Quand Sergitsch eut quitté Dragomira, elle se jeta à genoux dans le
jardin, sous la voûte du ciel libre, et elle pria; puis elle se releva
et revint vers la maison, bien décidée à exécuter l'ordre qu'elle
avait reçu. Quand elle rentra dans la chambre de la malade, ses joues
colorées par le froid semblaient brûlantes; sur ses traits sévères se
lisait toute l'énergie d'un fanatisme impitoyable, et ses yeux
d'ordinaire si froids brillaient d'un éclat étrange.
Elle dit à la vieille d'aller se reposer, ferma la fenêtre, tira les
rideaux et s'assit auprès du lit de la malade.
"Madame Samaky, dit-elle.
- Oui... qu'est-ce qu'il y a?... Ah! c'est vous. Où étiez-vous donc?
- Le médecin était là.
- Ah! qu'est-ce qu'il a dit?
- Il a apporté une nouvelle médecine.
- A quoi bon? Il ne peut rien faire pour moi.
- Vous voulez dire qu'il ne peut pas vous enlever le péché qui
oppresse et torture votre conscience.
- Que sais-tu à ce sujet, jeune fille? murmura la malade en serrant le
poignet de Dragomira. Etait-il là? L'as-tu vu?... Non, il n'apparaît
qu'à moi, quand je suis seule.
- Lui? Celui qui a reçu la mort de vos mains?
- Je le vois bien, tu sais tout. Oui, c'était moi... Je l'ai tué, et
maintenant il me fait mourir en me chuchotant à l'oreille des
histoires effrayantes que je ne veux pas entendre, en s'élevant de
la terre jusqu'au ciel comme une fumée qui grandit toujours. Il se
tient là debout... un géant... il a le soleil sur le devant de la
poitrine... non... ce n'est pas le soleil, c'est une blessure d'où
jaillit son sang tout chaud... partout du sang... une mer de sang... elle
monte... j'étouffe." Elle parlait en élevant la voix; enfin, elle
cacha son visage avec épouvante contre l'épaule de Dragomira.
"Réconciliez-vous avec Dieu, pendant qu'il en est encore temps.
- Que faut-il faire? Ma vie entière n'a été que prière, sacrifice,
pénitence!
- Il faut vous sacrifier vous-même.
- Moi?
- Sang pour sang; donnez votre vie en expiation.
- Non, non! je ne peux pas! s'écria Mme Samaky. Je ne veux pas
mourir!"
- Dragomira la regarda longtemps, puis se leva tranquillement, prit le
petit flacon, en versa le contenu dans un verre et se pencha sur la
malade.
"Voici la médecine."
Mme Samaky se redressa, regarda avec défiance d'abord la liqueur,
ensuite Dragomira. Elle eut comme un pressentiment mystérieux.
"Quel est votre dessein? demanda-t-elle avec inquiétude. Pourquoi
dois-je boire? Qu'est-ce qu'il y a dans ce verre?
- La médecine.
- Non, c'est du poison!
- Etes-vous folle?
- Jeune fille, qui t'a donné cette médecine? Tu veux me tuer!
- Allons, prenez-la.
- Non, je ne veux pas.
- Il le faut.
- Il le faut?"
Elle se mit à rire d'un rire horrible.
"Qui me forcera?
- Moi!"
Dragomira se jeta avec une sorte de fureur farouche sur Mme
Samaky. Celle-ci se défendit en désespérée. Ce fut une lutte sauvage
et silencieuse. Enfin Dragomira réussit à serrer étroitement les deux
bras de la malade et à poser un genou sur sa poitrine. Elle lui tenait
maintenant la tête immobile comme avec un crampon de fer. Elle lui
ouvrit la bouche, y versa la liqueur brune, puis la lui ferma
rapidement avec le drap.
Quelques instants s'écoulèrent et l'agonie commença.
Dragomira lâcha sa victime. La malheureuse cria au secours; mais
personne ne l'entendit.
"Voici celle qui doit te sauver, dit Dragomira fièrement et comme
inspirée; c'est moi, pauvre pécheresse, qui t'ouvre le chemin du
ciel."
Un dernier râlement, et ce fut tout; Mme Samaky n'était plus.
Dragomira s'agenouilla auprès du lit et se mit à prier à haute voix:
"Seigneur, sois miséricordieux pour sa pauvre âme; remets-lui sa
faute, et aie pitié de tous ceux qui errent et pèchent sur cette
terre."
