Ravir le bonheur est facile, le rendre est difficile. HERCER.
Deux jours se passèrent sans qu'Anitta donnât signe de vie à Zésim. le
deuxième soir, enveloppé dans son manteau, le jeune officier vint dans
la rue où était la palais Oginski et regarda les fenêtres
d'Anitta. Aucune lumière. Peut-être était-elle à l'Opéra. Une voiture
de louage passait. Il siffle le cocher, monta te se fit conduire au
théâtre.
"Où en est-on? demanda-t-il à un des buralistes.
- Le convive de pierre vient d'entrer en scène."
On jouait Don Juan.
Zésim se promena de long en large dans le vestibule de l'escalier et
attendit la bien-aimée. Il s'écoula encore quelques minutes qui lui
parurent bien pénibles; puis des applaudissements éclatèrent, et en
même temps les portes s'ouvrirent. Le public sortit en foule. Sur
toutes les marches descendaient lentement des dames élégantes avec
leurs cavaliers. De toutes parts ce n'étaient que causeries et rires.
Enfin il aperçut Anitta. Elle marchait en avant avec le comte. Ses
parents suivaient. Zésim se dissimula derrière un pilier, de façon à
ne pas être vu de la jeune fille, et observa ses mouvements et sa
physionomie avec une attention douloureuse. Il pouvait être
satisfait. Anitta si vive, si gaie d'habitude, avait l'air d'une
statue; rien ne remuait en elle; sur son visage se lisait une froide
indifférence, pendant que le comte se donnait toutes les peines du
monde pour lui arracher un sourire et la dévorait de son regard de
flamme. Zésim vit aussi Soltyk aider la mère à monter en voiture, et
la fille refuser son aide. Il respira, et, tranquillisé, entra dans le
café le plus proche pour parcourir les journaux du soir; puis il
reprit le chemin de sa maison.
Le lendemain au retour de l'exercice, il trouva une lettre d'Anitta
que Tarass avait apportée pendant son absence. Il la baisa, ouvrir
l'enveloppe et lut ce qui suit:
"Venez ce soir pour la bénédiction à l'église catholique, et
attendez-moi à gauche de la grande porte, près du premier
confessionnal. Votre fidèle Anitta."
Quand Zésim vint le soir à l'église, on commençait à allumer les
cierges à l'autel. Il se posta près de la chaire derrière une
colonne. De là, il pouvait embrasser d'un coup d'oeil toute
l'église. Dans sa situation présente, c'était déjà pour lui un bonheur
indicible que de voir, même de loin, la bien-aimée. Un instant avant
que le prêtre sortît de la sacristie, elle apparut accompagnée de
Tarass. Elle s'avança d'un pas lent et modeste à travers les rangées
de fidèles jusqu'au premier banc, où elle s'assit. Après avoir posé
devant elle son livre de prières, elle leva instinctivement les yeux
et aperçut Zésim. Il la salua d'une légère inclinaison de la tête et
elle lui répondit par un sourire plein de bonté et de tendresse.
Le service divin commença. Les fidèles agenouillés chantaient,
accompagnés par l'orgue, ce chant admirable de la bénédiction qui,
comme une révélation consolante, pénètre dans les coeurs tourmentés et
endoloris des hommes. La voix d'Anitta s'élevait au dessus des autres,
comme le chant de l'alouette s'élève au dessus des bruits de la
campagne au printemps. Ses yeux attachés à la voûte semblaient
apercevoir les étoiles éternelles, et, dans un sentiment de naïve
reconnaissance, chercher Dieu qui a créé le monde, le printemps, la
jeunesse et l'amour. Jamais Zésim n'avait été si pieux. La bien-aimée,
telle un ange, emportait la prière du jeune homme avec la sienne
jusqu'au ciel.
Quand les chants et l'orgue eurent cessé et que le prêtre eut quitté
l'autel, la foule sortit lentement de la maison de Dieu. Zésim suivit
le flot et arriva heureusement au confessionnal où il devait attendre
Anitta. Elle restait toujours agenouillée et plongée dans la
prière. Ce ne fut que quand le sacristain en robe rouge et en blanc
surplis vint éteindre les cierges qu'elle se leva, fit un signe de
croix et se dirigea, sans se presser, vers l'endroit où elle espérait
trouver le bien-aimé.
Zésim fit deux pas à sa rencontre; ils se serrèrent les mains et se
regardèrent; puis il releva la manche de la jeune fille et lui baisa
le bras.
"J'ai bien des choses à vous dire, commença-t-elle.
- Avant tout, je dois vous demander pardon, dit Zésim, pour avoir
douté de vous un instant.
- Et aujourd'hui, pensez-vous autrement?
- Oui, je vous ai vue hier au théâtre, avec Soltyk."
Anita rougit.
"Zésim, cela ne me plaît pas, dit-elle, vous me surveillez...
pourquoi?... Vous me connaissez donc bien peu?
