CIEL ET ENFER

... Belle comme la première femme, la pécheresse, séduite par le mauvais

serpent, qui depuis n'a cessé de tromper, en étant trompée elle-même.

LORD BYRON

Deux jours après la fête du comte Soltyk; qui occupa longtemps encore

toutes les sociétés de la ville, Zésim reçut une lettre sans

signature. On lui donnait rendez-vous dans la même église où il avait

eu son dernier entretien avec Anitta.

Il pensa immédiatement à elle. Sans aucun doute c'était elle qui

voulait l'avertir; mais sa conversation avec le domino lui avait

inspiré de la défiance, et il lui vint encore à l'esprit une autre

pensée. Si Dragomira avait des vues sérieuses sur le comte, et

cherchait à l'intimider, lui Zésim, au moyen d'une personne de

confiance, uniquement parce qu'il était devenu tout à coup gênant?

Ce qu'il y avait d'énigmatique dans l'existence et les relations de

Dragomira était pour lui une source d'inquiétudes toujours nouvelles;

il ne pouvait parvenir à avoir en elle confiance pleine et entière. Il

la croyait, quand il la voyait; il doutait d'elle, dès qu'elle était

loin.

Quand le jour commença à baisser, Zésim se rendit à l'église

indiquée. Devant la porte, il lui vint une nouvelle idée. Si Dragomira

voulait seulement l'éprouver; si elle l'attendait elle-même?

Il hésita une minute, puis entra rapidement, bien décidé à mettre une

fin à tous ses doutes.

L'église paraissait vide. Mais quand il s'approcha du maître-autel, il

vit une dame agenouillée qui se releva au bruit de ses pas et vint à

sa rencontre.

"Je vous remercie d'être venu, dit-elle en lui tendant la main.

- Est-ce possible? C'est vous, Anitta? murmura Zésim.

- C'est moi", répondit-elle avec tristesse, et elle écarta son voile.

Zésim regarda avec émotion son visage sérieux et pâli.

"J'ai peur pour vous, Zésim, dit-elle. Je ne sais pas ce que c'est, et

je suis incapable de vous dire quelque chose de précis, mais, je le

sens, un grand danger vous menace. Dragomira a quelque mystérieuse

mission à accomplir; c'est une voix intérieure, un sombre

pressentiment qui me le dit. Est-elle affiliée à une conspiration?

appartient-elle à une secte de fanatiques? Je ne peux pas le

découvrir; mais je sais qu'elle a jeté ses filets de votre côté et que

vous deviendrez sa victime, et je ne réussis pas vous sauver.

- Vous voyez les choses beaucoup trop en noir; je connais la famille,

la mère de Dragomira...

- Qu'est-ce que cela peut prouver? Il y a des sociétés secrètes, des

sectes religieuses fanatiques qui cherchent précisément des

adhérents et des instruments dans le monde le plus distingué; et,

croyez-moi, Dragomira est un de ces instruments.

- C'est possible; mais qu'importe que je périsse, puisque vous ne

m'aimez pas, Anitta?

- Ne blasphémez pas, Zésim.

- Dragomira ne peut pas me trahir plus que vous.

- Elle vous poussera à la mort, s'écria Anitta. O Zésim! Ayez pitié de

moi! Ayez pitié de votre mère! Au nom de cet amour qui remplit mon

coeur, tout mon être..."

Elle s'arrêta; les larmes étouffaient sa voix; elle ne pouvait plus

que lever vers lui les yeux et les mains avec une expression

suppliante.

"Comment dois-je vous comprendre? dit Zésim amèrement. Quelle valeur

ma vie peut-elle encore avoir pour la future comtesse Soltyk.

- Jamais je ne donnerai ma main au comte.

- Vous lui êtes pourtant fiancée.

- Qui vous l'a dit? Il m'a demandée et je l'ai refusé.

- Anitta! Est-ce vrai? mon Dieu! pourquoi ne me dites-vous cela

qu'aujourd'hui?

- Je vous ai juré de vous rester fidèle.

- Vous avez raison; le coupable, c'est moi, continua Zésim, je ne vous

ai pas cru tant de fermeté. Une vanité puérile m'a poussé à renoncer

à un trésor dont la possession ne me paraissait pas assurée; je ne

voulais pas être trahi par vous et alors c'est moi qui vous ai

trahie.

