OU ALLONS-NOUS?

O femme, comment te comprendre? PAN THADDOEUS.

"Enfin!" s'écria Zésim, en entrant un soir chez Dragomira, qu'il

trouva chez elle. Il jeta son bonnet sur un meuble, s'agenouilla

devant elle, tel qu'il était, en manteau et l'épée au côté, et couvrit

ses froides mains de baisers brûlants. "Ah! qu'il y a longtemps que je

ne t'ai vue! Peux-tu bien avoir le courage de me faire tant souffrir?

Où étais-tu? Quels nouveaux amis as-tu trouvés qui te soient plus

chers que moi?"

Dragomira sourit:

"Je crois qu'il y a bien un jour que nous ne nous sommes vus.

- Trois jours, Dragomira!

- Tu exagères.

- Trois jours, qui m'ont paru trois années, une éternité!

- J'avais une malade à soigner, répondit-elle, et de plus j'avais à

rendre la visite que m'avaient faite Mme Oginska et sa fille.

- Tu les connais donc? Tu vas chez elles? Qu'est-ce que cela signifie?

Qu'est-ce qu'elles te veulent?

- Rien, mon ami, et je ne suis pas non plus femme à me prêter à

n'importe quoi. Doutes-tu de mon indépendance, de l'énergie de ma

volonté?

- Pas le moins du monde, répondit Zésim, mais je me sens inquiet, je

ne sais pas pourquoi. Tu as dû rencontrer Soltyk, là-bas?

- Sans doute.

- Et quelle impression t'a-t-il produite?

- A moi? pas la moindre; mais relève-toi; ma tante ou toute autre

personne peut venir; il ne faut pas qu'on te voie ainsi?"

Zésim se releva, ôta son manteau, déboucla son épée et s'assit en face

de Dragomira.

"Comme tu es belle!" murmurait-il.

En effet, un charme indescriptible émanait de toute la personne de

Dragomira comme d'un paysage de printemps, où tout vit et va

fleurir. Et elle avait bien aussi le printemps en elle; elle aimait

pour la première fois, elle éprouvait ce sentiment tout nouveau pour

elle, cette angoisse mystérieuse, ce vague désir qui rend si

douloureusement heureux et prépare de si chères souffrances.

Le parfum lourd et engourdissant dont la chambre était remplie, la

lumière indécise qui l'éclairait doucement contribuaient encore à

troubler Zésim. La lueur verte de la lampe posée sur la table se

mêlait aux reflets rouges du feu de la cheminée et colorait de nuances

magiques et charmantes les riches coussins du divan, les rideaux et

les tapis dont les fleurs fantastiques semblaient se

dresser. Dragomira avait une longue robe blanche et une ceinture

bleue; un ruban de même couleur retenait sur ses épaules ses chevaux

blonds, à moitié dénoués.

A la pointe de ses pantoufles turques de velours bleu brillait un

croissant qui avait été brodé par quelque esclave du harem.

"M'aimes-tu encore? demanda Zésim, après l'avoir longuement contemplée

en silence.

- Oui, répondit-elle d'une voix qui venait du fond de l'âme et qui

bannissait tout doute, je t'aime, je n'aime que toi, tu es le

premier homme que j'aime, et tu seras le dernier.

- Oh! merci! murmura Zésim en lui baisant les mains; je puis donc

espérer qu'un jour tu m'appartiendras, que tu me donneras ta main.

- Oui... un jour... mais pas si tôt, reprit-elle.

- A quoi songes-tu?

- Nous nous aimons, c'est un bonheur, mais c'est aussi un danger, dit

Dragomira; pour se marier il faut plus que de l'amour, il faut être

sur que l'on sera d'accord, que l'on pourra vivre ensemble.

- Tu as raison.

- Nous ne pouvons pas nous laisser entraîner les yeux fermés par nos

sentiments, nos désirs, sans nous demander: où arriverons-nous à la

fin?

- Où? Oui, cette question, la vie ne cesse de nous la poser sans

jamais y répondre, dit Zésim; l'existence tout entière se résume en

dernier lieu à se demander avec anxiété: "Où allons-nous?" Et la

réponse définitive qui nous est faite quand nos yeux se sont fermés

et que nous ne pouvons plus entendre la voix qui nous délivrerait de

nos incertitudes, c'est... la tombe. Faut-il attendre si longtemps,

Dragomira?

