FLECHE D'AMOUR

Le monde entier ne vaut point vos appas. VOLTAIRE (la Pucelle).

Zésim revenait du champ de manoeuvre, un peu fatigué et mécontent, et

passait avec l'indifférence d'un aveugle le long des brillants

magasins, des élégantes, dont les robes l'effleuraient. Tout à coup,

une voix claire et charmante retentit de l'autre côté de la rue; le

jeune officier s'arrêta, et Anitta, suivie de sa vieille femme de

chambre, vint à lui d'un pas rapide et joyeux.

"Que je suis heureuse de vous rencontrer! dit-elle, en lui tendant sa

petite main, nous allons aujourd'hui à l'Opéra; vous y viendrez aussi,

n'est-ce pas?

- Pour sûr, du moment que je sais que vous y serez.

- Et vous viendrez nous voir dans notre loge?

- Puisque vous le permettez.

- Oh! certainement."

Zésim fit mine de prendre congé de la jeune fille.

"Avez-vous du service? demanda Anitta. Pourquoi partez-vous si vite?

Accompagnez-moi au moins jusqu'à la promenade.

- Avec plaisir."

Ils marchaient l'un à côté de l'autre et causaient sans souci et

familièrement. Au milieu de la promenade, là où les bosquets touffus

faisaient une espèce d'abri contre les regards curieux, Anita

s'arrêta.

"Maintenant, vous pouvez vous en aller, mais n'oubliez pas de vous

trouver, à sept heures auprès de l'escalier; j'ai une si jolie

toilette!"

- Zésim lui prit la main, repoussa un peu son manteau, et lui baisa le

bras entre le gant et la manche.

"M'aimez-vous? demanda tout bas Anitta.

- De tout mon coeur.

- Moi aussi, je vous aime bien."

Elle le regarda d'un regard enchanteur, lui dit adieu d'un charmant

petit signe de tête et partit. Zésim la suivit des yeux et soupira; ce

n'était pas la tristesse, mais l'émotion du bonheur qui le faisait

soupirer.

Le soir, Zésim se tenait, le coeur palpitant dans le vestibule du

théâtre, au bas de l'escalier recouvert de tapis. Les élégants

chevaliers et les dames en riche toilette défilaient devant lui. Mais

aucune de ces beautés n'obtenait de lui plus qu'un coup d'oeil fugitif

et indifférent. Cependant, en passant devant le bel officier, l'une

redressait fièrement les épaules et la tête, l'autre riait d'un rire

forcé, une troisième lui lançait des regards provocants; toutes le

remarquaient et cherchaient à en être remarquées.

Enfin arriva celle qu'il attendait. Elle était avec sa mère. Sa

toilette était, en effet, très jolie: elle avait une robe de satin

rose, à traîne courte, un manteau de théâtre de soie blanche brochée,

garni de renard blanc, une rose blanche au corsage, une autre dans les

cheveux. Il ne pouvait y avoir rien de plus ravissant que ce contraste

de l'hiver et du printemps. Anitta sourit et fit un signe de tête à

Zésim en passant devant lui de son pas léger.

Cependant le comte Soltyk était assis dans sa loge, déjà énervé et

ennuyé. Il avait envoyé des fleurs à la prima donna, mais dans le fond

elle lui était aussi indifférente que les dames appuyées au balcon de

velours, qui braquaient leurs lorgnettes sur lui. Mme Oginska et sa

fille entrèrent dans le loge qui était en face de celle du comte. Le

regard de Soltyk effleura la mère; il la reconnut; et comme pour le

moment il n'avait rien de mieux à faire, il regarda fixement la fille.

Anitta resta debout un instant conter le balcon, sans plus se douter

de l'attention du comte que si elle avait été une marchandise vivante

dans un marché d'esclaves. Le comte s'était soudain animé; ses joues

se colorèrent, ses lèvres frémirent. Ses yeux ardents dévoraient cette

charmante créature, à la grâce presque enfantine, et s'arrêtèrent

longtemps sur ce visage si pur et si délicieux. On joua l'ouverture,

le choeur chanta et la prima donna fit son entrée. C'est en vain

qu'elle essaya, elle si capricieuse et si hautaine d'ordinaire,

d'attirer l'attention du comte; il n'avait d'yeux que pour la loge

d'en face. Des sensations qu'il n'avait jamais connues jusqu'alors

envahissaient son coeur malgré lui, son sang bouillonnait, et son

imagination commençait à travailler violemment. Il était habitué à

obtenir immédiatement tout ce qui lui plaisait. Cette fois, les

circonstances faisaient que l'objet de ses désirs était séparé de lui

par un mur infranchissable; c'était un attrait de plus. Et ce qui

l'excitait presque encore davantage, c'est que la jeune fille n'avait

pas même l'air de se douter de sa présence. Lui! le comte Soltyk, le

possesseur de tant de millions, le magnat, le conquérant, l'Adonis, il

n'était certes pas facile de ne pas le remarquer; et cependant, voilà

que cette chose incroyable, impossible, se faisait.

