Je place maintenant ma destinée entre tes mains. POUSCHKINE.
Dragomira fut instruite par Sessawine de la catastrophe qui avait
anéanti l'amour de Zésim dans son printemps. Il lui raconta l'histoire
comme une nouveauté piquante dont parlait toute la ville et ne
s'aperçut pas le moins du monde de l'effet que ses paroles
produisaient sur la mystérieuse jeune fille.
Cette belle créature, qui paraissait froide et qui savait si bien se
dominer, perdit, pour quelques instants, tout empire sur
elle-même. Elle poussa d'abord un léger cri, qu'il prit pour
l'expression de son étonnement, tandis que dans ce cri vibraient toute
la douleur et toute la révolte désespérée d'une âme à la torture; puis
elle devint toute blanche; ses lèvres mêmes pâlirent, et la seconde
d'après, cette pâleur de mort disparut sous une rougeur
enflammée. Elle se leva brusquement et se mit à aller et venir, en
proie à une vive émotion.
"Racontez-moi donc, murmura-t-elle, racontez-moi tout ce que vous
savez. Les parents l'ont éconduit, et elle... elle aussi?... et elle se
marie avec le comte Soltyk? Avez-vous bien compris?
- Oui, certainement," répondit Sessawine sans s'étonner le moins du
monde des façons de Dragomira.
Il y a des hommes qui ont des yeux pour ne point voir.
"Elle a joué et badiné avec lui, voilà tout, et le pauvre lieutenant a
cru que c'était sérieux.
- Et elle pend le comte?
- Pourquoi ne le prendrait-elle pas?"
Dragomira s'était remise; elle avait reconquis son visage calme de
tous les jours, ses couleurs délicates et son regard froid.
"Qu'ai-je donc? se demanda-t-elle à elle-même en allant se rasseoir
dans le coin du divan, pendant que Sessawine continuait son
récit. C'est comme si j'avais la fièvre; mon coeur se serre
convulsivement. Pourquoi tout cela? Parce que je sais Zésim
malheureux? Non. Parce qu'il a pu se passer si vite de moi, parce
qu'il a donné son coeur à une autre? Serais-je jalouse? Je l'aime
donc?"
Un frisson lui courut partout le corps à cette pensée. Cependant,
lorsque Sessawine l'eut quittée, elle se mit son secrétaire, jeta
quelques lignes sur le papier et les envoya à Zésim.
Il arriva sur le champ. Chose curieuse, lorsqu'elle entendit le
cliquetis de son épée, elle courut à son miroir et arrangea vite ses
cheveux.
On frappa; il entra le coeur serré et l'esprit troublé; elle vint au
devant de lui et lui tendit les deux mains avec une gaieté et une
cordialité qu'elle n'avait jamais eues jusqu'à présent.
"Savez-vous qu'il y a bien longtemps que vous n'êtes venu? dit-elle.
- En effet, je me sens coupable à votre égard.
- Je voulais être fâchée contre vous, mais quand je vous ai vu entrer,
tout a été pardonné et oublié.
- Je vous remercie bien."
Elle s'assit de nouveau sur le divan, et il prit un fauteuil près
d'elle. Tous les deux se taisaient. Ils regardaient tristement et
fixement dans le vide, et elle étudiait avec un intérêt douloureux son
visage pâli et ridé par le chagrin.
"Qu'avez-vous? dit-elle enfin, en lui posant une main sur
l'épaule. Vous n'êtes plus joyeux de vivre comme vous l'étiez."
Zésim la regarda sérieusement.
"Vous avez raison, répondit-il d'une voix qui tremblait, la vie est
vraiment une laide chose, et ce qu'il y a de mieux, c'est de mettre
fin aussi vite que possible à cette triste bouffonnerie.
- On vous a affligé?
- Non, pas du tout.
- On vous a affligé, offense, trahi; je sais tout."
Zésim haussa les épaules en souriant amèrement.
"Aimez-vous réellement cette jeune fille? continua Dragomira, je ne
sais pas, mais elle me semble bornée, enfant et assez peu spirituelle,
bref, insignifiante.
- Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas là-dessus.
- Vous avez raison, et cela vous fait honneur de ne vouloir rien dire
de défavorable au sujet d'une dame pour laquelle vous avez un
sentiment; mais sa conduite à votre égard, sa conduite seule suffit
pour le ma faire condamner."
Zésim garda le silence.
Dragomira le regarda et lui tendit la main.
