Rien ne fait la joie de l'enfer comme de séparer les coeurs.
AUFFENBERG.
Anitta était à son piano et jouait un nocturne de Chopin, lorsque
Henryka passa d'abord la tête à travers la portière et entra ensuite
rapidement. Anitta interrompit son morceau et sauta au cou de son
amie. Elles s'embrassèrent et se tinrent tendrement enlacées.
"Est-ce vrai? demanda Henryka, peut-on t'adresser des souhaits de
bonheur?
- A moi? et pourquoi?
- Pour tes fiançailles.
- Avec qui?" Anitta avait un peu rougi.
"Pourquoi t'en défendre? toute la ville en parle, tout le monde
t'envie.
- Mais, Henryka, je ne sais pas ce que tu veux dire.
- Oh!... tu vas devenir comtesse Soltyk. Ce n'est plus un secret.
- Ah! grand Dieu!... Cela ne peut cependant pas se faire sans mon
consentement, dit Anitta d'un ton sérieux, je ne suis pas une poupée
qu'on donne sans plus de cérémonies.
- On raconte pourtant que Soltyk t'aurait demandée en mariage.
- Le ciel m'en préserve!
- Anitta, tu n'es pas raisonnable; c'est le plus beau des hommes et le
plus riche des magnats.
- C'est possible, mais je ne l'aime pas, et je ne l'aimerai jamais.
- Quelles idées surannées, ma chérie! continua Henryka. Est-ce
qu'aujourd'hui l'on consulte son coeur en pareille matière? On
examine quel effet l'on fera; on se demande si le mari nous
procurera une grande situation dans la société; s'il est en position
de nous entourer de luxe, de satisfaire nos goûts de toilette, de
contenter nos fantaisies. Pour le reste, les choses suivent
tranquillement leur chemin. Une grande dame ne s'ennuiera jamais;
et, si elle est jeune et jolie comme toi, elle peut rassembler toute
une cour autour d'elle."
Anitta considérait son amie, en passant d'un étonnement à un autre.
"Henryka, lui dit-elle, je ne te reconnais plus. Qu'as-tu fait de ton
idéal, de ton enthousiasme?
- Oh! c'est bon quand il s'agit d'art et d'amour, mais pas de mariage.
- Le mariage me semble justement quelque chose de si sérieux, de si
saint!...
- Ne va donc pas faire rire de toi, interrompit Henryka, applique un
peu ton oreille à la porte, quand des femmes mariées sont ensemble
et parlent franchement; c'est alors que tu entendras des choses, ah!
des choses!...
- C'est possible, dit Anitta presque tristement; je veux bien paraître
ridicule et démodée, mais je veux agir et vivre d'après mes
sentiments."
Pendant que les deux jeunes filles s'entretenaient dans le salon, le
jésuite était entré avec un fin et significatif sourire dans le
boudoir de Mme Oginska, qui lui tendit cordialement les deux mains.
"Quelles nouvelles apportez-vous, mon révérend père, dit-elle, vous
semblez tout heureux?
- Je le suis en effet, répondit le P. Glinski, le voeu le plus cher de
mon coeur va s'accomplir: le comte s'est décidé à se marier.
- En vérité? Et sur qui son choix est-il tombé?
- Vous me le demandez? Sur notre enfant bien-aimée, sur notre Anitta.
- C'est un grand honneur pour nous.
- Je les regarde tous les deux comme mes enfants, continua le jésuite,
le comte et votre fille, et cette union était depuis des années ma
pensée de prédilection. Anitta est simple, bonne; elle le conduira,
sans qu'il s'en aperçoive; elle dirigera son énergie sauvage dans
des voies où il puisse travailler et où il travaillera au bonheur de
l'humanité et surtout de sa patrie.
- Espérons-le.
- Le comte viendra aujourd'hui pour vous demander la main de votre
fille. Soyez prudente. Anitta a sa tête à elle; son opiniâtreté
pourrait tout gâter au dernier moment. Le comte n'a pas besoin de se
douter que je suis venu ici et que j'ai annoncé sa visite.
- Certes non; mais Anitta, vous croyez vraiment que?...
- Dans notre jeune fille il y a plus de choses cachées que nous n'en
imaginons à nous tous. J'en ai le pressentiment, dit la Père, faites
bien attention; nous pourrions être pris au dépourvu.
- Elle se soumettra, répondit Mme Oginska, même si elle n'aime pas
Soltyk. Mais pourquoi ne l'aimerait-elle pas?
- Parce qu'elle en aime probablement un autre.
- Non, c'est impossible.
- Plaise à Dieu que je me trompe!
- Vous ne voulez cependant pas dire, père Glinski, que mon Anitta
pourrait favoriser le jeune officier, le fils de ma chère amie
Jadewska?
- Pourquoi pas?
- En mettant les choses au pis, ce ne serait qu'une fantaisie de jeune
fille, sans conséquence. Je connais cela; mais le monde est le
monde, et aucune jeune fille n'a encore épousé son idéal.
