De même que la tête de Méduse, cela le tient immobile, d'une façon
toute puissante. MICKIEWICZ.
Il y avait soirée de jeu au palais Oginski, et comme d'habitude
quelques amis intimes seulement étaient invités. Tous étaient réunis
dans le petit salon blanc et or, dont les rideaux d'un rouge mat et
les meubles en style du premier Empire avaient quelque chose de
pompeux et de guindé.
Le milieu de la salle, agréablement chauffée, était occupé par un
billard autour duquel les jeunes dames et les jeunes messieurs
causaient et riaient, tout en déployant leur adresse et leur
grâce. Dans un coin, près de la cheminée, était une table de jeu; le
whist habituel était installé; les joueurs étaient M. et Mme Oginski,
le jésuite et un vieux conseiller d'Etat semblable à une momie de roi
égyptien introduite dans un frac. Dans un autre coin silencieux, deux
messieurs jouaient aux échecs, deux personnages assez décrépits,
anciens cavaliers du temps du czar Nicolas.
Le comte Soltyk paraissait rêver; seulement l'objet de son rêve était
vivant devant lui. Il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se
passait autour de lui; ses yeux ne quittaient pas Anitta, ses oreilles
buvaient toute parole, tout son qui venait de ses lèvres. Elle ne
pouvait ni prendre une attitude, ni faire un mouvement qu'il
n'observât, soit que, la queue légèrement appuyée à l'épaule et la
main droite sur la hanche, elle suivît des yeux les billes qui
couraient; soit que, sa blanche main posée sur le tapis vert, elle se
penchât sur la bande pour essayer un nouveau coup; soit que, passant
un bras autour de la taille d'Henryka, elle appuyât sa jolie tête sur
l'épaule de son amie. La moindre remarque qu'elle fît, sa respiration,
le frou-frou de sa légère robe de soie suffisaient pour le mettre dans
une sorte d'extase.
Enfin il sortit de son rêve. Une bille était sautée hors du
billard. Anitta et Bellarew coururent tous les deux pour la
rattraper. Il y eut un temps d'arrêt dans la partie. Henryka, par pur
badinage et nullement par curiosité, se pencha vers Sessawine
au-dessus du billard et le questionna d'un ton espiègle.
"Avec qui donc étiez-vous dernièrement à la promenade?
- Avec un monsieur? demanda Sessawine.
- Non, avec une dame.
- Avec ma tante?
- Oh! non! Avec une jeune et très jolie personne. Vous faites semblant
de ne pas vous en souvenir, mais on vous a vu, vous avez beau le
nier, cela ne vous sert à rien.
- Oui, Henryka m'en a parlé, dit Anitta avec malice; il paraît que
vous avez des connaissances très intéressantes que vous nous cachez,
monsieur Sessawine.
- Ah! je vois qui vous voulez dire, dit Sessawine, qui avait été un
peu embarrassé; cette jeune dame, c'est Mlle Dragomira Maloutine.
- Une actrice?
- Au contraire, une dame de la meilleure famille. Sa mère est veuve et
vit sur son domaine. Mlle Maloutine est depuis peu à Kiew, chez une
vieille tante malade, à qui elle se consacre exclusivement.
- Et est-elle réellement si belle? demanda Anitta, Henryka me la
décrivait comme une figure de roman.
- Mlle Maloutine ne me fait pas penser à une héroïne de roman, reprit
Sessawine qui s'animait peu à peu, mais à une héroïne de
tragédie. Elle a une grandeur calme, simple, je pourrais dire
classique.
- Ah! vous piquez ma curiosité, dit Anitta, connaissez-vous cette
merveille, cher comte?
- Non.
- Vous connaissez pourtant toutes les jolies femmes."
Le comte haussa les épaules en souriant.
"Dragomira est la créature la plus remarquable que j'aie rencontrée
jusqu'à présent, continua Sessawine, souvent elle me fait l'effet de
s'être échappée d'un conte ou d'une ancienne chronique.
- Alors elle n'a pas grand'chose de moderne, dit Henryka.
- Je vous demande pardon; c'est tout à fait la fille de notre temps,
qui pèse les étoiles au trébuchet, comme le juif les ducats.
- Quant à cela, je ne comprends pas du tout, dit Anitta.
- Vous devriez faire la connaissance de Dragomira, reprit Sessawine,
elle m'a fait assister à une scène... Rien que d'y penser j'en ai
encore le frisson.
- Quelle scène? demanda Henryka.
- Oh! racontez-nous-la! dit Anitta.
- De qui est-il question? demanda Mme Oginska, devenue attentive comme
les autres.
