"Tout visage est comme un livre où se trouvent d'étranges choses."
SHAKESPEARE (Macbeth.)
Pendant trois longs jours, qui lui parurent une éternité, le comte
attendit un message de Dragomira. Le soir du troisième jour, Barichar,
sous la livrée d'un domestique de grande maison, apparut au noble club
où jouait Soltyk et lui remit une lettre. Le comte la parcourut.
"J'y vais;" dit-il. Il glissa une pièce de monnaie dans la main de
Barichar, descendit promptement l'escalier, sauta dans sa voiture,
rentra chez lui et fit sa toilette avec un soin méticuleux.
Une heure plus tard, sa voiture s'arrêtait devant la maison de
Dragomira. Il la renvoya et monta l'escalier conduit par
Barichar. Celui-ci ouvrit la porte et Soltyk se trouva dans une
chambre de réception. Au moment où il ôtait sa pelisse, Dragomira vint
à lui et lui tendit la main.
"Etes-vous seule? demanda-t-il en portant la main de la jeune fille à
ses lèvres.
- Oui."
Dragomira retira doucement sa main et s'assit devant la cheminée. Le
comte, les deux mains posées sur le dossier du fauteuil qu'elle lui
avait indiqué, cherchait à lire sur son visage. Mais ce visage était
froid et fermé comme d'habitude, et les beaux yeux bleus avaient
pareillement leur éclat glacial.
Malgré son émotion, Soltyk remarqua que Dragomira s'était faite belle
pour lui. C'était la première fois qu'il la voyait à la maison en
négligé, dans cette mise que les jolies femmes soignent avec un art
raffiné. On eût dit qu'elle avait été surprise et dérangée au milieu
de son repos, et que, pour le recevoir, elle avait passé à la hâte le
premier vêtement venu. Et cependant l'harmonie la plus exquise régnait
dans sa toilette, dont toutes les parties allaient ensemble comme les
accords de la plus séduisante mélodie. Sous le velours rouge de sang
et la zibeline brun-doré de sa jaquette aux larges manches qu'elle
avait laissée ouverte, la soie bleue de son peignoir et les dentelles
blanches qui la garnissaient apparaissaient légères et vaporeuses
comme un duvet de fleur ou comme une neige délicate. Rien de plus
délicieux que l'arrangement de sa riche chevelure blonde qui
descendait jusque sur ses épaules dans le plus opulent désordre. Ce
n'était pas par hasard qu'elle avait choisi de petites pantoufles de
satin noir brodées de perles; ce n'était pas par hasard que son bras
avait pour tout ornement un large bracelet d'or tout uni; ce n'était
pas par hasard non plus qu'elle n'avait rien dans les cheveux qu'un
camélia rouge.
Elle aussi découvrit immédiatement qu'il avait dû faire une station
devant le miroir, si vite qu'il voulût venir chez elle. Mais si la
pensée qu'elle avait eu l'intention de lui paraître belle fit
concevoir des espérances au comte, Dragomira fut bien près de rire en
voyant sa chevelure frisée et sa cravate bizarre et en sentant le
parfum que ses vêtements exhalaient avec surabondance. A ce moment,
pour la première fois, il lui parut faible, et aussitôt elle se sentit
assez forte pour se jouer de lui.
"M'expliquerez-vous enfin l'énigme qui me tourmente depuis des
semaines? dit Soltyk.
- Oui, répondit-elle avec calme.
- Vous êtes la plus belle femme que j'aie jamais vue, et en même temps
la plus étrange. Vous êtes aussi mystérieuse que le Sphinx,
peut-être aussi cruelle que lui.
- C'est vrai: je n'ai pas de coeur."
Elle promena ses doigts dans la fourrure sombre de sa jaquette,
pendant qu'elle arrêtait sur lui son regard pénétrant.
"Vous ne me ferez pourtant jamais croire, dit-il, que vous êtes un
démon.
- Je ne suis ni bonne ni mauvaise.
- Qu'êtes-vous donc?
- Je sers une idée, sans haine et sans amour.
- Et cette idée...?
- Je me fie à vous, comte Soltyk, quoique j'aie découvert en vous
aujourd'hui une mauvaise qualité, doublement mauvaise en ce quelle
dénote de la mesquinerie et de la faiblesse.
