Je te suivrai fidèlement, même à travers les flammes de l'enfer.
MOORE.
Il était environ midi lorsque le jésuite entra dans le cabinet du
comte. Ce dernier venait de se lever. Assis dans un fauteuil, il était
enfoncé dans sa robe de chambre de Perse brodée d'or et doublée d'une
molle fourrure de zibeline. Il tenait à la main un billet écrit sur du
papier à la dernière mode.
"Une nouvelle aventure? dit le P. Glinski en badinant.
- Vous vous trompez; ce sont deux lignes de Dragomira, froides comme
un matin de février, par lesquelles elle m'annonce qu'elle est tout
à fait remise.
- Alors, vous avez fait demander de ses nouvelles.
- Oui.
- Tant mieux.
- C'est vous qui parlez ainsi, mon révérend père?
- Sans doute. Elle ne doit pas se douter que nous sommes sur sa trace
et que nous commençons enfin à percer les ténèbres dont s'enveloppe
sa mystérieuse personnalité.
- Comment cela?
- Je suis tout à fait sûr maintenant que Dragomira a un plan à votre
égard, continua le père, et qu'elle en poursuit l'exécution avec une
volonté énergique et inflexible. Défiez-vous de cette jeune
fille. Avec elle, il n'y a pas de galants lauriers à cueillir.
- Je n'y pense pas.
- Dragomira est plus dangereuse que vous ne croyez."
Soltyk se mit à rire.
"Toujours les mêmes imaginations!
- Des imaginations? Jamais! répondit le jésuite, des pressentiments,
oui; mais en ce moment c'est une certitude que j'ai.
- Vous piquez ma curiosité.
- Dragomira n'est pas une coquette, dit le P. Glinski, et elle n'a en
vue ni votre main ni votre coeur.
- Quoi donc alors?
- Dragomira a je ne sais quelle mission importante à remplir ici, à
Kiew. Peut-être est-ce une mission politique; mais je n'en suis pas
encore absolument sûr. Ce qui est toutefois hors de doute, c'est
qu'elle a des fréquentations secrètes, qu'elle a à sa disposition
des instruments dociles et qu'elle disparaît de temps en temps pour
aller sans aucun doute rendre des comptes à un supérieur à qui elle
obéit. Mon ordre a toujours eu la meilleure police et dans le cas
présent il est encore mieux informé que n'importe qui. L'entrée de
Dragomira dans la société de cette ville a un rapport intime avec sa
mission. Personnellement, elle n'a ni intérêts nu sympathies. Elle
sert exclusivement une idée. Pendant que son propre coeur reste
libre, elle réussit mieux que n'importe quelle femme désireuse de
conquêtes à conquérir les coeurs des autres. Elle entoure de ses
filets non pas un homme, mais plusieurs hommes; à tous elle donne
les mêmes espérances, et elle les fait tous servir à ses
desseins. Zésim Jadewski, lui aussi, est une de ses victimes. Mais
elle ne se donne pas moins de peine pour faire des conquêtes parmi
les personnes de son sexe. Henryka Monkony est aujourd'hui tout
simplement son esclave; elle la fait obéir d'un clignement d'oeil.
- Quel magnifique tableau de fantaisie! dit Soltyk ironiquement.
- Je le répète, dit le jésuite, je suis sûr de ce que je vous dis et
de bien d'autres choses encore; et si vous le désirez, je vous
donnerai immédiatement la preuve qu'en dehors de la Dragomira que
vous connaissez, il y a une seconde Dragomira qui, la nuit...
- Il suffit!" s'écria Soltyk.
Le souvenir de sa première rencontre avec Dragomira lui traversa le
cerveau comme un éclair.
"En cela, vous pourriez bien avoir raison; il m'est arrivé à moi-même,
avec cette jeune fille, une aventure passablement extraordinaire.
- Racontez-la-moi. Que savez-vous de ses pérégrinations nocturnes?
- Plus tard. Donnez-moi d'abord la preuve que vous ne m'avez pas
régalé de quelque fantaisie.
- Volontiers, aujourd'hui même, dès que vous voudrez bien pour une
heure vous confier à ma conduite.
- A quel moment?
- Cette nuit; mais je ne peux pas encore fixer l'heure bien
exactement.
