Le livre le plus merveilleux des livres est le livre de l'amour.
GOETHE.
Depuis des semaines, le comte Soltyk se trouvait dans un état
absolument nouveau pour lui et qui surexcitait au plus haut point tous
les instincts de sa nature. Un jour lui paraissait d'ailleurs s'enfuir
comme une seconde, et les événements d'une année se renfermer dans les
vingt-quatre heures d'une journée. Il lui semblait faire un de ces
rêves où l'on s'égare dans une contrée qu'on n'a jamais vue, dans un
édifice inconnu et mystérieux dont on sent la voûte peser sur sa tête;
on cherche avec une indicible angoisse à sortir par des ouvertures qui
deviennent de plus en plus étroites; on monte un escalier dont les
marches sont de plus en plus hautes et raides, et une fois parvenu en
haut, on se précipite dans les airs pour fendre l'espace sans ailes.
Jamais, jusqu'à ce jour, il ne lui était arrivé de voir une femme le
dédaigner ou lui résister: toutes semblaient attendre un signe de lui,
avec un doux sourire, comme des odalisques; et peut-être était-ce pour
cela qu'aucune n'avait réussi à le conquérir ou à l'enchaîner. Et,
maintenant il avait rencontré une jeune fille qui ne s'occupait
nullement de lui, dont la pensée le tourmentait et le bouleversait. Il
allait et venait comme si les Furies l'eussent poursuivi; tel qu'une
bête fauve traquée par les chiens, il sortait précipitamment de son
palais pour se rendre au club, du club il allait au café, du café sur
la promenade et de la promenade chez quelque brillante dame à la mode;
enfin épuisé et mécontent, il finissait toujours par revenir à
l'endroit qu'il ne pouvait fuir malgré tous ses efforts, c'est-à-dire
à la porte du petit palais Oginski.
Il était toujours occupé d'Anitta et rien que d'elle, tout en ne la
voulant pas, tout en raillant et maudissant sa faiblesse. Plus d'une
fois il jeta à terre le bouquet que le jardinier apportait pour elle
et le foula aux pieds. Et c'est justement à cause de cela qu'Anitta
recevait tous les jours les fleurs les plus magnifiques avec sa carte;
à cause de cela que tous les jours elle le voyait passer en voiture ou
à cheval devant ses fenêtres; à cause de cela qu'elle le rencontrait
toujours sur son chemin. Dès qu'elle mettait le pied dans la rue, il
était déjà là devant elle, apparaissant à l'improviste et semblant
sortir de terre comme un être surnaturel. Faisait-elle une emplette?
Il restait comme un laquais devant la porte du magasin, pour lui
porter ses paquets. Allait-elle sur la promenade? Il était à son
côté. Montait-elle en traîneau? Il galopait à côté d'elle. Au théâtre,
il l'attendait au bas de l'escalier, la conduisait à sa loge, lui
ôtait son manteau, et se contentait ensuite de la contempler de loin,
jusqu'à ce que la représentation fût terminée. Alors, il apparaissait
de nouveau pour l'aider à s'envelopper et à monter en voiture. Ces
hommages se renouvelaient dans les concerts et les soirées. Ce qui
n'empêchait pas le comte de faire chaque après-midi sa visite au
palais Oginski.
Tout le monde parlait de son choix, de sa passion et, en général, on
enviait à Anitta cette brillante conquête. Elle seule ne se montrait
nullement ravie; au contraire, quand elle était dans la compagnie de
Soltyk, elle tenait sa tête baissée, et s'il lui arrivait de lever ses
beaux yeux si expressifs, ce n'était certainement pas pour répondre
aux regards enflammés du comte. Elle restait toujours polie,
cérémonieuse, sérieuse et laconique.
Toutes les représentations de ses parents, tous les discours les plus
persuasifs de ses amies échouaient contre cette volonté silencieuse et
simple, mais inébranlable. Les jours succédaient aux jours, les
semaines aux semaines, et Soltyk n'avait pas avancé d'un pas.
Le jésuite voyait cela avec inquiétude et déplaisir. Il connaissait
Anitta depuis le berceau; il l'avait toujours traitée avec une sorte
d'amour paternel; il croyait être sûr de ses inclinations, et, grâce à
son caractère sacré, il se figurait posséder sur elle une autorité
plus haute et plus efficace que ses parents eux-mêmes. Il résolut de
faire valoir cette autorité au bon moment, et l'occasion s'en présenta
plus tôt qu'il n'eût osé l'espérer.
Le P. Glinski vint vers midi chez Oginski, et ne trouva à la maison
qu'Anitta. Elle accourut à sa rencontre, le salua affectueusement, lui
baisa la main; puis elle se remit à son métier, et reprit sa broderie
interrompue. Le jésuite s'était placé derrière elle et regardait
par-dessus son épaule la broderie à moitié faite.