- D'une intéressante jeune dame que Sessawine connaît depuis peu.
- Une étudiante, sans doute.
- Non, une demoiselle noble, qui vit très retirée chez sa tante, Mlle
Maloutine.
- La fille du colonel Maloutine?
- Oui, je crois.
- C'est une très bonne famille. Et quel roman y a-t-il avec la jeune
fille?
- Il n'y a pas eu de roman, noble dame, répondit Sessawine, mais une
aventure comme on en voit dans les légendes des saints.
- Alors dépêchez-vous donc de la raconter, dirent les jeunes dames du
ton le plus pressant."
Sessawine décrivit simplement, sans exagération ni embellissement, la
scène de la cage aux lions, telle qu'elle s'était gravée pour toujours
dans sa mémoire. A plusieurs reprises, il fut interrompu par des cris
d'étonnement, d'admiration; le comte Soltyk fut seul à ne donner aucun
signe d'intérêt à ce récit. Assis à l'écart, les mains jointes, la
tête penchée devant lui, le regard attaché au sol, il semblait à cent
lieues de là, tandis qu'en réalité, il était très attentif, et
écoutait à en perdre la respiration. Quand Sessawine eut fini il ne
fit pas la moindre remarque, il ne dit pas un seul mot; mais de tous
ceux qui avaient écouté avec un enthousiasme mêle de frisson, aucun
n'avait éprouvé une impression qui pût seulement approcher de la
sienne.
"C'est tout bonnement de l'enthousiasme pour cette belle Dragomira,
dit Henryka à Sessawine pour le taquiner.
- Je ne m'en défends pas, répondit-il, mais je n'ai aucun motif de
rougir de mon enthousiasme. Il est impossible de rester indifférent
en présence de Dragomira. Jadewski lui aussi est enthousiaste de
cette jeune fille."
Anita tressaillit et se détourna, elle se sentait rougir.
"Il faudra que nous fassions la connaissance de ce phénomène, s'écria
Henryka.
- Moi aussi, dit Anitta, je serais bien curieuse de la voir.
- Ce n'est pas difficile, dit Oginski en se mêlant à la conversation,
une jeune fille de bonne famille, irréprochable à tous égards...on lui
envoie simplement une invitation.
- Mlle Maloutine est très sauvage, répondit Sessawine, mais si vous le
désirez, je la préviendrai.
- Pourquoi tant de cérémonies? dit Mme Oginska. J'irai lui faire une
visite avec Anitta, et je suis bien sûre de conquérir cette
princesse de contes de fées pour notre cercle.
- Sans aucun doute, dit Sessawine, si vous y allez vous-même, Mlle
Maloutine se tiendra pour très honorée."
Les jeunes dames et les messieurs retournèrent au billard, et la
partie de whist fut reprise; mais la société ne retrouva plus sa
tranquillité. On eût dit qu'i y avait là un hôte non invité, qu'on ne
pouvait ni voir ni entendre, mais dont on sentait la présence, et qui
vous observait et vous épiait. Une étrangère et hautaine figure se
tenait près du billard, suivait à table les aimables jeunes couples et
s'asseyait à côté d'eux comme une ombre menaçante.
Le comte Soltyk surtout subissait ce charme sinistre. Ce n'était pas
la première fois qu'il faisait la curieuse expérience de l'effet que
des créatures humaines peuvent produire à distance l'une sur l'autre;
il avait déjà remarqué combien souvent on est touché et captivé par
des personnes qu'on ne connaît que par ouï-dire, et dont on est séparé
par le temps et par l'espace. Il connaissait ce magnétisme; il avait
déjà maintes fois subi sa toute-puissance; même des personnes qui
appartenaient à l'histoire, qui avaient vécu bien des siècles
auparavant, avaient exercé sur lui ce pouvoir magique du fond de la
tombe où elles n'étaient plus que poussière. Ainsi, une fois, il était
devenu amoureux à en mourir de la reine Sémiramis. En ce moment, il
était sous l'influence de Dragomira, qu'il n'avait jamais vue et qui
n'avait peut-être jamais entendu parler de lui.
Ou bien s'occupait-elle de lui, sans qu'il s'en doutât, et le
forçait-elle à enfermer ses pensées dans le cercle qu'elle traçait
autour de lui.
Oui, elle le dominait; oui, elle l'entourait d'un filet magique, et,
dans le lointain, sa figure semblait sortir d'un nuage d'argent,
encore indécise et confuse, mais d'autant plus attrayante dans ce
vague mystérieux.
Le rire sonore d'Anitta l'arracha de son rêve. Il la regarda tout
surpris et se mit à sourire.
