CARTES VIVANTES

L'araignée tisse une toile pour prendre le coeur des hommes.

SHAKESPEARE, Le Marchand de Venise.

"Tu comprends bien, dit un matin Mme Oginska à son mari, pendant

qu'ils prenaient leur café, que nous devons donner la revanche à

Soltyk."

Du moment que sa femme le désirait, Oginski éprouva aussitôt le même

sentiment qu'elle.

"Tu penses, ma chère, que nous aussi nous devons donner une fête?

- Oui certainement.

- Mais comment pourrons-nous jamais rivaliser de magnificence avec

Soltyk?

- C'est sans doute fort difficile, répondit Mme Oginska; voilà

pourquoi il faut imaginer quelque chose de tout-à-fait

original. C'est ton affaire.

- Quelque chose d'original, oui; mais comment trouver ce quelque chose

d'original? Je n'ai pas la tête inventive qu'il faudrait en cette

occasion.

- Consulte les livres de ta bibliothèque; ce sera une occasion de les

épousseter."

Oginski soupira, alluma sa pipe et se rendit dans sa bibliothèque.

Dans les ouvrages qu'il feuilleta, il ne trouva rien, il est vrai;

mais il lui vint une bonne idée, là, au milieu de ces hautes

armoires. Il se souvint d'un vieil ami de collège qui avait eu la

malheureuse fantaisie de devenir poète, et qui, à moitié mourant de

faim, demeurait dans un galetas de la vieille ville, en compagnie d'un

grand corbeau et de deux chats. Le vieux monsieur apparut triomphant

devant sa femme et sa fille et s'écria:

"J'ai mon affaire!

- Quoi donc? Fais-nous en part, que nous l'examinions.

- Non, non; ce n'est qu'une idée qui n'est pas encore mûre. Je vais

sortir et ruminer la chose."

Il s'habilla et alla dans la ville. Il prit d'abord la précaution

d'entrer chez un restaurateur français, à qui il commanda de porter au

poète un grand pâté et une demi-douzaine de bouteilles de bon

bordeaux. Puis il arriva lui-même, embrassa affectueusement son ancien

compagnon d'études et lui présenta sa requête. Le poète avait déjà

entamé le pâté et débouché une bouteille dont il avait bu la moitié;

aussi était-il de bonne humeur. Semblable à la prêtresse, à qui l'on

allait demander des oracles, il s'enveloppa d'un nuage de fumée, qu'il

tira de son chibouk, et se posa un doigt sur le nez.

Il réfléchit à peine quelques minutes, et ce fut une vraie pluie de

fantaisies de toute espèce, abondantes comme les fleurs au printemps,

grandioses, baroques et sentimentales.

Oginski avait de la peine à aller assez vite pour tout noter sur son

calepin. Après une nouvelle embrassade et deux baisers retentissants

sur les deux joues, Oginski pleinement satisfait quitta la petite

chambre. Un quart d'heure plus tard il entrait tout fier chez sa

femme.

"Eh bien! c'est fait?

- Non, pas encore.

- Tu disais pourtant que tu avais une idée.

- Ah! bien, oui, une idée! J'ai vingt idées, toutes superbes; écoute

seulement."

Il tira son calepin et se mit à lire. Sa femme le regarda, d'abord

avec étonnement, ensuite - et pour la première fois - avec un certain

respect.

"Joli! très joli! disait-elle de temps en temps, délicieux! J'aurai de

la peine à choisir."

Enfin, on finit par s'entendre; et après deux autres visites d'Oginski

à son vieil ami, il se chargea lui-même de l'exécution du plan

arrêté. Il choisit parmi les jeunes gens les personnes sont on avait

besoin, indiqua les costumes, s'entendit avec les tailleurs, et quand

tout fut en règle, organisa les répétitions nécessaires.

Le jour de la fête arriva. Anitta n'était pas du tout dans la

disposition d'esprit d'une jeune fille heureuse de vivre, qui

s'apprête à consacrer une nuit au plaisir. Elle n'en était pas moins

occupée, avec l'aide de sa femme de chambre, à mettre la dernière main

à sa toilette, quand sa mère entra et l'inspecta avec calme et par

mesure de prudence, comme on examine une arme une dernière fois avant

le duel ou la bataille.

"Tu es bien, mon enfant, dit-elle enfin, mais il faut mettre un peu de

rouge; tu es pâle."

Anitta haussa dédaigneusement les épaules.

"Qu'as-tu? Il te manque quelque chose?

- Tu le vois pour la première fois?

- Ah! toujours la même fantaisie; murmura Mme Oginska, il te manque

Jadewski? Nous ne pouvions pourtant pas l'inviter. Et c'est bien ce

qu'il y a de mieux: tu n'en seras que plus à ton aise pour t'occuper

du comte. Ne vois-tu pas que Dragomira veut te l'enlever? Ne le

permets pas."

Anitta eut un sourire ironique.