- Je serai à la maison dès qu'il fera nuit, dit Soltyk pour clore
l'entretien, et je vous attendrai."
Lé jésuite s'inclina en signe d'assentiment et disparut.
Il était dix heures du soir quand le P. Glinski et le comte sortirent
du château. Tous les deux s'étaient habillés en paysans
petits-russiens; et, dans ces deux hommes vêtus de gros drap velu et
de longues pelisses en peau de mouton, personne n'aurait soupçonné le
plus riche magnat de la ville, le favori des femmes, et un membre de
la fine et intelligente Société de Jésus. Glinski conduisit le comte,
en faisant des détours, par des ruelles étroites et solitaires, dans
la rue où se trouvait la maison du marchand Sergitsch. Il y avait en
face de cette maison un petit débit d'eau-de-vie. Les deux hommes y
entrèrent et s'assirent sur un banc de bois vermoulu, dans un nuage de
fumée de tabac, au milieu de cochers et d'ouvriers à moitié ivres. Ils
restèrent là jusqu'au moment où un petit juif maigre, vête d'un caftan
noir, entra et fit un signe au jésuite. Celui-ci se leva aussitôt et
sortit avec Soltyk. Ils se postèrent alors sur le trottoir, tout
contre le mur de la maison, debout dans l'ombre et l'oeil fixé sur la
porte du marchand devant laquelle brûlait une lampe.
Une dame ne tarda pas à arriver. Elle marchait d'un pas rapide. Une
longue pelisse dissimulait sa haute taille élancée et un voile épais
couvrait son visage. Pourtant le comte ne douta pas un seul moment que
ce fût Dragomira. Elle seule avait ce port de tête fier et triomphant;
elle seule avait cette démarche exquise, à la fois majestueuse et
élastique. Quand elle eut disparu dans la maison du marchand, le
P. Glinski se tourna vers Soltyk en l'interrogeant du regard.
"C'est elle, sans aucun doute, murmura le comte, mais cela ne me
suffit pas; je veux être absolument sûr. Venez."
Les deux hommes traversèrent la rue et s'arrêtèrent juste devant la
maison de Sergitsch. Pour ne pas éveiller de soupçons, le P. Glinski
tira de sa poche une petite pipe, la bourra avec du tabac et tint tout
prêts son briquet et son amadou. Au bout de quelque temps la porte
s'ouvrit; alors il tourna le dos, battit le briquet et posa l'amadou
allumé sur sa pipe, pendant que le comte, les cheveux rabattus sur le
front, regardait Dragomira en plein visage. C'était bien elle qui
sortait habillée en homme. A la vue des deux hommes, elle resta un
instant interdite, puis elle partit à grands pas dans la rue.
"Que signifie ce travestissement? murmura Soltyk, quelque aventure
d'amour?
- Non, répliqua Glinski à voix basse, cette jeune fille est de pierre,
et la pierre ne prend pas feu si facilement. Il s'agit ici de tout
autre chose.
- Je veux la suivre, dit Soltyk.
- Gardez-vous en bien, dit le jésuite, vous gâteriez peut-être tout ce
que je suis parvenu à faire à force de sagacité et de peine.
- Je serai très prudent, répondit le comte, mais je veux une
certitude."
Il quitta le jésuite et suivit Dragomira en toute hâte. Malgré
l'avance qu'elle avait, il l'eut bientôt rejointe. Elle ne le remarqua
que lorsqu'ils furent arrivés près du cabaret Rouge. Elle s'arrêta
subitement pour le laisser passer et le regarda bien en face. Soltyk
eut l'heureuse idée de faire l'ivrogne. Il se mit à tituber et à
chanter d'une voix contrefaite et rauque une chanson de
Cosaque. Dragomira s'y laissa tromper. Elle entra dans le cabaret et
ne conçut pas plus de soupçon lorsque le comte entra derrière elle,
et, frappant du poing sur la table, demande de l'eau-de-vie.
Il n'y avait avec eux dans le cabaret que Bassi Rachelles, qui
disparut aussitôt qu'elle eut échangé quelques paroles avec Dragomira,
et immédiatement le dompteur Karow entra dans la salle.
A la vue de ce bel athlète, Soltyk eut un mouvement de rage; mais il
se contint, vida son verre d'eau-de-vie, laissa tomber sa tête dans
ses bras croisés sur la table et fit semblant de dormir.
