forme à grands contours indécis se
dressa, s'approcha, s'éleva en l'air et s'évanouit.
"Qu'est-ce que cela? demanda Soltyk à voix basse.
- Je ne sais pas.
- Peut-on forcer les morts qui nous étaient chers à apparaître devant
nous?
- Oui.
- De quelle manière?
- Concentrez toutes vos pensées, tous vos sentiments, toute votre
volonté sur cette personne que vous voulez voir."
Il y eut un moment de silence, puis le rideau s'ouvrit et l'on
distingua une haute forme d'homme.
"Mon père, murmura Soltyk.
- Parlez-lui.
- Puis-je m'approcher de lui?
- Vous pouvez tout ce que vous voulez."
Soltyk sortit un revolver de sa poche.
"Me permettez-vous de tirer sur l'apparition? demanda-t-il.
- Pourquoi non? répondit Dragomira. Tirez!"
Un éclair, une détonation, un peu de fumée. La forme était toujours là
debout.
"Incrédule!" s'écria une voix sourde qui semblait venir de la tombe.
Soltyk s'avança d'un pas résolu vers l'apparition et cherche à saisir
la blanche et ondoyante draperie; mais elle fuyait comme un brouillard
entre ses doigts, et la figure disparut à ses regards.
"J'ai offensé l'esprit, dit-il.
- Il semble."
Soltyk revint près de Dragomira.
"C'est en vain que je me mets en défense contre ce que je vois et
entends ici, murmurait-il, il faut que j'y croie, malgré moi. Si je ne
deviens pas fou auparavant, vous réussirez sans aucun doute à me
convertir."
Alors apparut une deuxième figure, celle d'une femme dont les yeux
étaient attachés sur le comte avec l'expression d'un amour céleste.
"Oh! ma mère! s'écria-t-il.
- M'entends-tu, mon enfant?
- Oui.
- Pourquoi t'es-tu détourné de Dieu? Retourne à lui, pendant qu'il en
est encore temps. Je prie pour toi auprès du Tout-Puissant. Il aura
pitié de toi.
- D'où viens-tu? demanda Soltyk d'une voix tremblante.
- De bien loin.
- Et où vas-tu?
- Dans les sphères supérieures. Je suis emportée loin des lourdes
vapeurs de la terre vers les espaces sacrés des étoiles. Adieu, mon
enfant, adieu!
- Adieu!"
L'apparition s'évanouit et avec elle la lueur mystérieuse et le
parfum. De nouveau régnèrent l'obscurité et le silence.
"A quoi pensez-vous maintenant? demanda Dragomira.
- A ma soeur."
Soudain la lueur apparut de nouveau, et l'on eût dit qu'un jardin en
fleurs exhalait tous ses parfums dans la salle. Un petit nuage était
étendu sur le sol, devant le rideau. Il s'entr'ouvrit doucement et un
enfant en sortit, une petite fille d'environ dix ans, vêtue d'une robe
blanche garnie de rubans bleus. Elle levait d'un air joyeux sa jolie
tête entourée de boucles noires flottantes, et attachait sur Soltyk
ses grands yeux sombres. Elle lui tendit ses bras nus, et, avec un
charmant sourire, lui cria d'une voix fraîche et mélodieuse:
"Boguslaw, tu es là! Il y a si longtemps que tu n'as joué avec moi!
Viens, viens donc! Il faut que je parte bientôt."
L'effet fut tout puissant. Le comte fit deux pas en avant, tomba à
genoux, se cacha le visage dans les mains et se mit à pleurer. Il
sentit deux bras qui l'entouraient légèrement, comme dans un rêve où
les corps n'existent pas, et deux petites mains qui le touchaient,
parfumées et froides comme des feuille de roses couvertes du givre du
printemps. Un frisson lui parcourut le corps; ce n'était pas un
frisson d'épouvante, mais un doux frémissement de joie et d'espérance.
"Reste près de moi, dit-il en suppliant.
- Je ne peux pas, répondit l'apparition, mais tu as là celle qui ne
t'abandonnera pas.
- Dragomira?
- Oui. Elle te montrera la route du bonheur terrestre et celle du
salut éternel. Adieu. Ne m'oublie pas. Je pense souvent à toi."
L'apparition s'éleva lentement, comme un nuage qui plane. C'est en
vain que Soltyk cherchait à l'atteindre et à la serrer dans ses
bras. Elle riait doucement et lui échappait comme un insaisissable
papillon. Sa robe flottait toujours; ses boucles ondulaient encore
vaguement. Puis tout se retrouva soudain plongé dans les ténèbres. La
mélodie mystérieuse qui vibrait doucement dans la salle s'arrêta, le
parfum des fleurs s'évanouit.
"C'est assez, dit le comte, en revenant lentement et pas à pas vers
Dragomira. Je suis dans un état qui touche à la folie.
- Cela ne dépend pas de moi.
- Faites apporter de la lumière."
Dragomira sonna. Le vieillard arriva aussitôt avec sa lanterne et
ralluma les bougies du candélabre qui donnèrent de nouveau une lumière
tranquille et claire.
"Ecarte le rideau, ordonna le comte."
Le vieillard échangea un regard imperceptible avec Dragomira et fit ce
qu'on lui avait commandé.
"Va-t'en maintenant."
A peine le vieillard s'était-il éloigné qu'une musique douce et
plaintive recommençait à vibrer dans la salle. Une blanche figure
s'éleva du sol à la lueur brillante des bougies.
"Doutes-tu encore? demanda une belle voix, pleine et majestueuse comme
les notes d'un orgue.
- Non! non!" répondit Soltyk d'une voix étouffée.
L'apparition s'était au même instant dissipée comme une vapeur.
"Croyez-vous en moi, maintenant?" demanda Dragomira.
Au lieu de répondre, le comte tomba à genoux devant elle et cacha son
visage tout pâle dans le sein de la jeune fille. Dragomira le regarda
paisiblement, sans raillerie, mais aussi sans pitié.