- Je ne vous en veux pas, murmura Anitta en lui prenant la main, je

vous ai pardonné. Dites-moi seulement de quelle façon je pourrai

vous sauver. Ce n'est pas votre amour que je veux; il ne s'agit que

de votre vie.

- Ce sont des imaginations.

- Non, non. Je vous en supplie, brisez vos liens.

- Je ne peux pas; il est trop tard.

- Dites donc plutôt que vous ne voulez pas, que Dragomira vous a

complètement aveuglé, que votre passion pour cette créature sinistre

est plus forte que vous.

- Vous vivez dans un monde romanesque, dit Zésim en souriant; les

dangers que vous voyez, vous les avez tout bonnement vus en rêve. Je

vous assure que la réalité est loin d'avoir un aspect si

terrible. Dragomira est sincère et loyale envers moi.

- Vous le croyez.

- Si cela peut vous tranquilliser, je vous promets d'être prudent.

- Oui, la prudence d'un somnambule! s'écria Anitta; je le vois, vous

êtes tout à fait aveugle, et ce serait inutile de persister à vous

avertir. J'y renonce, mais je vous protègerai, Zésim, malgré

vous-même. J'accepte la lutte avec Dragomira et Dieu ne me refusera

pas son assistance.

- Je ne vous comprends pas, Anitta; comment en êtes-vous arrivée à ces

idées fantastiques?

- Il n'y a là rien de fantastique, dit-elle d'un ton sérieux et

résolu, je suis une jeune fille toute simple, qui vous aime, et

c'est tout. Adieu et soyez sur vos gardes.

- Vous reverrai-je, Anitta?

- A quoi bon? Maintenant, non. Plus tard peut-être... quand vous aurez

- brisé vos chaînes. Adieu."

Zésim lui baisa la main et elle partit en hâte. Il resta immobile

quelques instants, abîmé dans ses pensées, sous ces voûtes sombres.

Qu'était-ce donc que ce mystère dans lequel une volonté étrangère

emprisonnait Dragomira? se demandait-il. Elle en était convenue

elle-même et Anitta l'avait pénétrée; Qui étaient ces autres qui la

menaient et l'employaient comme un instrument? Appartenait-elle à une

secte et à laquelle? Pourquoi se défiait-elle, et pourquoi ne

pouvait-il la quitter, s'il doutait d'elle? L'aimait-il véritablement

autant que cela? Et Anitta? Est6il possible d'aimer deux femmes en

même temps? "Tu es le lien des deux natures qui se sont unies dans

l'espace et dans le temps", chante Derschavine dans son ode à

Dieu. Ces deux natures si souvent en désaccord se combattaient aussi

en lui. L'une l'élevait vers la lumière, vers Anitta, l'autre

l'entraînait dans cette obscurité sinistre où Dragomira vivait et

régnait. Pensées contradictoires, émotions, projets, tout se croisait

dans sa tête, dans son coeur, et il n'aboutissait à aucune résolution,

à aucun acte. En ce moment encore, il ne savait à quoi s'en tenir. Les

flots le poussaient en avant et il se demandait de nouveau où il

allait.

Une heure après le départ d'Anitta, Bassi Rachelles se glissait déjà

dans la chambre de Dragomira pour l'informer du rendez-vous des deux

jeunes gens.

"Tu es sûre que c'était lui? demanda Dragomira.

- Le lieutenant Jadewski, aussi vrai que je suis ici.

- Et de quoi ont-ils parlé?

- De vous, noble maîtresse.

- De moi?

- Elle l'a averti de se tenir sur ses gardes, mais il n'a pas ajouté

foi à ses paroles.

- Et n'ont-ils pas parlé d'amour?

- Non. Seulement, quand elle est partie, il lui a demandé s'il la

reverrait, et elle a répondu: "A quoi on? Maintenant, non."

- Bien, tu peux t'en aller."

Immédiatement après le départ de la Juive, Dragomira écrivit deux

lettres, l'une au comte, signée des initiales de son nom, l'autre à

Zésim, sans signature, avec une écriture contrefaite. Elle leur

donnait rendez-vous à tous les deux à l'Opéra. Barichar se chargea

personnellement de la lettre adressée à Soltyk, et confia à un facteur

juif celle qui était destinée à Zésim.

