Je veux triompher de cet homme, ou je consens à n'avoir jamais eu
d'intelligence. MORETO.
Le comte Soltyka avait invité la belle société de Kiew à une fête
masquée qu'il donnait dans son palais. Tous les jeunes coeurs battaient
joyeusement, mais les messieurs et les dames d'un âge plus avancé
attendaient aussi la soirée avec impatience, car on savait qu'avec
Soltyk on pouvait espérer non seulement une réception brillante et
somptueuse, mais encore des inventions originales et même bizarres, et
une série de surprises charmantes.
Il était à peu près huit heures du soir. Les premiers équipages
arrivaient, et le comte Soltyk, en toilette parisienne irréprochable,
avait donné les derniers ordres. Bientôt apparurent toutes les zones
de la terre et toutes les saisons de l'année qui semblaient s'être
réunies pour transformer les vastes et splendides salons du palais en
un monde féerique.
Le comte, en haut du large escalier de marbre, recevait ses hôtes et
laissait à un de ses parents, M. de Tarajewitsch, au P. Glinski et à
son majordome, le soin de les conduire dans l'intérieur du palais. Les
arrivants étaient littéralement éblouis, et l'admiration, le
ravissement augmentaient à chaque pas.
Aussitôt qu'un des cosaques postés à l'entrée eut donné un signal
convenu avec un sifflet d'argent, Soltyk descendit rapidement
l'escalier pour recevoir la famille Oginska dans le vestibule, et
l'introduire lui-même dans son monde enchanté. Dragomira était venue
avec les Oginski; le comte la remercia avec quelques mots aimables et
offrit ensuite le bras à madame Oginska. M. Oginski conduisait
Dragomira; Anitta suivait avec Sessawine.
L'escalier était décoré de plantes magnifiques. On marchait sur de
moelleux tapis de Perse, où des mains de fées semblaient avoir semé
des fleurs; l'air, doucement chauffé, était rempli de lumière et de
parfums.
Mme Oginska, en robe de velours noir et chargée de ses précieux bijoux
de famille, était enveloppée d'une longue pelisse de zibeline. Anitta
avait une splendide toilette parisienne, robe de crêpe bouton d'or,
toute papillotante de fils d'or; queue de velours de la même couleur,
doublée de satin jaune paille, relevée derrière par des épingles d'or;
écharpe de moire jaune d'or garnie de franges d'or. Une nuée de petits
colibris, au cou étincelant, semblaient voltiger sur la queue de la
robe. Dans ses cheveux, Anitta avait de ces mêmes petits oiseaux avec
une épingle de diamants. Une sortie de bal en peluche rouge rubis,
garnie de renard bleu et de plumes de colibris qui brillaient comme
des pierres précieuses, complétait cet ensemble ravissant.
Dragomira avait une robe de crêpe rose garnie de petites touffes de
marabout rose. La queue de velours rose, doublée de satin de la même
couleur, était toute couverte de bouquets de roses. Elle portait au
cou un collier de sept rangs de perles magnifiques; Sa taille de
déesse était enveloppée d'un manteau princier de satin rose richement
doublé et garni d'hermine.
Quand les dames eurent ôté leurs manteaux, le comte Soltyk les
conduisit par un vestibule orné de peintures et de sculptures dans une
grande salle qui avait été transformée en un rêve de printemps. Les
murs étaient tapissés de fraîche verdure et de fleurs, les colonnes
métamorphosées en arbres fleuris. Au milieu de haies artificielles
murmuraient des petites fontaines; des poissons aux écailles d'or et
d'argent se jouaient gaiement dans les bassins, et, derrière les
murailles de fleurs, le gazouillement d'une armée de petits oiseaux
chanteurs se faisait entendre sans interruption. Un orchestre
invisible jouait une polonaise de Chopin. A ces doux et mélancoliques
accents, les dames et les messieurs, en élégante toilette, et les
masques richement costumés, se promenaient, bavardaient et
s'intriguaient.