- Non, non, certes non."

Elle avait peur. Elle frissonnait encore lorsque Zésim l'entoura de

son bras et l'attira à lui.

"Ne me touche pas, murmura-t-elle avec un nouvel effroi, je t'en

prie."

Il la quitta et la considéra avec une surprise presque enfantine; il

cherchait à lire dans ses yeux, mais en vain; il y avait comme un

voile épais devant l'âme de Dragomira; il ne la comprenait pas; il se

mettait l'esprit à la torture pour la deviner et n'y réussissait pas

le moins du monde.

"J'ai un projet pour demain, dit-elle au bout de quelques moments de

silence, veux-tu m'accompagner?

- Oui, certes, et où vas-tu?

- A Myschkow, à cheval.

- Par ce froid?

- Pourquoi pas?

- Comme tu voudras."

Cirilla entra et prépara le thé. On parla de choses indifférentes, du

théâtre, de la politique, de la ménagerie et des étudiants de

l'Université. Lorsque Zésim prit congé de Dragomira et qu'elle le

reconduisit jusqu'à l'escalier, deux yeux se dirigèrent sur lui à

travers l'obscurité, sans qu'il le remarquât, deux yeux qui épiaient

et brillaient comme ceux d'un loup. Quand il se fut éloigné, la juive

sortit de l'ombre où elle était cachée et suivit Dragomira dans sa

chambre.

"Tu l'as vu?" demanda Dragomira.

Bassi fit signe que oui.

"Le reconnaîtrais-tu?

- Je le pense; un homme tel que lui ne s'oublie pas si facilement.

- Ecoute donc ce que je vais te dire, continua Dragomira. Je veux être

instruite de tous les pas de cet homme, de tous, tu comprends bien!

Tu l'observeras et tu le feras surveiller par tes gens.

- A tes ordres.

- Du reste, rien de nouveau?

- Si; dans le cas où vous verriez l'apôtre à Myschkow, dites-lui que

le commissaire de police Bedrosseff est venu dans le cabaret et m'a

fait subir un interrogatoire.

- A propos de quoi?

- Pour savoir si Pikturno venait chez moi, et s'il ne s'y était pas

rencontré avec une dame étrangère.

- Et qu'as-u dit?

- Que j'avais très bien connu Pikturno et qu'il était devenu amoureux

de moi à en perdre la tête; que, quant aux dames, il n'en venait pas

généralement chez moi.

- Bien, mais c'est un avis d'être encore plus prudent à l'avenir.

- Je n'y manquerai pas, répondit Bassi, ma tête est en jeu aussi bien

que la tienne. Bonne nuit.

- Bonne nuit."

Le lendemain, dans la matinée, à l'heure convenue, Zésim arrivait à

cheval avec son domestique devant la maison de Dragomira. Une fenêtre

s'ouvrit, un joli visage de jeune fille se pencha en souriant et

disparut aussitôt. Quelques minutes après, Dragomira apparaissait en

amazone de drap bleu. Elle avait sur sa robe une jaquette courte de

même étoffe, garnie de fourrure noire. Elle était coiffée d'un bonnet

rond en fourrure, d'où tombait un voile; elle avait des gants à revers

et tenait une cravache. Elle regarda gaiement Zésim et lui tendit la

main.

"Quelle belle journée!

- Oui, mais froide.

- Nous nous réchaufferons à cheval."

Barichar amena le cheval de Dragomira. Zésim descendit pour aider la

jeune fille à se mettre en selle. Elle posa légèrement le pied dans sa

main, et s'élança avec un mouvement de reine sur le dos du fier et

ardent animal. Zésim l'imita et ils se mirent en route par les rues

populeuses de la ville. Les deux jeune gens n'échangeaient que de

rares paroles. Dragomira regardait curieusement autour d'elle; tout

semblait lui faire plaisir, les brillants magasins, les gens en

toilette, les paysans ivres et les juifs, à qui leurs noirs caftans

donnaient l'air de corneilles sautillant dans la neige.

Quand ils furent en pleine campagne, Dragomira leva fièrement la tête

et monta à Zésim avec une sorte de joie sauvage la vaste plaine de

neige qui s'étendait devant leurs yeux et dont l'éclat éblouissant

semblait formé du scintillement de millions de petites étoiles. Ils

commencèrent alors à trotter, traversant les villages et les petits

bois, longeant les grandes forêts au feuillage sombre, ainsi que le

fleuve qui, semblable à un immense serpent aux écailles étincelantes,

promenaient ses replis entre les saules rabougris, les tertres

disséminés çà et là et les moulins solitaires.