"Je vous comprends, Zésim, et je vous promets de ne plus vous dire un
mot de cette affaire; mais ne vous abandonnez pas ainsi, arrachez
courageusement le trait de votre blessure, et elle guérira, elle
guérira plus vite que vous ne le pensez et ne l'espérez. Je veux
essayer de vous consoler. Il y eut un temps où vous restiez volontiers
près de moi.
- Vous me confondez."
Zésim saisit les mains de Dragomira et les baisa.
"Nous recommencerons à être bons amis comme autrefois.
- Que vous me rendez heureux, Dragomira! Vous ne vous doutez pas
combien tous ces jours-ci j'ai aspiré après vous!
- En vérité?"
Elle se pencha vers lui, les joues rougissantes et les yeux brillants.
"Sans cela, serais-je venu si vite?
- Je vous crois, Zésim; aussi je veux vous voir maintenant plus
souvent chez moi; je veux vous voir tous les jours, chaque
soir. Viendrez-vous?
- Si je puis, certainement. Vous me faites beaucoup de bien,
Dragomira, avec votre regard affectueux, avec vos bonnes paroles. Il
mes emble que je suis un esclave dont on brise les fers.
- Oui, je veux vous rendre libre, s'écria la belle jeune fille, tout à
fait libre."
Zésim la considéra avec un certain étonnement.
"Si vous le voulez, dit-il au bout d'un instant, vous réussirez; car
je crois que vous pouvez tout ce que vous voulez sérieusement."
Après le départ de Zésim, Dragomira resta ballottée par une tempête de
pensées et de sentiments. Elle était étendue sur son divan, comme une
Madeleine repentante, la tête dans ses mains, et elle méditait
profondément. Elle était assez courageuse pour ne pas se mentir à
elle-même. Ce secret dont elle ne s'était peut-être pas doutée jusqu'à
ce jour, se dressait maintenant en pleine lumière devant son âme; et
elle se l'avouait à elle-même tranquillement, et avec une amère et
douloureuse abnégation.
Elle aimait Zésim.
Elle ne pouvait plus en douter; elle l'aimait, et cet amour n'était
pas une passion ardente, un jeu riant et radieux, un enthousiasme de
l'imagination; cet amour l'avait envahie silencieusement et
irrésistiblement; il ne faisait plus qu'un avec elle; elle était dans
chaque goutte de son sang, dans chaque frémissement de ses nerfs, dans
chacun des sombres et mystérieux replis de son âme; cet amour, dans
cette étrange jeune fille, n'était ni une aspiration, ni un désir,
mais une fatalité plus forte qu'elle-même, plus forte que sa volonté
de fer qui pourtant ne fléchissait devant rien. Elle l'aimait;
pourquoi se défendait-elle contre cet amour? Pourquoi avait-elle
autrefois tenu Zésim loin d'elle, lorsque son propre coeur à elle,
débordant de tendresse, palpitait de joie et d'espérance? Pourquoi?
Pourquoi maintenant se sentait-elle frissonner à la pensée de l'aimer
et d'être aimée de lui?
Parce que cet amour pouvait être aussi pour lui une fatalité; parce
que, comme ces fiancées mises au tombeau avant le jour du mariage, qui
viennent à minuit danser des rondes fantastiques, elle devait donner
la mort dans un baiser.
Elle se sentait de la pitié pour lui. En avait-elle le droit? Non,
certes non. Ou elle croyait à l'enseignement de ses prêtres, ou elle
n'y croyait pas. Si elle y croyait, c'était son devoir de sauver l'âme
de Zésim, même quand il lui eût été indifférent, à plus forte raison,
puisqu'elle l'aimait. Etait-ce de l'amour que de laisser son âme se
perdre, que de mettre en danger son bonheur éternel pour quelques
vaines et folles joies terrestres? Mais pouvait-elle l'aimer?
Oui, elle le pouvait. Il ne lui était pas défendu de donner à un homme
son coeur et sa main. La vie en elle-même est un péché qui ne peut
s'expier que dans les tourments. Que cette vie s'écoule dans un désert
ou dans un harem, elle n'en est pas moins un malheur et l'expiation
reste la même. Elle l'aimerait et se réjouirait d'être aimée; elle
irait avec lui devant l'autel; elle deviendrait sa femme et puis... elle
apaiserait Dieu avec lui par un sacrifice aussi sanglant et aussi
saint que ceux d'Abraham et de Jephté.
Le lendemain matin, Zésim envoya à Dragomira un bouquet de camélias
blanc et de violettes. Elle fut heureuse de ce présent, comme un
enfant, porta le bouquet à ses lèvres à plusieurs reprises et le plaça
elle-même dan un vase.