"Je lui cède Soltyk de tout mon coeur.

- Folle!"

Les premières voitures arrivaient. Oginski était déjà en haut de

l'escalier et introduisit en gémissant ses vastes mains dans des gants

blancs trop justes. Les dames entraient. Le premier qui apparut fut le

comte Soltyk.

"Quelle ponctualité, cher comte? dit Mme Oginska de sa voix la plus

douce, avec son plus gracieux sourire.

- Quand on vient là où on est heureux de venir, on ne perd pas une

minute.

- Je suis heureuse de voir que vous vous plaisez chez nous."

Anitta ne disait pas un mot. Elle se tenait près de sa mère, immobile

comme une morte; ses yeux sombres regardaient dans le vide, fixes

comme des yeux sans vie.

Il s'écoula un assez long temps avant que la société fût

complète. Pendant la polonaise que Soltyk conduisit avec la maîtresse

de la maison, il arriva encore quelques invités en retard. Dragomira

s'arrêta en outre dans la garde robe, où Henryka l'attendait. Elle

entra dans la grande salle après la fin de la première valse. Elle

était tout en blanc: robe de soie blanche garnie de dentelles

blanches, et parure de grosses perles. A peine Soltyk l'eut-il aperçue

qu'il reconduisit la danseuse à sa place et se dirigea vers Dragomira.

"Toilette symbolique, dit-il avec un amer sourire. Glace et neige!

- Et larmes, ajouta-t-elle, en faisant glisser entre ses doigts les

perles qui entouraient son beau bras.

- Puis-je vous demander la faveur d'un tour?

- Je vous remercie, je ne danse pas.

- Pas même une française?

- Une seulement... en costume. Je ne pouvais pas m'en dispenser; mais

pour celle-là, je suis engagée d'avance.

- Alors vous êtes dans la surprise qui nous attend.

- Oui.

- Je n'en suis que plus curieux.

- De pareilles choses ont donc encore quelque intérêt pour vous?

- Pourquoi pas? reprit le comte, j'aime la magnificence, l'éclat, la

lumière, la couleur, tout ce qui nous offre un éclat inaccoutumé, et

nous fait oublier, pendant quelques instants, la monotone et terne

réalité qui menace de nous étouffer.

- Je comprends, nous vous servons d'opium.

- Pourquoi pas? Un beau rêve n'est pas à dédaigner. La vie aussi n'est

qu'un rêve, mais il est laid.

- Vous trouvez? Dragomira lui lança un regard pénétrant.

- Oui.

- Et est-ce là une pensée sérieuse de votre part, ou une de vos

sauvages et capricieuses idées de sultan?

- C'est tout à fait sérieux, trop tristement sérieux.

- Alors donnez-moi votre main, mon frère en douleur."

Soltyk saisit rapidement la main que lui tendait le beau sphinx et une

légère pression fit passer de l'un à l'autre comme une décharge

électrique.

Quand la valse fut terminée, Oginski traversa la salle, et, par un

léger signe à la manière des francs-maçons, appela dans la garde-robe

tous ceux qui participaient à la mise en scène de son idée. Il y eut

une petite pause, puis on vit entrer douze couples en costume national

polonais, qui se mirent à danser une mazurka. Les couleurs différaient

par deux couples; aussi les mouvements rapides des figures, les allées

et venues des Kontuschi et des Konfédératki rouges, bleus, verts,

jaunes, blancs et lilas qui s'entrecroisaient et se mêlaient,

produisaient un charmant tableau et faisaient prendre patience aux

spectateurs ravis, pendant le temps dont les absents avaient besoin

pour se costumer. Il y eut une nouvelle pause. Puis, les portes

s'ouvrirent à deux battants et un splendide cortège fit son entrée

dans la salle. En tête marchait Oginski, vêtu du magnifique costume

des maréchaux du palais de l'ancienne Pologne, le bâton à la main,

comme un hérault de fête; ensuite venait une troupe de musiciens avec

le costume turc du siècle dernier; enfin s'avançait un jeu de cartes

françaises vivantes, qui représentaient les quatre nations les plus

considérables ayant pris part à la guerre de Sept Ans.

D'abord la France figurée par le Coeur. L'as était un page portant le

drapeau du royaume. Venait ensuite le roi Louis XV, conduisant par la

main Anitta, en marquise de Pompadour. Derrière eux, le duc de Soubise

faisait le valet. Il était immédiatement suivi de neuf gardes

françaises figurant les neuf autres cartes. Chaque personnage portait

sur la poitrine la carte dont il jouait le rôle.

Pique suivait, représenté par la Prusse. Un jeune courtisan avec le

drapeau prussien faisait l'as, le grand Frédéric faisait le roi,

Henryka la reine, Ziethen le valet, des grenadiers prussiens les

autres cartes de deux à dix.