- Oh! ce n'était pas de la défiance, c'était le désir ardent de vous
voir.
- C'est possible, mais cela me fait de la peine. Vous ne le referez
plus, n'est-ce pas? Vous me le promettez.
- Je vous en donne ma parole."
Elle le fit asseoir auprès d'elle, sur le dernier banc de
l'église. Sous la haute voûte régnait maintenant une obscurité
mystérieuse. Seule, une petite lampe rouge était allumée dans une nef
latérale, aux pieds de la Mère des douleurs.
"Zésim, dit-elle à voix basse, en lui tenant les mains, j'ai beaucoup
souffert ces jours-ci. Jamais je n'en aimerai un autre: jamais je n'en
suivrai un autre à l'autel; mais je n'ai aucune espérance de vous
appartenir un jour. On ne me forcera pas à devenir la femme du comte
Soltyk, mais on me menace de me déshériter et de me maudire, si je
deviens la vôtre. Voilà, mon bien-aimé, ce qui me tourmente et
m'afflige. Je donnerais toutes les richesses de cette terre pour vous;
mais, avec la malédiction de mes parents, je ne pourrais jamais être
heureuse, même auprès de vous.
- Anitta, ne vous laissez pas intimider par des menaces qu'on ne
mettra jamais à exécution, répondit Zésim tout ému; nous ne vivons
plus à l'époque de ces Starostes tout puissants qui enfermaient
entre quatre murs leurs femmes infidèles et emprisonnaient dans un
couvent leurs filles désobéissantes. Aujourd'hui, ces choses-là ne
se voient plus qu'au théâtre. On ne maudit pas sa fille unique parce
qu'elle suit le penchant de son coeur.
- Vous ne connaissez pas mes parents; ils sont bien plus de l'ancien
temps que vous ne croyez.
- Je vois qu'on vous a découragée.
- Non, mon bien-aimé, certainement non. Que dois-je faire?
Conseillez-moi. Je suis prête à tout ce qui ne sera pas contre mon
honneur."
Zésim la regarda longuement.
"Alors?
- Il n'y a qu'un moyen.
- Lequel?
- C'est un moyen très décisif.
- Dites-le donc. Suis-je une enfant?
- Fuyez avec moi.
- C'est impossible, Zésim, à quoi pensez-vous?
- Je ne vois pas d'autres moyens de salut que la fuite et un mariage
secret.
- Oh! Zésim! A quoi me servira la bénédiction du prêtre, si la
malédiction de mes parents pèse sur moi?
- Ce ne sont que des mots, Anitta; on connaît votre caractère d'enfant
et l'on cherche à vous effrayer.
- Non, Zésim, non, je ne puis pas, ne me condamnez pas. Je vous aime
plus que tout; mais après vous, j'aime et je respecte mes
parents. Je ne peux pas les affliger, non, je ne le peux pas.
- Vous manquez de courage; tout ce qui est contre l'usage vous fait
peur, répliqua Zésim. Pour l'amour de Dieu, fermez donc les yeux et
abandonnez-vous à ma conduite.
- Non, je ne peux pas être si égoïste!
- Oh! justement, l'amour désintéressé et dévoué consiste à s'arracher
à tout ce qui vous est cher pour suivre le bien-aimé!
- Non, Zésim, c'est de l'égoïsme de ne songer qu'à son propre bonheur
et de sacrifier celui des autres.
- Anitta, vous ne voulez pas partir parce que vous ne m'aimez pas.
- Zésim!
- Ce n'est qu'un caprice pour vous, un beau rêve, comme disait votre
mère; au premier obstacle sérieux, vous avez peur et vous reculez.
- Si vous m'aimez réellement, répondit Anitta presque suppliante,
prenez patience.
- Je vous aime, s'écria Zésim en se levant, et je vous prouverai avec
quelle ardeur je vous aime. Si vous pouvez supporter d'être séparée
de moi, moi je ne puis survivre à votre perte et je n'y survivrai
pas. Il vaut mieux en finir et se fermer volontairement les yeux que
d'être condamné à voir comment les flammes s'éteignent et comment
les roses se flétrissent.
- Non! A quoi pensez-vous? murmura Anitta. Voulez-vous me punir de mon
amour? Sera-ce la récompense de ma fidélité?
- Je n'ai plus d'espoir, dit Zésim en soupirant; à quoi bon vivre?
- Est-ce que je ne vous appartiens plus?
- Non, vous appartenez à vos préjugés, Anitta, aux idées de nourrice
et aux opinions de gouvernante qu'on vous a inoculées.
- Quelles affreuses paroles me dites-vous là?
- Dans ce monde barbare on ne marche pas sur des fleurs, répondit
Zésim; nous sommes brutalement attaqués; il faut nous mettre en
défense sans avoir d'égards pour rien ni pour personne: autrement
nous périrons.
- Mieux vaut périr, dit Anitta tristement, que de faire mal.