- Quelle est cette qualité?
- Vous êtes vaniteux, mon cher comte, vous vous donnez la peine de me
plaire; cela m'inspire de la gaieté."
Un sourire fugitif passa sur son visage de marbre.
Soltyk était devenu rouge.
"Ah! vous êtes cruelle, murmura-t-il, cruelle comme une belle
tigresse, qui joue avec la victime dont elle est sûre.
- Oui, vous êtes vaniteux, continua Dragomira, et malgré cela, au
milieu des poupées du monde, vous êtes un homme; au milieu des
masques, vous êtes une figure humaine. Aussi, je crois en vous et je
me fie à vous.
- Vous le pouvez. Je n'ai pas besoin de vous dire quel pouvoir
incompréhensible, surnaturel, vous avez sur moi. Vous n'êtes pas la
jeune fille à qui l'on fait des aveux. Vous devinez la pensée, vous
lisez les émotions sur les visages. Vous savez depuis longtemps que
je vous aime.
- Oui, je le sais.
- Et savez-vous aussi combien je vous aime?
- Oui, je le sais aussi.
- Savez-vous, Dragomira, qu'il n'y a pas un mouvement de mon âme qui
ne vous appartienne, que je ne m'occupe que de vous, que je rêve de
vous, que votre pensée me fait délirer? Savez-vous que je suis prêt
à tout abandonner, tout sacrifier pour vous?"
Elle fit un léger signe de tête pour dire qu'elle le savait.
"Et savez-vous que votre froideur, votre ironie me rendent fou?
- Mon ironie? interrompit-elle, comment pourrais-je me moquer de votre
passion, quand je veux que vous m'aimiez ardemment, follement, comme
à cette heure? Non, je ne ris pas de vous; je me réjouis de cette
flamme que j'ai allumée.
- Dans quelle intention?
- Vous l'apprendrez.
- Pour faire de moi votre instrument? s'écria Soltyk, soit! Je veux
vous servir; je veux servir vos plans; mais à une seule condition,
c'est que vous serez à moi. Vous ne m'aimez pas. Vous n'avez pas de
coeur. C'est bien; je ne vous demande pas d'éprouver quoi que ce soit
à mon égard; mais dites-moi que vous consentez à devenir ma femme.
- Jamais.
- Vous êtes donc absolument insensible?"
Le comte se jeta à ses pieds et la serra passionnément dans ses bras,
cachant son visage en feu dans les flots de soie, de dentelle, de
fourrure et de velours qui enveloppaient cette froide
créature. Dragomira irritée se dégagea brusquement de son étreinte.
"Comte, murmura-t-elle, si vous vous approchez de moi encore une fois,
une seule fois, tout est fini entre nous.
- Pardon! dit-il d'une voix suppliante et toujours à genoux devant
elle, je ne voulais pas vous offenser. Vous êtes injuste envers moi,
si vous m'attribuez quelque intention qui pût blesser votre
orgueil. Je le jure devant Dieu, je n'ai rien dans l'esprit qui
puisse vous offenser.
- Vous n'avez pas besoin de le dire.
- Je n'ai qu'une pensée, faire de vous la maîtresse de tout ce qui
m'appartient, faire de vous ma femme.
- Je le sais, dit Dragomira, et c'est là précisément l'erreur fatale
qui est entre nous comme un abîme. Vous voyez en moi une femme
ordinaire. Je ne suis pas cette femme-là. Jamais, je ne donnerai à
un homme mon coeur, et encore moins ma main.
- Quelle fantaisie?
- C'est absolument sérieux.
- Et vous êtes réellement inflexible?
- Vous le voyez. Relevez-vous donc, cher comte, vous attendririez une
vieille statue de saint avant de m'attendrir. Relevez-vous."
Soltyk se releva.
"Et maintenant, asseyez-vous près de moi et écoutez-moi."
Soltyk obéit.
"Oubliez ce milieu dans lequel vous me voyez, continua Dragomira,
oubliez ces meubles modernes, ce poêle russe, supprimez par la pensée
cette toilette, ces vêtements sarmates, ces dentelles, ces pantoufles
qui rappellent le sérail; imaginez-vous que je porte une longue robe
blanche, un voile, des sandales aux pieds, et vous comprendrez ce que
je suis.
