LE REGARD DU TIGRE

Il est un désert sans bornes, désolé, nu, sans source, sans rose;

seule, la Pyramide s'y dresse comme un dieu, mais il est solitaire,

morne, gris et sans vie. ANASTASIUS GRUN.

Le comte Soltyk revenait du théâtre. Anitta avait assisté à l'Opéra

avec sa mère, dans la loge qui était en face de lui. Il avait rendu

visite à ces dames pendant l'entracte et les avait aidées à monter en

voiture après la représentation. Puis il avait renvoyé son cocher et

marchait à pied au milieu de la foule qui sortait du théâtre et se

répandait dans différentes directions. Il était agité, inquiet; il

éprouvait le besoin de se fatiguer et de s'exposer au froid pour se

calmer. Quand il fut arrivé près de son palais, il rebroussa chemin et

prit une rue de côté par où il descendit dans le quartier sombre et

resserré situé le long du fleuve.

Il se trouva bientôt dans un fouillis de maisons étroites où il devint

impossible de s'orienter, et il erra à tout hasard dans ce dédale de

ruelles obscures éclairées seulement par quelques misérables

lanternes. Il pressentait qu'il allait lui arriver une aventure;

peut-être la cherchait-il; en tout cas, cet homme aux muscles et aux

nerfs d'acier n'avait pas la moindre peur. Du reste, l'aventure ne se

fit pas attendre longtemps.

Le silence de la nuit fut tout à coup interrompu par des jurons

étouffés et de grossiers éclats de rire que dominait une sonore et

fière voix de femme. Le comte se dirigea rapidement du côté du

bruit. A la lueur tremblante d'une lanterne brisée, il vit dans un

angle de la rue une femme de haute taille, entourée d'une bande de

jeunes gens contre qui elle se défendait courageusement par ses

paroles et par son attitude.

Au moment où Soltyk précipitait ses pas pour porter secours à la

femme attaquée, celle-ci, d'un coup violent, étendit par terre un de

ses agresseurs; et, pendant que les autres reculaient effrayés, elle

dirigea sur eux un revolver.

"Celui qui approche, je le tue comme un chien," cria-t-elle d'une voix

qui ne laissait rien à désirer en fait d'énergie.

Soltyk continua néanmoins à s'avancer vers elle et ôta son chapeau.

"Permettez-moi, mademoiselle, de vous offrir mes services. Vous avez

besoin de secours à ce qu'il me semble.

- J'ai appris à me défendre moi-même, répondit-elle, pendant que ses

grands yeux qui brillaient à travers son voile s'attachaient sur le

comte avec un intérêt particulier. Toutefois j'accepte volontiers

votre assistance. Donnez-moi le bras."

Cependant l'homme qui avait été renversé s'était relevé, et ses

camarades revenaient à la charge contre la jeune femme et le comte.

"Voilà pourquoi elle faisait la bégueule, cria l'un de la bande, il

paraît que notre coeur est déjà donné!

- Ou que le chevalier que nous avons trouvé tout à coup nous plaît

mieux! ajouta un autre.

- Au moins nous aurons là quelqu'un qui pourra nous rendre des

comptes, s'écria un troisième.

- Vous rendre des comptes? s'écria Soltyk, vous êtes bien heureux

qu'on ne vous en demande pas. Au large, ou gare à mon poing!

- Allons-y!"

Le comte n'attendit pas un deuxième défi; il brandit sa canne, et

après une mêlée de quelques instants, la route fut dégagée. Un des

assaillants se blottissait dans la neige; un autre, dont le front

saignait, s'appuyait à la maison. Les autres s'étaient enfuis

épouvantés.

Soltyk offrit son bras à l'inconnue, et l'accompagna dans la direction

qu'elle lui indiqua. Cette personne de haute taille, qui marchait à

côté de lui avec une majesté pleine d'aisance, lui faisait une

impression particulière, qui le surprenait et le charmait à la

fois. Jamais, jusqu'à présent, il n'avait vu une femme réunir tant de

véritable dignité, tant d'indépendance, tant d'assurance. De temps en

temps il jetait un furtif et rapide regard sur son profil élégant et

sur la riche chevelure blonde qui, de son petit bonnet d'astrakan,

tombait jusque sur ses épaules.

A un moment, le regard calme de la jeune femme rencontra le sien; il

éprouva une sensation tout à fait nouvelle pour lui; pour la première

fois, une femme ne faisait naître en lui ni idée de passion, ni idée

de plaisir; il lui semblait que c'était une compagne qu'il avait tout

à coup rencontrée dans la tempête de la vie et dont il ne voulait plus

se séparer.