"Un travail symbolique, dit-il avec un fin sourire.
- Comment cela? demanda Anitta sans changer de position.
- Est-ce que ce ne sera pas une pantoufle?
- Sans doute.
- Eh bien! tu te familiarises déjà en imagination avec l'attribut à
venir de ta puissance, mon enfant. Que mon cher comte sera heureux
sous ce joug charmant!
- Votre cher comte?..." murmura Anitta.
Et elle se tourna vers le jésuite d'un air résolu:
"...Je ne pense nullement à lui imposer mon joug.
- Ah! oui, je connais ce jeu mêlé de réserve virginale et de
coquetterie féminine; je le connais mieux que tu ne crois. C'est
amusant... pour un temps... puis cela devient ennuyeux et insupportable.
- Si je pouvais arriver à devenir insupportable au comte, répliqua
Anitta avec un léger sourire, je me traînerais sur les genoux à
Ezenstochau (1) [(1) Pèlerinage célèbre en Pologne.].
- Ne plaisante pas.
- C'est très sérieux.
- As-tu toujours ce lieutenant dans la tête?
- Dans le coeur, Père Glinski, certainement.
- Folie!
- C'est possible; mais voilà pourquoi je ne serai jamais la comtesse
Soltyk."
Le jésuite se rapprocha encore d'Anitta, lui prit les mains et la
regarda affectueusement dans les yeux. Pour lui aussi c'était
sérieux. Ce n'était pas un intrigant; il voulait le bonheur du comte
et de la jeune fille; il les considérait et les aimait tous les deux
comme ses enfants.
"Anitta, dit-il, la vie n'est pas un amusement, mais une lutte
terrible dans laquelle nous avons des devoirs sacrés à accomplir. Nous
ne devons pas obéir à nos goûts et à nos désirs passagers, mais nous
devons agir selon notre raison et notre conscience.
- Eh bien! justement, ma raison et ma conscience m'ordonnent de
choisir un mari que j'aime, car ce n'est qu'à ce mari-là que je
pourrai faire les sacrifices que le mariage impose à une femme; ce
n'est qu'avec lui que je pourrai remplir les devoirs que j'ai envers
Dieu et envers les hommes."
Le P. Glinski se trouva désarmé pour un instant, mais pour un instant
seulement.
"Soit, mon enfant, dit-il, mais est-ce que le comte Soltyk n'est pas
digne de ton amour? Y a-t-il une jeune fille qui le regarde avec des
yeux indifférents? Certes, c'est un conquérant; tous les coeurs battent
plus fort quand il apparaît, et cet homme, que toutes voudraient
enchaîner, est à tes pieds, et tu serais la première, la seule qui ne
pourrait pas l'aimer? Non, je ne te crois pas, personne ne te
croira. Ce sont là des imaginations d'enfant, c'est un caprice
blâmable; blâmable parce qu'il chagrine tes parents, aussi bien que
moi, ton second père, et doublement blâmable parce que tu sacrifies
ton propre bonheur à une fantaisie."
Le jésuite continua à parler sur ce ton. Elle semblait se soumettre
sans combat. Penchée sur son métier, elle ne répondait pas une
syllabe, ne faisait pas un mouvement; rien ne protestait ni dans son
air, ni dans son regard. Mais lorsqu'à la fin le père lui chuchota à
l'oreille: "N'est-ce pas? tu y vois clair maintenant, et tu ne vas pas
résister plus longtemps et refuser de dire oui au comte?" Anitta lui
lança un regard rapide et malicieux et se contenta de secouer la tête.
Le jésuite partit en soupirant, avec moins d'espoir qu'il n'en avait
lorsqu'il était venu. Il se garda bien de parler au comte de sa
tentative manquée auprès de la petite mutine; seulement lorsqu'il le
vit dans l'après-midi faire soigneusement sa toilette pour sa visite
habituelle chez les Oginski, il haussa les épaules avec compassion
comme s'il voulait dire: Puisque je n'ai pas réussi , tu ne réussiras
pas mieux, malgré ta jolie moustache noire.
Et cependant le hasard sembla favoriser le comte.
Quand il arriva chez Oginski, il trouva Anitta tout en larmes.
"Qu'avez-vous? demanda-t-il avec un empressement et une émotion dont
la sincérité ne pouvait être mise en doute, au nom du ciel,
calmez-vous, mademoiselle!
"Anitta pleure la perte de son favori, monsieur le comte, répondit Mme
Oginska, elle a trouvé son serin mort dans la cage, subitement, sans
qu'il ait été malade."
Anitta tenait le petit cadavre allongé dans sa main rose, et elle le
montra au comte, sans pouvoir dire un mot, à cause de son chagrin.
"Pauvre petite bête! dit-il; mais il n'est pas impossible de le
remplacer."