- Une vestale?
- Une prêtresse.
- Vous avez raison. Il ne vous manque que le contenu du sacrifice; la
victime est prête."
Qu'y eut-il dans les paroles du comte qui fit tressaillir ce marbre
virginal et passer un éclair dans ces yeux fiers et froids? Ce fut un
regard que Soltyk ne comprit pas. Tel devait être le regard de la
lionne au milieu de l'arène brûlante, quand le martyr chrétien désarmé
allait au devant d'elle.
"Qu'avez-vous donc? demanda Soltyk.
- Rien, rien."
Elle se pencha en arrière, er ferma les yeux à demi.
"Vous appartenez donc à une secte religieuse? dit le comte, au bout de
quelques instants.
- J'appartiens à une petite communauté, répondit Dragomira en ouvrant
lentement les yeux, et cette communauté a une grande et sainte
mission à remplir.
Représentez-vous le monde d'aujourd'hui, reprit Dragomira, l'état
général des esprits. D'un côté vous avez la foi religieuse aveugle,
morte, qui s'attache à des formes dénuées de sens, qui murmure des
prières que personne n'entend et qui confie les âmes à des prêtres
dont toute la vocation consiste à songer à leur bien-être corporel. De
l'autre côté vous voyez l'incrédulité, pour laquelle il n'y a plus
rien de sacré; l'incrédulité qui applique son compas aux étoiles comme
aux crânes des animaux et des hommes, qui pèse tout, calcule tout,
analyse tout; qui suit de l'oeil la croissance des plantes; qui connaît
les pierres, les planètes et qui ne sait rien de Dieu parce qu'elle ne
l'a pas découvert au bout de son télescope. Eh bien, au milieu de
cette hypocrisie et de cette adoration qui s'adresse à la lettre et
non à l'esprit; en présence de cet avilissement de l'homme, ravalé au
niveau de la bête, et de cet amoindrissement de la nature dépouillée
de Dieu, à la vue du dégoût, du vide, du désespoir d'ici-bas, ne
comprenez-vous pas qu'il y ait des âmes qui aspirent à Dieu, qui le
cherchent au delà des étoiles, au delà de la cellule et du mucus
primitifs, et qui s'efforcent d'entrer en relation avec le monde des
esprits dont elles ont le pressentiment?
- Vous croyez qu'il y a un Dieu?
- Oui, je le crois.
- Et qu'il y a un monde supérieur au-dessus de ce monde terrestre?
- Oui.
- Et qu'il est possible de pénétrer dans ce monde-là?
- Non seulement je le crois, mais je le sais, j'en suis convaincue.
- Alors vous êtes spirite?
- Non, on ne joue pas avec de pareilles choses. Malheur à celui qui
étend une main téméraire vers le voile qui nous sépare de l'autre
monde! La foi seule peut nous montrer le chemin qui conduit à la
lumière éternelle.
- Et vous avez cette foi?
- Oui, je l'ai.
- Vous croyez que Dieu vous a choisie?
- Oui.
- Qu'il vous révèle à vous des choses qui demeurent cachées pour les
autres yeux mortels?
- Oui.
- Maintenant je commence à vous comprendre, dit Soltyk que la surprise
rendait pâle, pendant que ses yeux apparaissaient plus grands et
plus brillants. Et vous voulez que je vous aime uniquement pour que
je me confie à vous, pour que je suive avec vous la route qui seule,
d'après vous, conduit au salut?
- Oui.
- Prouvez-moi qu'il y a un Dieu.
- Je ne le puis pas.
- Qu'il y a un monde en dehors de celui où nous respirons; des esprits
qui obéissent à l'Eternel et avec qui nous pouvons entrer en
relation, grâce à votre foi.
- Je le puis.
- Je vous en conjure, Dragomira, ne me trompez pas. Ce serait affreux
de badiner avec de pareilles choses.
- Je ne badine pas, répondit-elle avec calme, vous me demandez des
preuves; je vous les donnerai.
- Quand?
- Bientôt; peut-être dès demain.
- Votre parole?
- Ma parole! Je la tiendrai, et...?
- Alors je vous appartiendra, Dragomira."