C'est de l'enfer que me vient cette pensée. SILVIO PELLIGO.
Dragomira venait de s'éveiller, lorsque Sergitsch arriva avec un
message important.
"Il faut partir sur-le-champ, noble demoiselle, dit-il, c'est une
affaire des plus sérieuses; l'apôtre ne veut la confier qu'à vous,
parce qu'il vous sait prudente et résolue. Vous vous rendrez
aujourd'hui à Mischkoff, en qualité d'infirmière de notre confrérie,
auprès de Mme Samaky. C'est une veuve d'un certain âge, qui vit
seule. Elle a une fièvre typhoïde. Avez-vous peur de la contagion?
- Non, je ne crains rien. Je sais maintenant que le ciel a besoin de
moi, et je suis partout dans la main de Dieu.
- Alors, venez.
- Laissez-moi seulement deux minutes pour m'habiller."
Sergitsch sortit de la chambre, et, en quelques instants, Dragomira
fut prête à partir. Après avoir donné différentes instructions à
Cirilla, elle quitta la maison avec Sergitsch et se rendit chez lui
pour prendre la robe et le mouchoir de tête d'une infirmière. Elle
était étrangement belle dans ce costume de religieuse; son visage
surtout, ordinairement austère, avait la douce expression d'une figure
de madone. Quand Sergitsch l'eut enveloppée dans une grande fourrure
de renard qu'il tenait toute prête, il lui remit une lettre cachetée
qu'elle ne devait pas ouvrir avant d'être à destination, et la fit
monter dans une voiture qui attendait et que conduisait le paysan
Doliwa, un de ses affidés. Puis Dragomira quitta Kiew. La route,
boueuse et sans fin, traversait un pays désert où il n'y avait rien à
voir que des bandes de corneilles et des saules rabougris.
Dragomira arriva à midi, se chauffa un peu, ouvrir la lettre de
l'apôtre, la lut deux fois avec la plus grande attention et la mit
ensuite dans le poêle. Quand elle fut bien sûre qu'il n'en restait pas
trace, elle entra tout doucement dans la chambre de la malade.
C'était une grande salle, où l'on ne voyait pas très clair, à cause
des rideaux de couleur sombre qui étaient fermés. Il y régnait une
odeur lourde et engourdissante.
Dragomira commença par tirer les rideaux et ouvrir la fenêtre.
"Le médecin l'a bien dit, murmura la vieille femme qui était auprès du
lit, mais nous n'avons pas osé."
La malade ouvrit les yeux, s'appuya sur le bras gauche et regarda
Dragomira avec étonnement. C'était une femme d'environ quarante ans,
maigre, aux joues creuses; sa chevelure embrouillée avait des reflets
rouges, et ses grands yeux gris hallucinés semblaient percer la jeune
fille qui se tenait tranquillement devant elle.
"Qui êtes-vous? demanda-t-elle.
- L'infirmière de Kiew.
- C'est bon. J'en suis bien aise. Et comment vous nommez-vous?
- Soeur Warwara.
- Ah! ce feu!...
- C'est la fièvre, dit Dragomira, mais vous allez vous trouver plus à
votre aise, maintenant que j'ai ouvert la fenêtre.
- Je vous remercie; la lumière fait du bien; j'étais comme dans un
tombeau. On ne m'enterrera pourtant pas vivante? J'ai le temps de
mourir. Faut-il donc que je meure?
- J'espère qu'avec l'aide de Dieu nous triompherons de la maladie,
répondit Dragomira.
- Oui, vous, c'est Dieu qui vous a envoyée, murmura Mme Samaky; vous
avez l'air de son ange."
Elle saisit la main de Dragomira et la baisa, puis elle retomba sur
ses oreillers et tourna son visage du côté de la muraille.
Dragomira renvoya la vieille et s'installa auprès du lit. Elle n'avait
pour le moment qu'une seule chose devant les yeux, faire son devoir;
et elle ne se refusait à aucune besogne, les soins les plus infimes ne
lui répugnaient pas; chaque jour, vers le soir, le médecin venait, et
tout ce qu'il prescrivait, Dragomira l'exécutait avec conscience et
zèle. Elle ne s'écartait ni jour ni nuit du lit de la malade; elle ne
s'absentait même pas un moment pour prendre sa nourriture; elle
restait là, toujours calme, patiente et de bonne humeur.*
C'était la troisième nuit. Mme Samaky, qui depuis bien des heures
était en proie au délire de la fièvre, revint tout à coup à elle,
regarda autour d'elle avec de grands yeux étonnés, et saisit la main
de Dragomira.