- Espérons le mieux, noble amie, mais attendons-nous toujours au pire;
c'est la vraie, la seule philosophie. N'oubliez jamais que
l'extraordinaire est beaucoup plus habituel que le naturel et le
régulier, car c'est justement ce dernier qui est le vrai idéal.
- Dois-je prévenir Anitta? demanda Mme Oginska après une petite pause.
- Non; à quoi pensez-vous?
- Ne sera-ce pas pire, si la jeune enfant apprend à l'improviste
qu'elle est fiancée?
- Qui songe à cela? Remettez-vous-en pour tout au comte; il a une
certaine expérience en ces matières, et, croyez-moi, s'il n'obtient
pas Anitta lui-même, nous réussirons encore moins."
Le P. Glinski baisa avec un doucereux sourire la main de Mme Oginska
et partit silencieusement et mystérieusement comme il était venu. Une
fois dehors, il se glissa le long des maisons pour ne pas être aperçu
d'Anitta, et ne se sentit en sûreté qu'après avoir tourné dans une rue
voisine et populeuse, où il se perdit dans la foule.
A midi sonnant, l'équipage du comte Soltyk s'arrêtait devant le palais
des Oginski. Après avoir déposé sa précieuse pelisse de zibeline dans
l'antichambre, le comte, en toilette parisienne des plus élégantes,
entra dans le salon, où M. Oginski vint à sa rencontre. Quelques
instants plus tard, Mme Oginska arrivait avec un grand froufrou de
jupes. On s'assit, on échangea quelques formules de politesse; puis il
y eut un moment de silence pénible dans le magnifique salon, tout
rempli d'un parfum distingué. On n'entendait que le tic-tac monotone
de l'antique horloge enfermée dans son énorme gaine de bois et la
chanson des flammes qui dansaient dans la cheminée à l'italienne.
"Je suis venu vous voir aujourd'hui pour une affaire sérieuse et
importante, dit enfin le comte, sérieuse surtout pour moi, puisque le
bonheur de ma vie est en jeu. J'aime votre fille et je viens vous
demander sa main.
- Je sens tout l'honneur que vous me faites, répondit Oginski en
s'inclinant, une alliance entre nos deux familles dépasse mes
espérances les plus ambitieuses, et je ne pouvais pas m'attendre...
- Pardonnez-moi, M. Oginski, l'honneur est tout pour moi.
- Je vous en prie... mon cher, mon bien cher comte, je suis vraiment
confus...
- A quoi bon tant de paroles? dit Mme Oginska en interrompant son
mari, il suffit, nous sommes heureux de vous donner notre Anitta."
Soltyk s'inclina respectueusement, prit la main de Mme Oginska et la
baisa.
"Mais où en êtes-vous avec notre fille? reprit Oginski, je pense que
vous vous êtes quelque peu entendus?
- Au contraire, répondit le comte, je n'ai encore fait aucune espèce
d'aveu à Mlle Anitta, et je désire que pour le moment, la chose
reste entre nous.
- Ce sera comme vous le désirez.
- J'ai votre consentement; tout le reste ira de soi-même; accordez-moi
seulement la permission de me rapprocher de Mlle Anitta.
- C'est trop juste, dit Mme Oginska, il vous faut avoir l'occasion de
vous déclarer; remettez-vous-en à moi pour cela, monsieur le
comte. Je suis heureuse de voir que vous voulez conquérir vous-même
le coeur de ma fille; elle est un peu entêtée, et elle aimera mieux
résister que se soumettre à notre volonté.
- N'ayez pas d'inquiétude, dit Soltyk en souriant, je ne montrerai que
l'ardent adorateur et je cacherai avec soin le prétendant favorisé
par les parents. Cela me sera facile, car j'aime Anitta avec une
passion dont vous ne me croyez peut-être pas du tout capable.
- Oh! par exemple! Pourquoi pas? dit Mme Oginska.
- On me juge souvent bien à faux.
- Des envieux, mon cher comte! Qui en aurait, sinon vous, que toutes
les femmes adorent, que la nature a comblé de ses dons?
- Je vous en prie...
- Mais moi, j'ai toujours pris votre défense.
- Vous êtes trop bonne!"
La portière s'agita avec un léger bruit; Anitta apparut et disparut
immédiatement.
"C'était elle, la petite friponne, murmura Mme Oginska.
- Je vous le demande encore une fois; que Mlle Anitta ne se doute pas
de notre intelligence, dit Soltyk en prenant son chapeau
- Elle n'en saura rien; nous sommes tout à fait de votre avis."
Sur l'escalier, le comte rencontra Zésim. Il lui adressa un regard
bref et hostile que le jeune officier soutint fièrement. Pendant qu'il
suspendait son manteau dans l'antichambre, Anitta arriva en toute
hâte.
"Je crois que vous venez trop tard, lui dit-elle tout bas; si je ne me
trompe pas complètement, Soltyk vient de demander ma main."
Zésim haussa les épaules avec toute la présomption de la jeunesse.
"Il ne nous est pas permis de nous laisser intimider, Anitta, dit-il;
moi je ne faiblirai jamais, par conséquent tout est en votre main. Du
moment que vous opposez votre volonté à celle de vos parents, nous
n'avons rien à craindre. Soltyk, tel que je le connais, est trop
orgueilleux pour essayer de vous obtenir, s'il sait que votre coeur
appartient à un autre, et non à lui.