Carreau était figuré par l'Autriche. La grande et blonde Livia, aux

formes opulentes, représentait Marie-Thérèse d'une façon

splendide. Elle s'avançait fièrement, sa main posée sur celle de son

époux François Ier; derrière, l'étendard autrichien. Le maréchal Daun

suivait comme valet, à la tête des pandours en manteau rouge.

Enfin venait le Trèfle figuré par la Russie. Un soldat de la garde de

Préobraschenski portait le drapeau. Dragomira représentait la czarine

Elisabeth, dont le favori, Alexis Rasumowki, tenait la place du

roi. Le général comte Apraxin et des cosaques fermaient la marche.

L'effet produit fut immense. Sur les visages des spectateurs se

peignaient l'étonnement, le plaisir, l'admiration. De temps en temps

un murmure flatteur se faisait entendre. Quand le cortège eut défilé

trois fois autour du grand salon, les cartes vivantes se groupèrent le

long de la paroi principale et formèrent des tableaux éblouissants de

couleurs; les rois et les reines se tenaient au premier rang.

Ce fut alors une véritable tempête d'applaudissements; on battait des

mains et l'on criait bravo comme au théâtre.

Les gardes françaises et les grenadiers prussiens représentèrent une

espèce de pas d'armes; puis les Russes et les Autrichiens réunis

dansèrent la sauvage et pittoresque Cosaque; enfin les quatre couples

royaux exécutèrent un menuet. Après quoi tous ces personnages se

séparèrent, et les messieurs se pressèrent autour des quatre reines

pour leur présenter leurs hommages.

Dragomira fur la première qui se déroba à ce feu d'artifice de

galanteries. Son regard cherchait Soltyk, qui se tenait à l'écart et

se contentait de la contempler avec une muette admiration. Elle lui

fit signe avec son éventail, et il arriva immédiatement auprès d'elle.

L'orchestre fit alors retentir de nouveau ses airs entraînants à

travers les vastes salons, magnifiquement décorés; de nouveau

recommencèrent les légères déclarations, les fugitives promesses, les

volages refus, les tendres regards des yeux jaseurs, les charmants

bavardages des lèvres épanouies, le tourbillon de la danse

échevelée. Mais il y avait deux créatures humaines qui s'étaient

éloignées de cet ardent tumulte et qui ne semblaient respirer que

l'une pour l'autre, comme si elles s'étaient trouvées dans une île

déserte. Le comte et Dragomira s'étaient réfugiés dans un petit

cabinet où le bruit de la musique, des voix joyeuses, des robes

frémissantes ne parvenaient plus qu'adouci comme le lointain murmure

de la mer. Elle était assise sur un petit sofa, dans un coin, et lui,

sur un tabouret, en face d'elle. De temps en temps ils échangeaient

deux ou trois mots, pas plus, mais ils se regardaient et chacun lisait

dans les yeux de l'autre. Il se penchait vers elle; son éventail seul

les séparait; mais elle n'avait pas besoin de protection; elle ne

savait pas ce que c'est qu'une faiblesse. Mais à travers cette glace

dont elle était enveloppée s'échappait une douce chaleur qui

encourageait le comte. Il sentait qu'elle ne le regardait pas comme

tous les autres et il commençait à espérer.

Il lui prit la main à l'improviste. Elle ne la retira pas et laissa

même tomber l'autre avec l'éventail; mais ses yeux froids le tenaient

immobile comme par l'effet d'un charme.

"Dragomira... murmura-t-il?

- Que voulez-vous? demanda-t-elle avec calme.

- Que vous m'écoutiez.

- A quoi bon? Je sais ce que vous me direz. Et vous devez connaître

aussi ma réponse.

- Quand vous me l'aurez faite.

- Je n'ai qu'une réponse à vous faire: Souvenez-vous de vos devoirs.

- Vous ne croyez pourtant pas que je sois homme à supporter des

chaînes qui me pèsent?

- Non, je ne le crois pas! dit Dragomira après l'avoir regardé un

instant d'un oeil interrogateur; mais, pour cette fois, cela

suffit. Laissez-moi, maintenant."

Le comte obéit sans même risquer un regard de protestation, et

Dragomira resta seule mais pas longtemps. La portière s'écarta

brusquement et Anitta entra.

"Je vous demande pardon, dit-elle, je croyais trouver le comte ici.

- Etrange idée! répliqua Dragomira avec un mauvais sourire.

- Avec vous, c'est justement ce qu'il y a de plus étrange qui est le

plus ordinaire.

- Comment dois-je vous entendre?

- Ne croyez toujours pas que je vous dispute Soltyk."

Dragomira se leva, saisit la main d'Anitta et attache son froid regard

menaçant sur la pauvre jeune fille tremblante.

"Ne vous trouvez pas sur mon chemin, murmura-t-elle, je vous en

avertis, j'ai encore pitié de vous, mais ne me défiez pas."

Elle sortit lentement pendant qu'Anitta, muette d'effroi, la suivait

des yeux?

La pêcheuse d'âmes · 第 60 / 108 题