Le comte était eu théâtre avant le commencement de la représentation,

et attendait avec impatience au pied de l'escalier qui conduisait aux

loges. Son regard effleurait à peine les amis et les dames élégantes

qui arrivaient. Mais lorsqu'il aperçut Dragomira à l'entrée du

vestibule, son coeur se mit à battre avec impétuosité, et ses yeux

restèrent fixés comme par l'effet d'un charme sur cette taille souple

et élancée, sur cette tête entourée et illuminée de cheveux blonds.

Celle que Soltyk attendait avec une si ardente impatience était venue

accompagnée de Cirilla qui s'était habillée avec un luxe à l'ancienne

mode et représentait fort bien une dame de la noblesse de

campagne. Soltyk se contenta d'ôter son chapeau, de saluer

profondément et de dévorer des yeux Dragomira. Celle-ci de son côté

lui fit un petit signe de tête avec une amabilité pleine d'aisance et

passa devant lui comme devant une simple connaissance.

Zésim, qui était assis au parquet, vit Dragomira entrer dans sa loge

et ôter son manteau de théâtre, tout brodé d'or scintillant. Elle

resta debout un instant contre le rebord, et tous les regards se

dirigèrent sur elle. En même temps le comte la contemplait avec une

admiration muette.

"Où a-t-elle appris, pensait-il, à s'habiller ainsi? Je sais pourtant

qu'elle n'a pas été à Paris."

Et, en effet, Dragomira était ravissante dans sa robe de soie brochée

couleur héliotrope, richement garnie de dentelles jaune-pâle. La

parure, merveilleusement simple, consistait en un petit bouquet de

violettes naturelles, placé dans ses cheveux d'or et un autre attaché

à son corsage.

Après le premier acte Zésim voulut lui rendre visite, mais le comte le

prévint. Avec une fureur concentrée le jeune et bouillant officier le

vit entrer dans la loge et porter à ses lèvres la main que Dragomira

lui tendait en souriant. La conversation animée qui s'établit ensuite

entre Dragomira et Soltyk augmenta de minute en minute le supplice de

Zésim.

"Que se passe-t-il donc en moi? se demandait-il; je crois que je suis

jaloux."

Tous les doutes qu'Anitta avait remués en lui, toutes les sombres

pensées que d'ordinaire un regard de Dragomira domptait et endormait,

se réveillèrent et reprirent leur puissance.

Il crut qu'il allait étouffer, il sortit de l'atmosphère chaude et

suffocante de la salle pour aller respirer l'air frais; puis il

rentra, mais il ne reprit pas as première place. Il se mit derrière

une colonne de parterre; de là, il pouvait mieux observer

Dragomira. Il espérait que le comte la quitterait au commencement de

l'acte suivant, mais il avait eu tort d'espérer. Soltyk resta, et la

conversation devint de plus en plus animée, de plus en plus intime. Ce

ne fut qu'au moment où le rideau se levait pour la troisième fois que

le comte la salua, et partit. Zésim monta l'escalier en courant et

entra dans la loge de Dragomira, les joues rouges et les yeux

enflammés.

Elle n'eut pas l'air de remarquer son agitation. Elle lui tendit

gaiement les deux mains avec un mouvement d'une grâce exquise.

"Pourquoi si tard? lui demanda-t-elle; tu n'as donc pas reçu mon

billet?

- Tu m'as écrit?

- Sans doute."

Il sortit le billet doux anonyme... "Cette lettre...

- Est de moi; un badinage... Je voulais te surprendre, me faire bien

belle et te tourner un peu la tête.

- Je suis ici depuis le commencement.

- Est-ce possible? dit Dragomira d'un air innocent. Je ne t'ai pas

remarqué."

Zésim lui adressa un regard moitié fâché, moitié reconnaissant, et

porta sa main froide à ses lèvres brûlantes. Cependant, elle célébra

son triomphe avec un sourire silencieux. Le bien-aimé lui appartenait

de nouveau, et n'appartenait qu'à elle.

La pêcheuse d'âmes · 第 56 / 108 题