"Cela va mal pour moi, murmura-t-elle, dites-moi la vérité.
- Jusqu'à présent le médecin est satisfait de la marche de la maladie.
- Oui... mais il serait peut-être bon tout de même de faire venir un
prêtre.
- Si vous le désirez.
- Je n'ai pas non plus fait encore de testament. L'homme doit toujours
être prêt, il ne sait pas quand Dieu l'appellera.
- Si vous le voulez, je suis à votre disposition pour écrire ce que
vous me dicterez.
- Nous avons encore le temps, ne croyez-vous pas?
- Certainement.
- Je voudrais bien ne pas mourir."
Dragomira sourit.
"Pourquoi souriez-vous?
- Parce que je ne comprends pas comment on peut craindre la mort. Je
comprends aussi peu l'amour de la vie qui possède la plupart des
hommes. Je donnerais volontiers la mienne pour la vôtre.
- Parce que vous êtes un ange.
- Non, mais parce que j'estime bien plus l'éternité que les quelques
jours de la vie d'ici-bas. Tout pas que nous faisons sur cette terre
peut nous conduire à notre perte, car partout sont tendus les lacets
invisibles du péché.
- C'est vrai; ce n'est que trop vrai.
- Seule la pénitence peut nous obtenir le pardon; seule la mort peut
nous apporter l'expiation.
- Pourtant vous... Comment, si jeune!... si belle!... vous désirez
mourir?
- Oui, j'aspire à la mort, répondit Dragomira, mais non pas à une mort
survenue par hasard; j'aimerais à sacrifier volontairement ma vie,
comme les saints martyrs.
- Vous croyez que nous pouvons ainsi sauver notre âme?
- La victime qui tombe avec joie devant l'autel apaise le juge
éternel.
- Vous pouvez bien avoir raison."
Le jour commençait à poindre; Mme Samaky, après avoir sommeillé
quelque temps, s'éveilla, prit sa potion et regarda Dragomira d'un oeil
scrutateur. "Je veux un prêtre, murmura-t-elle.
- Tout de suite?
- Tout de suite."
Dragomira envoya chercher un prêtre.
La malade se confessa et reçut la communion.
Quand le prêtre l'eut quittée, elle se trouva bien et causa gaîment
avec Dragomira.
"Conseillez-moi, dit-elle enfin, qui dois-je faire mon héritier? je
n'ai plus que des parents éloignés qui se sont assez mal conduits
envers moi. Ne vaudrait-il pas mieux laisser mon bien à n'importe
quelle institution pieuse?
- Sans aucun doute, répondit Dragomira, c'est Dieu qui vous a inspiré
cette pensée. Faites un testament en faveur de notre confrérie: elle
donne à manger à ceux qui ont faim, elle habille ceux qui sont nus,
elle soigne ceux qui sont malades. Ce sont des milliers de bienfaits
dont votre générosité sera la source jusque dans l'avenir le plus
reculé.
- Oui, c'est ma volonté; prenez du papier et de l'encre."
Dragomira fit ce que la malade demandait, et celle-ci se mit à
dicter. Quand le testament fut terminé et que Dragomira l'eut relu,
Mme Samaky le signa. "Mettez-le là dans le bureau, dit-elle, ou plutôt
non, il vaut mieux que vous le gardiez; c'est sur vous qu'il sera le
plus en sécurité. On ne peut pas savoir, il y a de méchantes gens. Ma
famille a pour sûr un espion ici."
Vers le soir, l'apôtre apparut soudain à la fenêtre ouverte et fit un
signe à Dragomira. La malade ne pouvait pas le voir; la tête du lit
était tournée du côté de la fenêtre; de plus un paravent se trouvait
entre la fenêtre et le lit.
"Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, lorsque Dragomira se leva.
- Rien, je vais seulement chercher un peu de glace."
Elle attendit que la malade se fût rendormie, et se glissa vers la
fenêtre sur la pointe des pieds.
"Comment va-t-elle?
- Bien.
- Alors elle ne mourra pas?
- Le médecin a bon espoir de la sauver.
- A-t-elle fait le testament?
- Oui.
- En faveur de la confrérie?
- Oui."