A un coin de rue, l'étrangère s'arrêta, quitta le bras du comte, et

lui tendit la main en le remerciant.

"N'avez-vous pas besoin de moi? demanda le comte d'un ton discret,

pendant que ses yeux priaient avec éloquence.

- Je demeure tout près d'ici; je n'ai plus que quelques pas à faire;

je puis m'en aller seule.

- Du moment que vous l'ordonnez, je n'ai qu'à me séparer de vous,

répondit Soltyk; je vous avoue pourtant que je suis consterné à

l'idée de ne plus vous revoir.

- Vous me reverrez.

- Puis-je vous demander?...

- Non, non, dit l'étrangère d'une voix nette et décidée, pour

aujourd'hui contentez-vous de savoir que je suis une jeune fille

d'honnête famille, qui, revenant de visiter une amie malade, a été

attaquée par une bande de rôdeurs de nuit, et qui n'est pas indigne

de votre protection, comte Soltyk.

- Vous me connaissez?

- Oui, que cela vous suffise. Vous entendrez bientôt parler de moi. Au

revoir."

Soltyk ôta son chapeau, et elle disparut après lui avoir adressé un

salut d'une distinction suprême. Il regarda du côté où elle était

partie et se frappa le front.

"Etais-je donc aveugle? murmura-t-il, c'est elle, ce ne peut être

qu'elle, l'étrange et audacieuse jeune fille dont Sessawine nous a

parlé. Des femmes de ce genre ne sont pas nombreuses; c'est la

première que j'aie rencontrée. Est-ce pour mon bonheur ou pour mon

malheur?"

Il revint lentement chez lui et resta longtemps assis dans sa chambre

à coucher, auprès de son feu qui s'éteignait peu à peu, et plongé dans

d'étranges rêveries.

Le lendemain matin, il s'éveilla avec la pensée qu'il allait la

revoir, et cette pensée l'accompagna au manège, au club, au dîner, et

dans l'après-midi chez Oginski.

Quand il entra dans le salon, Dragomira y était.

La maîtresse de la maison les présenta l'un à l'autre, mais c'était

précisément à ce moment du jour que les Polonais appellent l'heure

grise, et où l'on aime à se trouver réunis et à causer sans

lumière. Dans le petit salon régnait un crépuscule argenté; les lourds

et sombres rideaux augmentaient encore l'obscurité. Le comte

s'efforçait, mais en vain, de pénétrer avec ses yeux d'aigle le voile

qui enveloppait Dragomira tout en laissant deviner de charmantes

choses. Dragomira, d'ailleurs, était assise à côté d'Anitta, à une

certaine distance de lui. Il ne parvint à distinguer que les contours

de sa personne; mais en revanche, il entendait, de temps en temps, sa

belle voix fière et musicale, et il l'écoutait comme dans un rêve. Il

lui semblait retrouver le vague souvenir d'un ancien conte du temps de

son enfance. Avait-il déjà entendu cette voix ou était-il le jouet

d'une illusion?

Il respira quand le vieux valet de chambre entra doucement et posa la

grande lampe sur la table. Le comte voyait maintenant parfaitement la

belle jeune fille.

Dragomira avait une robe de velours noir sans ornement et garnie de

dentelles blanches au bout des manches et autour du cou. Sa chevelure

d'or, aux souples ondulations, simplement partagée par devant, était

rassemblée par derrière en un gros noeud. La distinction paisible et la

noble simplicité de cette toilette rendaient encore plus attrayante la

tête déjà si remarquable de cette étrange jeune fille. Elle causait

avec Anitta, et on la voyait presque de dos. Une seule fois, elle

tourna lentement la tête vers le comte et le regarda de ses grands

yeux bleus interrogateurs.

Le jésuite observait avec une inquiétude croissante l'effet que

l'étrangère produisait sur Soltyk, et il vit avec contrariété le comte

saisir la première occasion de s'approcher d'elle.

"Vous avez tenu parole, dit-il à voix basse.

- Je profite de votre présence, monsieur le comte, pour vous remercier

de nouveau, répondit Dragomira, et elle lui tendit la main.

- Oh! combien je suis heureux de vous revoir!" murmura Soltyk.

Le P. Glinski s'approcha.

"Ecoutez, cher comte, dit-il, une épouvantable histoire qui est vraie

et que je viens d'apprendre. Cet atroce événement s'est passé dans le

pays de Kamieniec Podolski. On a trouvé là, dans un bois, une jeune

femme à moitié carbonisée sur les restes d'un bûcher.