- Je ne sais pas, répondit Anitta, je ne pressens rien de bon, mais
vous pouvez compter sur moi; quelles que soient les circonstances,
je resterai courageuse et inébranlable."
Ils se serrèrent les mains, puis elle disparut aussi rapidement
qu'elle était venue; et Zésim entra dans le salon, où il fut reçu par
Mme Oginska.
"Vous étiez et vous êtes encore une fidèle amie de ma mère, dit-il
tout d'abord, et vous m'avez donné bien des preuves de bonté;
cependant le courage me manque presque pour vous exposer ce que j'ai
dans le coeur."
Mme Oginska commença à devenir nerveuse.
"Parlez, M. Jadewski, s'il dépend de moi de..."
Ce qu'elle eût désiré par dessus tout, c'eût été de s'échapper
immédiatement du salon.
"J'aime Anitta, et elle répond à mes sentiments.
- En vérité? La chère enfant! Mais vous ne pensez pas à prendre au
sérieux ce petit... arrangement?
- Si, madame, car je suis venu pour vous demander à vous et monsieur
votre mari la main de votre fille.
- Mais... mon cher Zésim (Mme Oginska commençait à rire nerveusement),
on ne peut cependant pas marier ensemble deux enfants. Votre demande
me fait plaisir, car elle me prouve que vous n'êtes pas un de ces
jeunes viveurs qui ont des amourettes derrière le dos des parents,
et que vous agissez en cela comme un homme honnête et loyal. Mais
abandonnez cette idée. Qu'est-ce que ces beaux sentiments
romantiques? Nous avons tous passé par là... Un beau rêve, rien de
plus. Pour le mariage, il faut tout autre chose. D'ailleurs, Anitta
est déjà fiancée.
- Fiancée? sans qu'elle le sache?
- C'est-à-dire que c'est comme si elle l'était, reprit Mme Oginska
quelque peu troublée; le comte Soltyk nous l'a demandée et nous
avons donné notre consentement. Anitta regimbera peut-être un peu
d'abord, mais elle finira bien par dire oui. C'est un très brillant
mariage.
- Et le coeur? Et le bonheur de votre fille?
- Elle sera heureuse.
- Non, elle ne le sera pas, reprit Zésim avec énergie; mais
pardonnez-moi, je n'ai pas besoin de m'animer, Anitta ne consentira
jamais à cette alliance.
- Nous verrons, dit Mme Oginska froidement, mais dans aucun cas nous
ne prêterons les mains à un mariage qui ne serait qu'une comédie
avec un dénouement tragique; et nous comptons bien - je parle à
l'officier, à l'homme d'honneur - que vous cesserez de rechercher
Anitta. Puis-je espérer qu'à l'avenir - il m'est bien pénible de
vous dire cela - vous vous abstiendrez de venir chez nous?
- A cet égard, vous n'avez qu'à commander, répondit Zésim en se
levant, mais je ne renoncerai jamais à Anitta."
Il s'inclina et sortit, nullement découragé, mais plein d'amertume.
Anitta l'attendait sur l'escalier.
"Vite! dit-elle tout émue, on vous a repoussé?
- Oui.
- Mes parents veulent me marier à Soltyk?
- Oui, et l'on compte sur votre condescendance.
- Bien, on compte à tort, s'écria Anitta en relevant sa petite tête
d'un air de défi; on peut nous séparer pour le moment, mais jamais
on ne pourra me forcer à appartenir à un autre. Ayez confiance en
moi, Zésim, comme j'ai confiance en vous. Ne vous laissez pas
troubler par rien; on répandra toutes sortes de bruits, on tramera
des intrigues, ne vous en occupez pas; tant que vous croirez en moi,
il n'y aura rien de perdu.
- Aurez-vous assez de force, Anitta?..."
Elle sourit.
"On ne me connaît pas encore; attendez seulement un peu... Je suis plus
forte que vous ne le croyez tous.
- Mais je ne dois plus mettre les pieds dans votre maison.
- Nous nous verrons et nous nous parlerons tout de même.
- Où?
- Quant à cela, c'est mon affaire; pour le moment restez calme; je
vous donnerai des nouvelles le plus tôt possible."
Zésim la regarda longtemps en silence.
"Qu'avez-vous? demanda-t-elle un peu surprise.
- Pourrez-vous résister à toutes les séductions du luxe et de la
splendeur?
- Quelle pauvre opinion vous avez de moi! répondit Anitta, avec la
sainte et candide conviction de l'enfant, qu'est-ce que le monde
tout entier pour moi sans vous? Non, Zésim, je ne me laisserai ni
aveugler, ni séduire, simplement parce que je vous aime.
- Vous m'aimez donc réellement?"
Pour réponse, Anitta se mit à rire, pas fort, tout bas et tout
doucement; mais ce rire était comme une charmante promesse qui valait
tous les serments de la terre. Puis elle prit vaillamment la tête du
grand et bel officier et l'embrassa.