Au bout de quelques instants, Dragomira ouvrit la fenêtre et alla dans
le jardin pour enterrer au plus épais des broussailles le mystérieux
flacon et le verre où était resté un peu de résidu. Au moment où elle
revenait vers la maison, une forme sombre se détacha de la muraille.
"Qui est là? demanda Dragomira.
- Moi, Sergitsch.
- C'est fait.
- Elle est morte?
- Oui.
- Est-celle morte volontairement?
- Non, elle s'est défendue.
- Espérons que Dieu aura pitié d'elle et acceptera votre action comme
une expiation de ses péchés.
- Maintenant, je vais m'en aller, dit Dragomira, je n'ai plus rein à
faire ici.
- Non, vous devez rester, il faut veiller la morte jusqu'à ce que je
revienne.
- Alors, je reste."
Sergitsch s'éloigna et Dragomira rentra dans la maison. Elle ferma la
porte de la chambre où gisait la morte, prit la clef, s'étendit sur un
divan dans l'antichambre, se couvrit de son manteau et
s'endormit. Elle reposa paisiblement, immobile elle-même comme une
morte, avec l'innocent sourire d'un enfant, jusqu'au matin, jusqu'au
moment où le soleil apparut, clair et chaud. Alors une voiture arriva,
et Sergitsch en descendit.
Il venait afin de prendre possession de la maison et du bien au nom de
la confrérie dont il était président. Peu de temps après lui
arrivèrent quatre des frères avec un cercueil. Le danger de la
contagion fournit un prétexte commode pour éloigner toute autre
personne. Dragomira mit la morte dans la bière qui fut aussitôt
fermée. Sergitsch se rendit ensuite chez le directeur de la localité
et chez le prêtre. Grâce à son éloquence sonnante, Sergitsch, "eu
égard au caractère de la maladie qui avait emporté Mme Samaky", obtint
l'autorisation de l'enterrer le soir même.
Quand tout fut terminé, Sergitsch revint à la maison de la morte et
rentra dans sa chambre avec Dragomira.
"Je vous prie de rester encore ici, noble demoiselle, dit-il. Vous
aurez encore à faire dans le voisinage, peut-être cette nuit même.
- De quoi s'agit-il?
- Vous avez vu le jeune gentilhomme que la juive a pris dans ses
filets?
- Pikturno?
- Oui, cette nuit-ci ou la nuit prochaine, il aura un rendez-vous dans
le cabaret qui se trouve sur la route, à moitié chemin de Kiew.
- Serons-nous là en sûreté?
- Tout à fait en sûreté.
- J'attendrai donc ici votre message.
- Parfaitement. La maison nous appartient désormais, continua-t-il,
vous êtes ici la maîtresse; je vais signifier aux gens de service
qu'ils sont à vos ordres et qu'ils doivent vous obéir en tout.
- Mais je ne peux pourtant pas dans ce costume?...
- On y a pensé. Vous devez continuer ici à jouer votre rôle; mais dans
le cabaret de là-bas, vous trouverez tout ce dont vous avez besoin
pour changer d'habillement.
- Bien.
- Je vous laisse maintenant. L'apôtre sera content de vous. Que le
ciel vous bénisse!" dit Sergitsch en terminant; puis il remonta en
voiture et partit.
Dragomira resta seule dans cette maison silencieuse, solitaire,
sinistre. Les gens de service étaient réunis dans le fournil qui se
trouvait de l'autre côté de la cour. De temps en temps le vent
apportait un murmure de prières et de chants funèbres. Au dehors il
faisait noir; quelques rares étoiles se montraient dans le ciel
couvert d'épais nuages blanchâtres. Puis, quelques légers flocons
tombèrent sur le sol, et tout d'un coup la neige se mit à
tourbillonner autour de la maison et du jardin.
Dragomira allait et venait, les bras croisés sur sa poitrine. Elle
était disposée à quelque chose de méchant, de cruel. Au moindre bruit
qui se faisait entendre, elle espérait voir arriver le messager qui
devait l'appeler au cabaret. Elle aspirait au mouvement, à l'action,
au combat; la solitude et l'isolement lui devenaient insupportables.
A plusieurs reprises, elle crut entendre la bruyante et lourde
respiration, le râle de la malade; puis sur le mur apparaissait une
ombre qui semblait la menacer.
Elle finit par sortir dans la cour, appela le vieux cocher et demanda
un cheval. Le vieillard, tout courbé par l'âge, la regarda avec
étonnement. Il n'avait évidemment pas idée d'une infirmière allant à
cheval, et encore allant à cheval par un si mauvais temps et à une
pareille heure. Cependant, comme Dragomira réitérait son ordre, il
obéit.