- Oh! c'est affreux! Et qui est-ce qui a commis cette horreur?

s'écria-t-on de tous côtés.

- On soupçonne ces gens qu'on appelle les "dispensateurs du ciel" ou

"paradisiaques" d'y avoir mis la main.

- Cette abominable secte? murmura Sessawine.

- Que savez-vous des doctrines et du culte de ces modernes assassins?

demanda Mme Oginska.

- Peu de choses, mais un peu plus peut-être qu'on n'en sait

d'habitude, dit le jésuite.

- Oh! racontez-le donc, dit Anitta.

- Racontez tout ce que vous savez, tout! s'écria Henryka.

- Ce n'est pas beaucoup, comme je vous l'ai dit. Cette secte, mieux

que toute autre, s'entend à envelopper des ténèbres du mystère les

horreurs qu'elle commet au nom d'un Dieu qui n'a aucun rapport ni

avec elle ni avec les misérables qui la composent. Jamais jusqu'à

présent la police, malgré sa vigilance, n'est parvenue à livrer aux

tribunaux un seul membre de cette association sanguinaire.

- Peut-être tout cela n'est-il qu'un conte, dit Soltyk.

- Non, on ne peut pas douter de l'existence de ces malfaiteurs; tous

les jours on en a des preuves, reprit le P. Glinski; leurs articles

de foi et leurs actes font penser aux étrangleurs de l'Inde. Comme

ceux-ci, ils voient dans l'existence une expiation, un supplice qui

nous est infligé pour nos péchés antérieurs, et ils croient que

ceux-là seuls vont à Dieu et obtiennent la félicité éternelle qui

terminent cette existence par une mort accompagnée de

souffrances. Ceux qui subissent volontairement des pénitences

cruelles et qui dans leur exaltation se soumettent aux tortures sans

nom du martyre s'acquièrent des mérites particuliers. Cependant les

âmes sauvées de cette façon ne suffisent pas aux dispensateurs du

ciel. Il est une oeuvre particulièrement méritoire à leurs yeux:

c'est de s'emparer soit par ruse, soit par force, de ceux qui ne se

laissent pas convertir à leur exécrable doctrine, et de les livrer

au couteau de leurs prêtres; sinon, ils leur donnent la mort là où

ils en trouvent l'occasion. Aussi les dispensateurs du ciel font-ils

une chasse perpétuelle aux âmes, pour avoir de nouvelles

victimes. Dès qu'ils en ont pris une, ils l'entraînent dans une de

leurs tanières cachées, et là, ils lui infligent une pénitence et

des souffrances variées selon la mesure de ses péchés. Enfin arrive

le jour où la victime est immolée solennellement par le prêtre,

devant l'autel, en présence du crucifix.

- Tout cela semble incroyable, dit Sessawine.

- Soyez sûr que je m'en tiens à la stricte vérité, répondit le

jésuite, et ce n'est pas tout, j'ai bien plus étrange que cela à

vous raconter. De même que dans la plupart des sectes russes, la

femme, chez les dispensateurs du ciel, est considérée comme un être

plus pur, plus haut, meilleur que l'homme, et elle joue le principal

rôle. Il y a trois types de femmes dans cette secte, la Pénitente,

qui cherche à regagner le ciel par le renoncement et les souffrances

volontaires; la Pêcheuse d'âmes, qui attire les victimes dans le

filet, et la Sacrificatrice, qui se consacre au culte sanglant et

qui immole au nom de Dieu ceux qui ont été voués à la mort. De ces

trois espèces de femmes, la Pêcheuse d'âmes est la plus intéressante

et la plus dangereuse; car elle vit au milieu de nous sans que nous

nous doutions de sa mission, attendu que son ténébreux fanatisme se

cache sous le masque d'une élégante dame du monde."

A ces dernières paroles, Anitta, cédant à un mouvement instinctif de

peur, regarda involontairement Dragomira. Celle-ci, qui jusqu'alors

était restée calme et n'avait nullement paru s'intéresser à ce qui se

disait, leva lentement ses grands yeux bleus et dirigea sur le

P. Glinski un regard qui fit frissonner Anitta. C'était le regard

froid et sanguinaire d'un tigre.

Personne ne l'avait remarqué, personne excepté Anitta. Dragomira

reprit alors son visage indifférent, impassible, où l'on cherchait en

vain à lire; mais Anitta ne pouvait plus oublier cet unique regard,

et, sans être en état de se rendre compte de son impression, elle

pensa à Zésim avec une angoisse profonde et un douloureux

pressentiment.

La pêcheuse d'âmes · 第 46 / 108 题