Anita secoua la tête.
"Nous trouverons bien quelque chose qui vous console, continua Soltyk,
même quand il faudrait dépouille tous les pays pour vous arracher un
sourire, mademoiselle. Ah! Je vous en prie, ne pleurez pas. Je
mettrais le monde entier ou ma tête à vos pieds, pour vous rendre la
gaîté."
Il prit congé en toute hâte et Anitta resta seule avec son petit
favori mort et son chagrin.
Lorsque le comte revint et s'approcha d'Anitta, un sourire heureux,
presque enfantin, se jouait sur ses lèvres orgueilleuses, et ses yeux
sombres brillaient d'un éclat triomphant. Il présenta le bras à la
jeune fille, qui avait encore des larmes à ses longs cils soyeux, et,
sans dire un mot, la conduisit dans la serre. Là se trouvaient une
demi-douzaine des serviteurs du comte; chacun d'eux tenait un sac, et,
quand le comte, comme un sultan, frappa dans ses mains, tous les sacs
furent grands ouverts. De tous côtés, avec des gazouillements sonores,
des serins d'un jaune éclatant s'échappèrent, se mirent à voltiger
autour des deux jeunes gens, et allèrent se percher sur les feuilles
et les branches flexibles des palmiers, des orchidées, des lianes, des
orangers et des citronniers, remplissant l'air de leurs sifflements
joyeux et de leurs chants.
Anitta resta toute surprise un moment; puis un doux sourire apparut
sur son visage; elle essuya ses yeux et tendit la main au comte pour
le remercier. Les serviteurs, sur un signe du maître, s'étaient
promptement éloignés.
"Je vous ai apporté, dit le comte en riant, tous les serins que j'ai
pu découvrir dans Kiew. Peut-être, dans la quantité, en trouverez-vous
un qui soit digne de devenir votre favori."
Anitta ouvrit sa bouche vermeille; elle voulut parler, mais la parole
expira sur ses lèvres devant le regard enflammé du comte, et elle se
détourna, intimidée et confuse, pour aller sous la voûte verdoyante et
sombre des plantes exotiques à travers lesquelles voltigeaient, en
folâtrant, les petits oiseaux jaunes comme de l'or. Un d'entre eux,
qui avait une huppe noire et les ailes nuancées de noir, voleta autour
de la tête d'Anitta et se posa sur son épaule. Elle lui présenta le
doigt; l'oiseau s'y percha avec confiance, et, comme elle l'approchait
tendrement de ses lèvres; il se mit à chanter.
"Il est tout triomphant de la faveur qu'il a obtenue, dit Soltyk. O
combien j'envie à cette petite bête son heureux sort!"
Anitta n'osait pas regarder le comte. Elle éprouvait une sorte
d'anxiété; elle se sentait déjà à moitié en son pouvoir, et se
défendait contre le charme qui s'emparait d'elle.
"Vous êtes bonne, continua le comte en saisissant les mains d'Anitta,
vous avez un coeur pour tous, excepté pour moi. Pourquoi faut-il que je
reste comme l'ange déchu à la porte du paradis? Pourquoi n'avez-vous
pour moi aucune aimable parole, aucun regard affectueux.
- J'ai de l'affection pour vous, reprit Anitta, en baissant sa jolie
tête, mais ne me demandez pas de l'amour, je ne peux pas vous en
donner.
- Etrange jeune fille!
- Pourquoi ne voulez-vous pas être mon ami?
- Je serai tout ce que vous voudrez, chère Anitta, dit Soltyk, il
n'est rien en ce monde qui ne puisse s'obtenir par une volonté
énergique; rien qui ne se laisse gagner par un dévouement fidèle;
pourquoi n'en serait-il pas de même de l'amour, de votre amour,
Anitta?
- Je ne sais pas, répondit-elle doucement, quoique avec une grande
fermeté, mais je ne crois pas que l'amour puisse être gagné ni par
des qualités supérieures, ni par des actions ou des
sacrifices. L'amour nous est donné ou refusé, sans plus de motif
dans un cas que dans l'autre. Il y a des puissances supérieures
auxquelles nous sommes soumis sans pouvoir les approfondir.
- Alors vous ne me donnez aucune espérance?"
Anita resta muette. Le comte lui fit un profond salut et la quitta
lentement; arrivé à la porte, il la regarda encore une fois. Elle lui
tournait le dos et baisait son petit favori. Soltyk partit en poussant
un soupir. Il s'était enfin déclaré, et elle l'avait repoussé. En
pareil cas il eût haï ne autre femme; elle, il l'aimait encore plus;
mais toute sa fierté, tout son orgueil farouche se cabrait à la pensée
qu'un autre pourrait la posséder. Il était résolu à tuer quiconque se
risquerait à lever le regard sur elle, et il était homme à exécuter
cette résolution.