Soltyk, en proie à une vive agitation, perdit tout empire sur lui-même

lorsque après le second acte Zésim apparut dans la loge des Oginski,

prit place derrière Anitta, et que celle-ci, tournant le dos à la

scène et au comte, engagea une conversation vive et familière avec le

jeune officier. Soltyk descendit dans les coulisses, déclara à la

prima donna qu'il trouvait sa toilette abominable, puis il alla au

buffet, avala d'un seul trait un verre de punch brûlant et demanda sa

voiture.

Le jésuite était dans son cabinet de travail tout rempli de

livres. Plongé dans un in-folio; il consultait différents Pères de

l'Eglise à propos d'une grave question, lorsque la porte s'ouvrit

brusquement. Le comte Soltyk entra, jeta sur un meuble son vêtement de

fourrure, et, sans dire un mot, se mit à aller et venir à grands pas

dans l'étroit espace qui restait au milieu de la pièce.

"Est-ce que l'opéra est déjà fini? demanda le P. Glinski étonné.

- Non.

- Qu'est-ce qu'il y a donc? vous avez l'air agité."

Le comte attendit longtemps sans répondre et continua sa

promenade. Enfin il s'arrêta devant le jésuite, et le regardant bien

en face:

"Je l'ai vue, murmura-t-il.

- Qui?

- Anitta.

- Ah!... Et c'st ce qui vous déterminé à quitter le théâtre?

- Oui, répondit le comte, j'ai horreur, comme vous savez, de toutes

les sensations vagues, de tous les états équivoques. Et maintenant

je ne peux pas m'empêcher de me demander en vain à moi-même ce qui

m'est arrivé, ce qui m'émeut et ce que je veux.

- C'est pourtant bien simple.

- Qu'en pensez-vous?

- Vous êtes amoureux.

- Moi?..."

Soltyk le regarda fixement.

"Vous pourriez bien avoir raison. Comme je n'ai jamais encore été

amoureux, je ne peux pas en juger. Mais c'est bien possible. Je suis

agacé, mécontent, inquiet; je me fais l'effet d'un enfant maussade.

- Dieu soit loué! vous êtes amoureux.

- Je commence moi-même à le croire, parce que, sans motif aucun, je me

sens une haine ardente contre le jeune officier qui était assis à

côté d'elle, et avec qui elle causait d'une si aimable façon.

- Jadewski? Ah! quant à celui-là, vous n'avez pas besoin de vous en

inquiéter; il ne tire pas à conséquence.

- Je ne m'en inquiète pas non plus, répondit Soltyk; s'il me gêne, je

m'en débarrasse tout bonnement en lui brûlant la cervelle, et son

compte est réglé. Mais, elle, la jeune fille, Anitta? si elle

l'aime?

- Il n'y a pas encore bien longtemps qu'elle aimait ses poupées; en ce

moment, elle aime ses amies. Ce coeur est jusqu'à nouvel ordre une

feuille blanche et sans tache. Heureux celui qui y écrira le

premier!

- Je veux faire sa connaissance, dit brusquement Soltyk.

- Cela ne vous sera pas difficile, cher comte, on vous recevra à bras

ouverts.

- Mais c'est que depuis longtemps j'ai singulièrement négligé les

Oginski.

- Vous n'en serez que mieux accueilli.

- Advienne que pourra, s'écria Soltyk, il faut que je fasse la

conquête d'Anitta. A quoi me servent mon nom, mon rang, ma richesse

sans cet ange? C'est la première fois que je peux penser à donner ma

main à une jeune fille sans avoir envie de rire de moi-même.

- Si vous amenez cette charmante créature comme reine et maîtresse

dans votre maison, tout le monde vous enviera," dit le jésuite.

Soltyk s'assit sur une chaise et respira profondément.

"Que pourrais-je bien faire maintenant? Je suis incapable de dormir.

- Prenez un peu d'eau gazeuse."

Soltyk se mit à rire, puis sonna et ordonna de seller son cheval

arabe. Quelques minutes plus tard, il s'élançait à travers la nuit

claire et froide. Cependant le jésuite restait assis devant ses Pères

de l'Eglise et souriait comme un homme heureux, en prenant avec

délices une prise de son excellent tabac d'Espagne.