La grande salle de bal était entourée de cinq salons plus petits, qui,
par une disposition ingénieuse, figuraient les cinq parties du
monde. Ceux qui voulaient fuir la foule et se retirer à l'écart y
trouvaient de fort agréables abris. On traversait ensuite la salle à
manger, garnie de tableaux de fruits et d'animaux, de bois de cerfs,
de têtes de bêtes, d'armes et de tout l'attirail de la chasse. Un
buffet gigantesque offrait les rafraîchissements et les friandises de
tous les pays de la terre. On arrivait dans l'antichambre, où
plusieurs domestiques attendaient avec les manteaux. Soltyk enveloppa
soigneusement les dames de leurs molles et chaudes fourrures et les
conduisit sur la terrasse. A leurs pieds s'étendait le vaste jardin
où, par un contraste ravissant avec la grande salle de danse, se
déployait une nouvelle merveille, une féerie d'hiver. Des deux côtés
de la terrasse, deux ours blancs, empaillés et débout, étaient en
faction et tenaient des torches dans leurs puissantes pattes.
Quand le comte et ses invités eurent descendu les marches recouvertes
de fourrures d'ours, ils entrèrent dans une large allée d'arbres verts
transformés en autant d'arbres de Noël. Sur chaque branche étaient
plantées de petites bougies en porcelaine d'où jaillissaient des
flammes de gaz. On s'avançait comme dans un bois féerique, à travers
un océan de lumière, sur de molles peaux de rennes qui recouvraient la
terre glacée. L'air, embaumé de senteurs résineuses, était rempli de
légers nuages roses.
Au bout de l'allée s'étendait un étang considérable, dont les bords
étaient également garnis de peaux. Sur sa brillant surface, solidement
gelée, s'élevait un petit temple bâti en blocs de glace, comme le
célèbre palais construit sur la Néwa du temps de la czarine Anne. Dans
ce temple, sur un autel élevé, se dressait une Vénus de glace,
couronnée de fleurs. Tout autour du temple allaient et venaient
joyeusement les patineurs et deux traîneaux attelés, l'un de rennes,
l'autre de grands chiens. Le premier était dirigé par un Esquimau, le
second par un Kamtschadale. Un choeur de chanteurs, composé d'ours
blancs installés dans une tribune de bois toute revêtue de branches de
sapin, accompagnait de ses airs les plus agréables les ébats des
masques sur la glace, pendant qu'un cordon de dauphins de glace, qui
encadraient l'étang et vomissaient sans relâche du pétrole enflammé,
éclairait ce tableau d'une lumière magique et faisait de temps en
temps briller le petit temple comme un édifice de diamants aux mille
feux.
Pendant que la musique et les voix aux joyeux éclats produisaient un
aimable chaos, de petites huttes de Kamtschadales, construites en
peaux, disséminées dans les fourrés voisins et agréablement chauffées,
invitaient les couples amoureux à de paisibles et charmants
rendez-vous.
Entouré, entraîné par les masques folâtres, le comte avait été séparé
des Oginski. Il découvrir tout à coup Dragomira qui seule se trouvait
aussi sur la rive de l'étang et promenait ses regards au loin sur la
foule, comme si elle cherchait quelqu'un.
"Vous avez perdu votre cavalier, dit Soltyk en s'approchant d'elle,
puis-je vous offrir mes services?"
Dragomira prit sans façon le bras du comte qui lui montra le temple en
souriant.
"Votre image, dit-il à voix basse.
- En quoi?
- Vous aussi, vous êtes une Vénus de glace.
- Ah! cher comte, ne savez-vous pas combien la glace fond rapidement
quand vient le printemps?
- Oui, certes, répondit Soltyk; mais ce printemps, dont la chaude
haleine doit vous vaincre, où est-il?
- Je ne le connais que par ouï-dire, ce grand enchanteur auquel tout
coeur doit céder, dit Dragomira avec un fin sourire.
- Et cet enchanteur, c'est l'amour?
- Oui.
- Mais vous n'êtes pas capable d'aimer.
- Je le crois presque moi-même.
- Vous n'avez pas de coeur.
- Si... mais un coeur de glace!
- Oh! si je pouvais l'échauffer? murmura Soltyk avec un regard d'où
semblaient jaillir des flammes.