Au loin, une brume grise se massait, et l'on voyait flotter des nuages

blancs frangés par le soleil d'un or éblouissant.

Des corneilles fendaient les airs en bandes silencieuses ou se

perchaient sur les arbres dépouillés de la route, guettant quelque

proie.

Derrière les nuages brillait un disque rouge comme celui de la pleine

lune, quand elle commence à apparaître au bord de l'horizon.

Dragomira et Zésim rencontrèrent un traîneau où se trouvait une

paysanne. C'était un pauvre équipage, avec ses trois chevaux maigres

et le jeune garçon qui les conduisait; mais la paysanne étendue sur la

paille, avec sa tête brune de Romaine et sa peau de mouton aux

broderies de couleurs variées, avait quelque chose d'une souveraine.

"C'est remarquable combien les femmes russes ont grand air, dit Zésim.

- Je dirais plutôt qu'elles ont une grande énergie, répondit

Dragomira; la femme russe, au premier coup d'oeil, fait l'effet d'une

odalisque; dans le fond, c'est toujours l'amazone scythe, qui ne

connaît ni la crainte, ni la fatigue, non plus que la pitié, s'il le

faut."

Quand ils arrivèrent à Myschkow ils remirent leurs chevaux au pas.

"Je reste ici jusqu'à ce soir, dit Dragomira; veux-tu m'attendre à

l'auberge, jusqu'à ce que j'aie besoin de toi?

- A tes ordres."

Ils approchaient de l'ancien manoir. Dragomira arrêta tout à coup son

cheval.

"Retourne maintenant sur tes pas, murmura-t-elle, laisse-moi seule."

Zésim aperçut dans le cour un homme vêtu d'une longe pelisse sombre,

qui ressemblait à un rabbin. Il connaissait cet homme, c'était le même

qui, une fois déjà, dans le jardin de Dragomira, lui avait produit une

impression étrange, presque sinistre.

"Quel est cet homme qui t'attend? demanda-t-il.

- C'est un prêtre, répondit Dragomira, ne m'en demande pas plus;

attends-moi à l'auberge. Adieu."

Pendant que Zésim se rendait à l'auberge, Dragomira descendait de

cheval devant la porte de l'ancien manoir. Un vieillard vêtu comme un

paysan l'attendait et prit son cheval. Elle entra dans le cour et

s'approcha de l'apôtre.

"Tu as commandé, dit-elle, me voici.

- Je t'ai appelée pour que tu me fasses ton rapport, répondit le

prêtre, entrons dans la maison, viens."

Il passa le premier, et elle le suivit, avec une soumission

silencieuse.

La chambre où ils se trouvaient maintenant était vaste et

confortable. Les meubles étaient restés à la place qu'ils avaient du

temps de l'ancien propriétaire. Une lampe avec un abat-jour rouge,

posée sur une table ente les deux fenêtres, n'éclairait que les objets

les plus rapprochés, mais d'une lumière vive et nette. Dans le reste

de la salle régnait une demi-obscurité mystérieuse.

L'apôtre s'était assis dans un fauteuil placé près d'une grande

cheminée hollandaise. Son beau visage, légèrement coloré, se détachait

avec une sorte de clarté sur le fond sombre des tentures; la pelisse

noire qui dessinait mollement sa taille majestueuse ajoutait encore à

cet effet. Ses pieds reposaient sur une peau d'ours. A sa main

brillait un anneau où était enchâssée une pierre rouge comme une

goutte de sang.

Dragomira se tint debout devant lui et fit son rapport. Il écoutait

avec calme et attention, et quand elle eut fini, il témoigna sa

satisfaction par un signe de tête.

"Je ne comptais pas sur un si prompt résultat, dit-il; aussi

devons-nous prendre les plus grandes précautions. N'as-tu pas encore

une demande à me faire?

- Tu le devines, répondit Dragomira. Qu'est-ce qui pourrait échapper à

ton regard? Tu vois jusqu'au fond de toute âme humaine.

- Tu veux te confesser à moi?"

Dragomira ne répondit rien, mais elle tomba à genoux et se mit à

pleurer silencieusement.

La pêcheuse d'âmes · 第 48 / 108 题