Le lendemain, dans la matinée, il vint en cachette chez M. Oginski,

et, fort content de lui-même, il annonça la visite de Soltyk. Anitta

ne fut pas peu surprise lorsque sa mère, après le dîner, fit une

inspection méticuleuse de sa toilette, et la baisa ensuite au front

avec une expression d'orgueil.

Quand l'équipage du comte arriva devant la porte, la chère jeune fille

était dans le jardin avec Livia et ne se doutait de rien. Soltyk vint

accompagné du jésuite. Après qu'on eut échangé quelques mots de

politesse, il demanda où était Anitta.

"Elle joue sur la prairie avec une amie, dit Mme Oginska, c'est encore

une enfant, monsieur le comte.

- Nous pourrions bien faire une petite promenade, proposa le

P. Glinski.

- Certainement."

Le comte aida Mme Oginska à mettre sa mantille et lui offrit le bras

pour descendre l'escalier.

"Ne vous attendez pas à des merveilles, lui chuchota-t-elle, on sait

combien vous êtes difficile.

- J'ai vu mademoiselle votre fille au théâtre, répondit Soltyk, et

j'ai été ravi de voir à la fois tant de beauté, de noblesse et de

pureté.

- Vous êtes trop indulgent."

Le P. Glinski marchait en avant, et quand les jeunes filles

l'aperçurent, elles accoururent à sa rencontre.

"Vous allez jouer au loup avec nous! dit Anitta.

- Une autre fois, mon enfant, répondit le père, aujourd'hui le comte

Soltyk est venu; il désire vous être présenté."

Déjà Mme Oginska et le comte approchaient.

"Voici ma fille, dit-elle avec des yeux rayonnants; le comte Soltyk

désire faire ta connaissance... mais quel air tu as, avec les cheveux

ébouriffés et les joues rouges comme celles d'une paysanne!"

Anitta se tenait debout, la tête baissée, devant Soltyk; elle

respirait avec une certaine gêne sous la fourrure de sa kazabaïka, et

ses mains serraient fortement le cerceau avec lequel elle venait de

jouer.

"Je suis bien heureux de faire votre connaissance," dit le comte.

Anitta jeta un regard craintif du côté de sa mère. Celle-ci avait pris

la bras de Glinski et proposait au comte de faire la visite du

jardin. Soltyk était tout disposé et il suivit avec les deux jeunes

filles la maîtresse de maison qui avait pris les devants.

"On ne vous a pas encore vue jusqu'à présent, mademoiselle, dit Soltyk

reprenant la parole; vous semblez fuir nos réunions.

- J'étais hier au théâtre, pour la première fois, répondit Anitta,

c'était très joli, n'est-ce pas? J'irai probablement aussi à un bal.

- Ce serait uns injustice de la part de vos parents que de vous

dérober à nous, continua Soltyk.

- Anitta est encore si jeune! dit la mère en se mêlant à la

conversation, elle a bien le temps de faire connaissance avec le

grand monde. Mais j'espère que maintenant vos visites seront moins

rares, monsieur le comte.

- Certainement. J'apprécie à sa valeur tout l'honneur de votre aimable

permission.

- Ce que vous pouvez faire de mieux, dit le jésuite en s'adressant à

Anitta, c'est de proclamer mon cher comte votre Maître de

plaisir. Personne n'approche de lui pour arranger des fêtes.

- Vraiment?

- Je me mets entièrement à votre disposition, mademoiselle."

Après avoir parcouru le jardin, ils regagnèrent tous ensemble la

maison. M. Oginski était encore absent, en vertu d'une combinaison de

sa femme, pour que le comte ne fût pas forcé de causer avec lui. Mme

Oginska proposa une partie de dominos au jésuite, et pria Livia de se

mettre au piano. Soltyk resta ainsi seul avec Anitta dans un coin à

moitié sombre. Il fit des efforts inutiles pour l'amener à parler; à

côté de lui elle se sentait gênée et intimidée, et ne fut vraiment à

son aise qu'au moment où il partit.

"Elle est merveilleusement jolie, dit Soltyk, lorsqu'il se retrouva

dans la voiture à côté du jésuite, mais elle est encore

remarquablement timide, pour ne pas dire peureuse.

Elle a entendu trop parler de vous, mais cela ne peut que vous être

utile; les hommes que les femmes aiment le plus facilement sont ceux

dont on leur dit de se méfier."

"Eh bien! que dis-tu de Soltyk? demanda Mme Oginska à sa fille quand

elles se trouvèrent seules.

- C'est un bel homme."

Mme Oginska la menaça du doigt en souriant.

"Non, maman, non, reprit Anitta, cela n'empêche pas que je ne pourrais

jamais l'aimer; il a quelque chose qui me fait peur.

- Cela se passera, mon enfant.

- Jamais, maman, jamais!"

La pêcheuse d'âmes · 第 25 / 108 题