- Bien, alors, mourez avec moi."
Zésim attira la pauvre jeune fille sur son coeur palpitant et la
regarda en face avec des yeux ardents de fièvre.
"Pourquoi ne mourrais-je pas avec vous? répondit-elle d'une voix
sérieuse et douce, si toute espérance était perdue? Mais tout peut
encore tourner à bien.
- Le courage vous manque même pour cela!"
Zésim riait amèrement.
"Je ne sais pas, murmura Anitta, vous êtes si étrange aujourd'hui. Je
ne vous reconnais plus du tout.
- Je suis étrange parce que j'ai pris au sérieux ce qui n'était qu'un
jeu, n'est-ce pas?
- Je ne me suis pas jouée de vous.
- Certes non, répondit-il, vous croyez m'aimer, et en ce moment vous
êtes encore décidée à me rester fidèle. Mais demain peut-être
aurez-vous d'autres sentiments, et après-demain vous serez perdue
pour moi. Puis-je demeurer calme quand on foule au pied mon idéal,
quand on me ravit pour toujours la foi, l'espérance? Puis-je
continuer à vivre sans amour, sans confiance, sans dieux? Non, j'ai
horreur des nuages et des ténèbres, j'ai besoin d'un ciel pur et
serein, et si on me l'obscurcit, j'aime mieux mourir. Une balle me
donnera la liberté. Je ne suis pas fait pour être esclave. Une
existence dans laquelle je traînerai éternellement les chaînes du
doute me paraît sans valeur aucune.
- Zésim... vous n'avez pas le droit de vous tuer!... s'écria Anitta en
l'étreignant avec angoisse; si je suis si peu de chose pour vous,
souvenez-vous au moins de votre mère. C'est le délire qui parle par
votre bouche.
- Je suis très calme, vous le voyez bien.
- Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne vous tuerez pas, dit
Anitta suppliante.
- Vous venez là comme un souverain qui me fait grâce de la peine de
mort et qui m'accorde la faveur des travaux forcés à
perpétuité. Est-ce la pitié?
- Non, ce n'est pas de la pitié, dit Anitta; je vous aime te je veux
sauver votre vie pour moi, car elle m'appartient. - Elle le serra
dans ses bras et lui donna un baiser. - Ah! je voudrais seulement
gagner du temps! Mon coeur me dit qu'un amour fidèle doit
triompher. Nous serons encore heureux, Zésim, si vous voulez avoir
confiance en moi."
Zésim secoua la tête.
"Avant tout, votre parole d'honneur!
- Voici ma main.
- Vous ne vous tuerez pas!
- Non!"
Il sourit amèrement.
"Et vous croirez en moi?
- Oui, en vous; mais je me défie du temps. C'est une puissance
redoutable qui détruit tout. Vous ne la connaissez pas encore. Elle
tue d'une manière lente mais irrésistible les sentiments, les
désirs, les projets, les passions, les souvenirs en les
pétrifiant. Voir devenir indifférent un être que l'on aime est bien
plus douloureux que d'être trahi par lui dans l'enivrement du
bonheur. Je n'espère plus rien; aussi je vous rends votre liberté.
- Vous ne m'aimez plus, dit Anitta en se levant brusquement, voilà la
vérité!
- Je vous aime d'un amour indicible, répondit Zésim, mais je ne peux
pas, je ne veux pas voir comment, par de petits et misérables
moyens, on détournera peu à peu votre coeur de moi, sans que vous
vous en aperceviez et le sachiez. Et le jour viendra où vous-même
vous trouverez de bon ton de sourire de cette folie de jeunesse.
- Oh! combien vous me connaissez peu!
- Prouvez-moi que je me trompe, continua Zésim; moi, je vous aimerai
toujours. Montrez-vous forte; conservez-moi votre amour et votre
fidélité. Qui vous en empêche, même sans vous enchaîner par des
serments? Ce que je ne veux pas, c'est que vous me trahissiez; aussi
ne doit-il y avoir entre nous aucun lien, ni promesse, ni foi
jurée. Vous êtes libre, et je le suis. Nous n'avons plus aucune
obligation l'un envers l'autre, et tout engagement cesse entre
nous. Puis nous verrons que ce l'avenir apportera.
- Ah! Zésim, vous êtes dur pour moi; je ne l'ai pas mérité."
Elle retomba sur le banc, et couvrit son visage de ses mains. Des
larmes brûlantes coulaient sur ses joues.
"Je ne puis m'empêcher de penser ainsi; condamnez-moi, mais je ne puis
m'en empêcher!" s'écria Zésim.
Il lui serra la main et se leva avec effort pour partir.
"Vous m'abandonnez? Vous pouvez m'abandonner?
- Fuyez avec moi, Anitta.
- Non, je ne le peux pas.
- Alors, adieu!"
Il s'éloigna rapidement, et elle resta dans l'église sombre, seule
avec ses larmes et la souffrance de son jeune coeur.