- Vous?"
Dragomira le regarda bien en face.
"Vous ne savez que vous jouer des femmes, et je ne suis pas un jouet."
Le comte se mordit les lèvres; au même moment Anitta approchait et la
conversation prit fin. Dragomira prit le bras d'Anitta; puis toute les
deux retournèrent dans l'antichambre pour ôter leurs fourrures et se
perdirent ensuite dans le tourbillon des danseurs.
"Il sera à moi, se disait Dragomira, dès que je le voudrai; il ne me
semble pas bien difficile à conquérir; mais il s'agit ici de quelque
chose de plus; aussi la ruse et la prudence doivent donner la main à
la coquetterie. La résistance paraît le séduire et lui troubler la
tête plus que tout le reste. Pauvre comte! J'ai bien facilement
l'avantage sur lui, puisque je n'éprouve rien pour lui."
Au milieu de ses réflexions, elle aperçut Zésim, qui était là, appuyé
à une colonne. Il lui vint aussitôt une idée badine, et elle profita
du moment où un danseur emmenait Anitta, pour se glisser comme un
serpent, vite et sans faire aucun bruit, hors de la salle.
Dans le corridor, près des vestiaires, se trouvaient aussi quelques
petits cabinets, disposés pour ceux qui voudraient se masquer pendant
la fête. Dragomira fit signe à Barichar qui était avec les autres
domestiques et gardait un grand panier. Mais au moment où elle allait
entrer dans un de ces cabinets, deux bras souples l'enlacèrent presque
tendrement et les yeux bleus d'Henryka la regardèrent avec un sourire
malicieux.
"Enfin! Je vous tiens, s'écria l'aimable jeune fille, et maintenant
vous ne m'échapperez pas.
- Si, répondit Dragomira en souriant, car j'ai une petite intrigue en
tête, et vous ne voudriez certainement pas me gâter cet innocent
plaisir.
- Vous vous masquez?
- Oui.
- Oh! je ne vous trahirai pas, continua Henryka, permettez-moi de vous
accompagner et de vous aider."
Toutes les deux entrèrent dans le cabinet. Quand Barichar fut parti
après avoir déposé son panier dans un coin, Henryka ferma la
porte. Dragomira s'était assise devant la table de toilette et
commença à ôter sa parure pendant qu'Henryka enlevait le contenu du
panier avec des cris d'admiration enfantine. Quand ce fut fini, elle
s'approcha de Dragomira, et, debout devant elle, se mit à la
considérer avec un intérêt extraordinaire.
"Je ne sais ce qu'ont les gens, dit-elle, ils vous trouvent tous
énigmatique; et Anitta pense même que vous avez quelque chose
d'inquiétant. Moi, au contraire, je me sens une grande sympathie pour
vous.
- Prenez garde, répondit Dragomira, vous découvrirez peut-être à la
fin sous cette robe un corps de serpent ou une queue de poisson.
- Vous n'êtes pas non plus une créature ordinaire, continua Henryka;
je sens qu'une puissance mystérieuse vous entoure, mais ce sentiment
ne fait qu'augmenter encore l'attrait magique qui m'entraîne vers
vous. Faites de moi votre alliée; je vous aimerai comme une soeur et
je vous écouterai comme une écolière docile.
- Réellement?"
Dragomira tourna lentement la tête vers elle et la regarda d'un oeil
interrogateur.
"Conduisez-moi, je vous suivrai comme une aveugle, sans peur et sans
aucune réflexion, répondit Henryka.
- Nous verrons.
- Aujourd'hui, permettez-moi de vous aider.
- Pourquoi non? répondit tranquillement Dragomira, le premier pas dans
la voie de la lumière éternelle que vous voyez devant vous par un
pieux pressentiment, c'est l'humilité; servez-moi donc."
Henryka s'agenouilla devant Dragomira et lui baisa les mains, puis
elle lui ôta ses chaussures et lui mit les pantoufles turques brodées
d'or qu'elle avait tirées du panier. Dragomira se laissa faire avec la
majestueuse indifférence d'une souveraine.