Karow s'était assis près de Dragomira et causait avec elle à voix
basse.
"Depuis quelque temps, on observe chacun de vos pas, dit-il, je ne
suis venu que vous en avertit.
- Qui est-ce qui m'observe? demanda Dragomira, la police?
- Non. On a vu à plusieurs reprises dans le voisinage de votre maison
et devant celle de Sergitsch un juif qui nos est connu comme agent
des jésuites.
- Le P. Glinski est là-dessous.
- Très probablement. Je ne puis que vous conseiller de rester quelque
temps sans venir dans ce cabaret et sans recevoir la juive chez
vous.
- Vous avez raison. Je vous remercie."
Quand Dragomira fut sortie du cabaret pour retourner chez Sergitsch,
elle entendit tout à coup des pas lourds derrière elle. Elle s'arrêta,
et, lorsqu'elle eut reconnu le paysan ivre, voulut continuer son
chemin. Mais une main se posa brusquement sur son bras, et deux yeux
sombres et interrogateurs la regardèrent en plein visage.
"Dragomira!" dit une voix connue.
La courageuse et fière jeune fille reprit immédiatement possession
d'elle-même.
"C'est vous? dit-elle d'une voix calme; dans quelle intention me
poursuivez-vous sous cet accoutrement?
- Vous me le demandez? reprit le comte; vous ne savez donc pas encore
ce que je ressens pour vous?
- Alors vous êtes jaloux?
- Oui."
Dragomira se mit à rire.
"Quel est cet homme, continua Soltyk, avec qui vous aviez un
rendez-vous? On m'a dit que vous aimiez Jadewski, mais maintenant je
vois que votre coeur appartient à un tout autre homme. Nommez-le-moi;
un de nous deux doit mourir."
Dragomira rit de nouveau.
"Voici ma main. Cet homme n'est ni mon adorateur ni mon ami.
- Si ce que vous dites est vrai, je comprends pourquoi on m'engage à
me défier de vous. Qu'est-ce que toutes ces relations mystérieuses?
Quel est ce secret que vous mettez tant de soin à cacher, au monde
et à moi?
- Cela m'a tout l'air d'un interrogatoire. Mais qui vous dit que je
sois disposée à vous répondre? On vous avertit de vous défier de
moi? Vous ai-je jamais demandé de vous fier à moi? Ai-je pris la
peine de vous lier à moi? Vous êtes libre; allez-vous-en, je ne vous
retiens pas.
- Dragomira, s'écria le comte en lui saisissant les mains, est-ce que
je mérite ces reproches, ce langage? Vous savez, vous devez savoir
que rien au monde ne pourrait me déterminer à vous fuir. Je ne suis
pas un des ces fats qui se contentent de voltiger çà et là comme des
mouches dans les salons. J'espère que vous me regardez comme un
homme et que vous me reconnaissez le courage de vous aimer, même
quand vous seriez une conspiratrice.
- Je ne conspire pas.
- Que faites-vous alors, Dragomira? Laissez donc enfin tomber le
masque; est-ce que je ne mérite pas votre confiance? Ne voulez-vous
pas de moi pour votre allié? Et si vous ne me trouvez pas digne de
ce rôle, ne voulez-vous pas me prendre pour instrument? Je suis
capable d'obéir; oui, je vous suivrais partout où vous voudriez me
conduire, dans tous les dangers, à la mort, s'il le fallait."
Dragomira le regarda longtemps, puis elle lui tendit la main.
"Je vous remercie, dit-elle, mais pour le moment, contentez-vous de
savoir que je crois en vous et que je ne me défie pas de vous. Je sais
que vous ne me trahirez pas, mais le secret que je tiens caché, même
pour vous, ne m'appartient pas. Patientez encore trois jours, puis je
vous répondrai. Etés-vous satisfait?
- Oui."
Soltyk accompagna Dragomira pendant quelque temps, et la quitta sur
son ordre formel.
Le lendemain matin, elle partait de chez elle avec Karow. Ils
portaient des costumes de paysans. Un chariot rustique les attendait
dans le voisinage; ils y montèrent et se mirent en route à travers la
brume blanche et scintillante de l'hiver, pour aller trouver l'apôtre
à Myschkow.