L'apôtre inclina légèrement la tête. Au bout de quelques instants il
regarda Dragomira de ses yeux bleus, puissants et interrogateurs.
"Ta tâche n'est pas encore accomplie.
- Je le sais, je resterai ici jusqu'à ce qu'elle soit sauvée.
- C'est son âme qu'il importe de sauver. Ne t'a-t-elle fait aucune
confidence?
- Non.
- Il faut mettre tout en oeuvre pour lui arracher le secret qu'elle
cache si soigneusement. Elle a un lourd péché sur la conscience;
sonde-la, mais sois prudente. Les malades sont toujours défiants.
- Et quand elle aura avoué?
- Alors, cherche à la convertir.
- Je ferai tous mes efforts, mais si je ne réussissais pas?
- Alors, vois comment tu pourras sauver son âme.
- Tu peux avoir pleine confiance en moi.
- Je le sais, c'est pour cela que je t'ai choisie. Dieu t'a destinée à
une grande oeuvre. Sois seulement courageuse et inflexible.
- Tant que Dieu m'assistera, rien ne m'arrêtera.
- Adieu."
L'apôtre la bénit et disparut dans l'obscurité des arbres et des
buissons qui entouraient la maison de ce côté-là.
Le jour tombait. Au dehors, la brume flottait mystérieusement, et
l'épais crépuscule qui remplissait la chambre prenait des formes
étranges; la malade s'agita.
"Vois-tu... là? s'écria-t-elle tout à coup, en se dressant sur son séant
et en étendant son bras décharné.
- Oui... je vois, dit tranquillement Dragomira.
- Est-ce que tes cheveux ne se dressent pas sur ta tête? s'écria Mme
Samaky; que veut-il? il me parle...
- Il demande satisfaction.
- Il a raison, car je l'ai fait mourir. J'étais égoïste, dure, sans
coeur. N'y a-t-il aucune expiation? Dieu ne peut-il pas être
miséricordieux?"
La malade se tordait les mains et regardait Dragomira avec des yeux
suppliants.
"Il y a une expiation.
- Laquelle?
- La mort.
- Si Dieu le veut, je mourrai.
- Il faut mettre fin vous-même à votre vie, vous offrir comme victime
sur l'autel du Seigneur.
- Moi?... moi-même?... Non, non! je ne veux pas mourir."
La malade retomba dans son délie et se roula sur son lit en gémissant
et en frissonnant. Dragomira avait allumé la petite lampe et lui avait
mis son abat-jour. Elle jetait une lumière indécise dans la chambre et
faisait de grands cercles brillants au plafond. Les spectres
s'évanouirent; la lune se montra, et devant sa sainte clarté
disparurent aussi les nuages qui, comme une vapeur d'enfer, avaient
rempli la maison de fantômes. La malade se calma.
Minuit approchait quand la vieille servante entra sans bruit et
avertit Dragomira qu'un monsieur de Kiew était là et désirait lui
parler.
Dragomira passa dans la chambre à côté et trouva Sergitsch.
"Nous ferons mieux de sortir dans le jardin, dit-il à voix basse et en
regardant avec inquiétude autour de lui, j'ai de nouvelles
instructions à vous communiquer."
Dragomira passa devant. Ils s'avancèrent ente les buissons des
groseilliers tout dénudés et arrivèrent à la tonnelle où pendaient
encore quelques feuilles jaunes. Dragomira appuya son bras à un piquet
et regarda Sergitsch avec une sorte d'inquiétude.
"Avez-vous les testament?
- Oui.
- Donnez-le-moi; voici l'ordre de l'apôtre."
Dragomira lut le billet que Sergitsch lui avait présenté, tira le
testament de son corsage et le lui remit.
"A-t-elle avoué?
- Non, mais dans son délire elle a parlé d'un homme dont elle
s'imputait la mort.
- C'était son mari; son sang retombe sur elle.
- J'essayerai de la sauver.
- Elle vous promettra tout tant qu'elle sera malade; une fois guérie,
elle recommencera son ancienne vie de péchés.
- Que faut-il donc faire?
- Voici une médecine pour son âme."
Sergitsch tire d'une poche avec précaution une petite fiole contenant
une liqueur brune et la donna à Dragomira.
"Qu'ai-je à faire?
- Il faut qu'elle meure.
- Quand?
- Cette nuit. Etes-vous décidée?
- Que la volonté de Dieu soit faite."