Zésim était dans un état d'esprit qui le surprenait lui-même et
l'effrayait. Il aimait Anitta, il était désolé de la perdre, et en
même temps il sentait que Dragomira l'enveloppait d'un filet magique
et l'attirait à elle avec une force irrésistible.
Nous ne sommes jamais plus disposés à tomber dans un piège enchanté
que quand nous aimons, et que nous sommes séparés de l'objet de notre
amour. Tel se trouvait Zésim au milieu du vertige du monde, seul avec
ses sentiments, ses rêves, ses ardents désirs, ses brûlantes
aspirations. L'être charmant à qui il aurait voulu confier les plus
secrètes et les meilleurs émotions de son âme lui semblait disparu
pour toujours; personne n'était là pour entendre ses serments, ses
paroles passionnées; personne, pour partager sa douleur; personne,
pour dissiper ses doutes.
C'est en ce moment que du nuage qui l'enveloppait il voyait sortir de
nouveau la belle et sévère figure de sa compagne d'adolescence, et il
se laissait aller, presque sans en avoir conscience, avec une nouvelle
ardeur, un nouvel enthousiasme, à cette séduisante et trompeuse
impression.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner s'il vint le soir beaucoup plus
tôt qu'on ne l'attendait, ce qui l'obligea de se contenter pendant
quelques moments de la société de Cirilla, qui jouait avec beaucoup
d'habileté son rôle de bonne et brave tante. Dragomira était encore à
sa toilette, elle qui d'habitude dédaignait toute espèce de parure et
affectait un mise d'une simplicité et d'une humilité
monastiques. Lorsqu'enfin elle entra un froid et fier sourire sur les
lèvres, Zésim se demanda ce qui lui était arrivé. Il lui semblait
qu'il n'avait jamais encore vu Dragomira et qu'il l'apercevait pour la
première fois, tellement elle lui apparaissait changée. La religieuse,
la pénitente était devenue une dame du monde, richement et
coquettement habillée comme si elle partait pour faire des
conquêtes. D'un seul coup d'oeil il lui découvrit cent nouveaux
attraits. Elle lui paraissait plus grande, d'une taille plus pleine et
plus majestueuse avec la longue robe de soie traînante et la kazabaïka
de velours rouge garnie de zibeline, qui, pour la première fois,
faisait ressortir aux yeux émerveillés du jeune homme ce beau cou et
ces épaules de marbre. Combien était joli ce petit pied chaussé de
pantoufles turques brodées d'or! Combien était splendide dans son
abondance superbe cette chevelure blonde, retenue et non serrée par un
ruban rouge, et pourtant un camélia blanc au milieu de ses flots d'or.
Elle tendit la main à Zésim et le fit asseoir près de la
cheminée. Cirilla allait et venait pour préparer le thé et laissait
continuellement les deux jeunes gens seuls ensemble, sans avoir l'air
d'y mettre aucune intention. Dragomira employait chacun de ces
moments-là à envelopper Zésim de nouveaux lacs enchantés. Elle voyait
l'effet qu'elle produisait sur lui et elle l'augmentait encore par ses
paroles et ses regards. Elle voulait plaire, ravir, conquérir, et elle
y réussissait complètement. C'était comme si elle avait été emportée
avec Zésim vers l'Océan, sur une petite barque sans voile ni rames;
mais aucun des deux ne demandait où ils étaient entraînés.
On prit le thé; on se raconta gaiement et sans y attacher, du reste,
aucune importance, les nouvelles de la ville; puis Cirilla sortit de
la chambre.
La tête de Zésim était remplie des idées les plus contradictoires et
son coeur était agité par les sentiments les plus étranges. Il se mit à
marcher à grands pas dans la chambre. La pâleur et la rougeur se
succédaient sur ses joues, que les émotions et les chagrins des
dernières semaines avaient profondément creusées.
Enfin Dragomira se leva lentement. Elle vint se mettre devant lui, et,
le regardant fixement de ses yeux bleus, lui posa ses mains sur les
épaules;
"Pauvre ami!" dit-elle doucement.
Il baissa la tête et garda le silence.
"Vous êtes malheureux, continua Dragomira, vous vous consumez dans le
chagrin. Ah! si je pouvais faire quelque chose pour adoucir votre
peine!
- Vous pouvez tout faire, reprit-il les yeux toujours baissés, tout.
- Faut-il parler à Anitta?
- Non, pour l'amour de Dieu! non!"
Il leva vers le froid et beau visage de la jeune fille ses yeux
désespérés et humides de larmes.