Elle attacha solidement sa chevelure, enroula un mouchoir blanc autour
de sa tête et mit son vêtement de fourrure. Quand elle sortit, une
cravache à la main, le cocher amenait déjà le cheval. Elle sauta en
selle et fit ouvrir la porte. Le cheval, jeune et ardent, qui était
resté longtemps à l'écurie, se montrait indocile et reculait
effarouché, chaque fois qu'elle tentait de sortir. Cette résistance
semblait lui plaire; elle était justement en humeur de lutter et de
briser cette singulière résistance. Elle l'excita de la voix, fit
siffler sa cravache, et finit par si bien le dompter, qu'il céda à sa
volonté et en quelques légers bonds l'emporta à travers la tempête et
la nuit.
Elle galopait maintenant sur la grand'route, dans une neige profonde,
au milieu des flocons qui tourbillonnaient, poussés contre elle par le
vent. La lutte sauvage des éléments lui faisait du bien et calmait
l'excitation de ses sens. Elle était encore poursuivie par de pâles et
plaintifs fantômes qui flottaient çà et là sur les sombres prairies,
des deux côtés de la route, ou qui l'attendaient en la guettant sur la
lisière du bois de bouleaux.
Devant elle, comme une noire muraille, se dressa la forêt de
sapins. Elle s'y élança, sans avoir peur ni de l'obscurité qui régnait
sous les arbres secoués par la tempête, ni des voix qui retentissaient
dans les airs, sortaient des profondeurs de la forêt et parfois
semblaient monter de l'abîme. Elle ne connaissait pas la crainte. On
eût dit bien plutôt que son courage impassible se rendait peu à peu
maître de la nature déchaînée. Les hurlements du vent se perdirent
dans le lointain; la neige cessa de tourbillonner; à peine en
tombait-il maintenant quelques flocons; l'armée des étoiles étincela
dans le ciel clair et paisible.
Cependant, de nouveaux ennemis approchaient. Dans les fourrés
apparaissaient des lueurs errantes; des yeux brillaient, une bande de
loups s'élança.
Dragomira sentit son cheval trembler sous elle, mais elle resta
calme. Elle s'avança avec sang-froid en suivant le milieu de la route
et prit son revolver.
Déjà le premier loup sautait par-dessus le fossé.
Un éclair, une détonation... il roula dans la neige aux pieds de
Dragomira. Elle cravacha vivement son cheval et partit au galop. Il
s'écoula quelque temps avant que les loups ne la poursuivissent; elle
les vit dans le lointain accourir comme des chiens qui se réunissent
pour chasser une noble bête. Elle avait déjà laissé derrière elle la
forêt de sapins, et, faisant un long détour, elle traversait les
plaines couvertes de neige pour revenir à Myschkow.
Les loups s'approchèrent de nouveau et firent entendre leurs rauques
hurlements derrière les sabots de son cheval; de nouveau elle fit feu
de son revolver, une fois, deux fois, et prit de l'avance. Enfin, elle
aperçut devant elle le toit de la maison couverte de neige, dont la
blancheur apparaissait à travers les sombres peupliers dépouillés.
Les hurlements ne s'entendaient plus, les effrayantes formes
s'évanouirent.
Cheval et écuyère reprenaient haleine. Dragomira laissait maintenant
le superbe animal aller au pas, et lui tapait doucement sur le cou
pour le caresser. La porte était encore ouverte. Elle entra dans la
cour et sauta à terre. A son appel, le vieux cocher arriva et prit le
cheval.
Quand Dragomira pénétra dans la maison, elle brillait comme un
chérubin: la gelée avait saupoudré ses cheveux, son vêtement et sa
fourrure de diamants étincelants qui, dans la chaude atmosphère de la
chambre, se changèrent en gouttes d'argent et tombèrent lentement à
terre. Maintenant elle se sentait bien; elle jeta sa cravache sur un
meuble et se débarrassa de ses vêtements humides. Fatiguée et
échauffée par sa course, elle s'étendit sur le divan. Les fantômes
s'étaient évanouis. La maison solitaire avait pris quelque chose de
paisible et de familier.
Dragomira n'était là que depuis peu de temps, lorsqu'on frappa
doucement à la fenêtre.
Elle se leva et ouvrit si rapidement que les vitres en tremblèrent.
"Qui est là?
- Moi, noble demoiselle."
La juive était dehors et souriant d'un méchant sourire.
"Nous avons besoin de bous, murmura-t-elle, ma voiture est là, sur la
route; préparez-vous."