"Ce n'est, en vérité, qu'une délicieuse enfant, et rien de plus,
pensa-t-il; ce qui convient autour d'elle, ce ne sont pas des lions,
mais des serins."
Deux jours après, Sessawine arrivait précipitamment chez Dragomira.
"Les dames Oginski veulent absolument faire votre connaissance,
s'écria-t-il, elles me suivent.
- Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Dragomira, sans être surprise
le moins du monde.
- J'ai parlé de vous avec enthousiasme, et ce que j'ai dit a piqué
leur curiosité."
Dragomira le menaça du doigt.
"Je vous en supplie, ne faites pas voir que leur visite ne vous
surprend pas, dit Sessawine, et puis faites-vous bien prier,
n'acceptez pas trop sans façons leur invitation. Ce n'est qu'à cette
condition que vous jouerez dans cette maison-là le rôle qui vous
appartient.
- Je suivrai votre conseil.
- Ah! encore une chose...
- Je dois me faire belle, pour ne pas être trop au-dessous de votre
dithyrambe, n'est-ce pas?
- Vous avez deviné... c'est pourtant bien inutile, car vous êtes
toujours belle.
- Alors adieu."
Il lui baisa la main et partit en toute hâte.
Dragomira resta un moment immobile au milieu de la chambre. Le premier
pas vers le but était fait; elle avait une occasion merveilleuse de
pénétrer dans cde monde que le comte Soltyk fréquentait, de le
rencontrer, de lui passer le lacet autour du cou. Tout le reste
dépendait d'elle, et elle ne manquerait pas à sa tâche.
Elle fit rapidement sa toilette, arrangea ses cheveux et se regarda
ensuite dans la glace, sans coquetterie et sans orgueil, sérieuse
comme un artiste qui contemple son oeuvre, ou comme le soldat qui
examine son arme avant la bataille.
L'instant d'après, Barichar annonçait Mme Oginska et sa
fille. Dragomira vint au devant d'elles avec un air de satisfaction
modeste.
"Je suis très agréablement surprise de votre visite, dit-elle, je ne
puis comprendre ce qui me vaut cet honneur."
Elle invita les dames à prendre place sur le sopha et s'assit
elle-même à côté d'Anitta.
"Nous avons appris sur vous, ma chère demoiselle, tant de belles
choses, si extraordinaires, dit Mme Oginska, que nous n'avons pu
résister plus longtemps au désir de faire votre connaissance. Et je le
vois bien, cette fois, la renommée n'a rien exagéré. Que vous êtes
belle, mon enfant! C'est une vraie joie de vous regarder; et quelle
intelligence, quel courage intrépide dans votre regard! Je n'ai pas de
peine à croire que les lions vous obéissent; vous êtes vous-même une
lionne. Oh! que votre mère doit être heureuse et fière!"
Pendant que sa mère parlait, Anitta dévorait des yeux
Dragomira. Celle-ci, au contraire, n'eut pas besoin de regarder
longtemps Anitta. D'un seul coup d'oeil elle avait saisi la grandeur et
la puissance inconscientes de cette jeune fille su simple; d'un seul
coup d'oeil elle avait mesuré le danger quelle pourrait faire courir à
ses plans. Elle savait en ce moment qu'il lui serait difficile
d'arracher le comte Soltyk à cette enfant, mais elle se disait en même
temps que la lutte pour conquérir Zésim serait une lutte à mort, et
elle ne s'était pas sans inquiétude sur l'issue du combat.
Ce ne fut qu'au moment du départ, lorsqu'elles se tendirent la main,
qu'elles se regardèrent toutes les deux bien en face, d'un oeil ferme
et interrogateur, comme si elles eussent voulu se sonder l'une
l'autre. Puis elles sourirent et s'embrassèrent.
Quand le comte vint le soir chez Oginski, sa première question fut:
"Eh bien! comment est-elle?
- Etrange et intéressante au-delà de toute expression, répondit Mme
Oginska.
- Elle est surtout réellement belle," dit Anitta.
Soltyk sourit ironiquement.
"Oh! vous n'avez pas besoin de vous moquer, continua Anitta, j'ai
pensé à vous tout le temps que je regardais Dragomira. Quel couple
magnifique vous feriez!"
Mme Oginska lança à sa fille un regard de reproche, pendant que Soltyk
continuait à sourire.
"Je ne sais pas, continua Anitta avec son sans-gêne d'enfant, mais
j'ai idée que Dragomira est faite pour vous, et que vous aurez un
roman avec elle.
- Vous avez entendu qu'elle n'est propre qu'à être une héroïne de
tragédie.
- Eh bien! soit, une tragédie."