ANGE OU DEMON?

Quand les diables veulent faire commettre les pires péchés, ils

attirent d'abord par des apparences innocentes. SHAKESPEARE

Dragomira s'était trouvée bien seule dans les derniers temps. Elle

n'avait fait aucun pas vers son but, et l'inactivité à laquelle elle

était provisoirement condamnée lui rendait d'autant plus sensible le

manque de connaissances et de relations. Un soir elle était assise

dans son petit salon, auprès de la cheminée, se chauffait les pieds et

songeait.

De pensée en pensée, elle était arrivée à une espèce d'émotion assez

agréable, lorsqu'elle entendit sonner. On ouvrit la porte de la

rue. Peut-être était-ce la juive qui venait; on avait besoin de son

bras.

Cirilla se glissa dans chambre, et l'avertit qu'il y avait là un

monsieur qui désirait parler à Dragomira.

"Qui est-ce?

- Je ne le connais pas, répondit la vieille, pourtant c'est un des

nôtres. Il m'a donné le signe; c'est le prêtre qui l'envoie.

- Introduis-le donc."

Quelques instants plus tard entrait un homme fait pour imposer à toute

femme, sauf à celle qui était là. Lui et Dragomira restèrent quelque

temps debout et muets l'un devant l'autre, les yeux dans les yeux, se

considérant réciproquement avec une sorte de curiosité et

d'admiration. La belle jeune fille reprit sa première place et indiqua

à l'étranger une chaise qu'il ne prit pas. Il se contenta d'appuyer

une main sur le dossier, et remit une lettre à Dragomira. Cette lettre

venait de l'apôtre et contenait ce qui suit:

"Je t'envoie Karow, qui nous a déjà rendu de grands services; il se

mettra à ta disposition. Tu peux te confier à lui sans réserve."

Dragomira parcourut de nouveau du regard le jeune homme qui se tenait

debout devant elle avec la modestie de la force et du courage. De

moyenne grandeur, taillé en athlète, dans la fleur de la beauté et de

la santé, il avait de hautes bottes, un pantalon collant et une courte

tunique de velours qui le faisaient paraître encore plus à son

avantage. Son visage, bien dessiné, était légèrement bruni; son nez,

fin, était un peu retroussé; il avait la bouche bien accentuée, les

cheveux foncés, et des yeux bleus dont le regard vous pénétrait avec

une sorte de puissance diabolique. Une autre aurait frissonné sous le

calme rayon de ces yeux ou se serait sentie subjuguée pour

toujours. Dragomira se dit: "Enfin! voilà donc un homme, un associé,

comme il m'en faut un."

"Vous demeurerez maintenant à Kiew? dit-elle.

- Oui, mademoiselle, et je vous prie de me donner vos ordres pour quoi

que ce soit.

- Je vous remercie. Et... vous êtes...?

- Je suis dompteur, attaché à la ménagerie Grokoff, qui est arrivée

hier dans cette ville.

- Ah! ça se trouve bien? Et quels animaux avez-vous dressés?

- Je crois que je les dompterais tous. J'ai ici pour le moment un

lion, deux lionnes, une tigresse, un léopard, deux panthères et un

ours.

- Puis-je les voir une fois?

- Certainement.

- Mais il faudrait que ce fût dans un moment où il n'y a personne.

- Le soir, alors, quand la représentation est finie et la ménagerie

fermée.

- Je vous préviendrai par écrit."

Karow s'inclina silencieusement.

Un hasard singulier voulut que, le soir même où Dragomira avait

annoncé sa visite à la ménagerie, Sessawine vint la voir. Il avait

dans l'intervalle fait la connaissance de la jeune fille. Elle lui

tendit la main et le pria de l'excuser pour quelques instants.

"J'ai deux mots à écrire au compteur Karow, dit-elle, il m'attend ce

soir à la ménagerie.

- Puis-je vous demander pourquoi?

- Pour me faire voir ses bêtes.

- C'est très intéressant, dit Sessawine, je vous prie de ne pas vous

gêner du tout pour moi. Je serais au contraire très heureux de

pouvoir vous accompagner.

- Bien, alors prenons le thé ensemble; nous irons ensuite voir les

bêtes."

Cirilla vint pour tenir compagnie aux jeunes gens. Elle jouait son

rôle de vieille tante vénérable avec beaucoup d'habileté, et avait

tout à fait bon air dans sa robe de soie et sa jaquette de

fourrure. Barichar prépara la table et apporta le samovar. Pendant que

Dragomira faisait le thé, Sessawine lui donnait des détails sur la

société de Kiew et exprimait ses vifs regrets que Dragomira n'en fît

pas partie.

"Je n'ai pas le sens du monde comme les autres jeunes filles de notre

temps, dit-elle, et je me fais une idée très sérieuse de la vie.

- M. Jadewski m'a parlé de cela; il vous appelait une philosophe."

Dragomira sourit.

"C'est ce que je suis le moins; je suis plutôt une personne d'un coeur

pieux et je cherche à vivre conformément aux commandements de Dieu. Je

considère cette existence comme un temps d'expiation.

- Pouvez-vous, créée comme vous l'êtes pour le triomphe et la joie,

pouvez-vous nourrir d'aussi sombres pensées?

- Tout homme voit le monde avec ses yeux; probablement, les miens sont

faits de manière à voir partout la désolation.

- Voilà pourquoi vous devriez sortir de chez vous, vous distraire.

- Je ne dis pas non, répondit Dragomira, mais qui me présentera? Ma

tante est toujours souffrante et, depuis bien des années déjà, vit

tout à fait retirée.

- Vous n'avez qu'à apparaître et l'on vous accueillera à bras

ouverts. En attendant, si vous voulez bien me le permettre, je

parlerai de vous à Mme Oginska; elle se hâtera de vous conquérir

pour son cercle.

- Ce serait un honneur pour moi d'être reçue chez elle.

- Nous ferons tout pour vous rendre votre séjour à Kiew aussi agréable

que possible, dit Sessawine; vous devriez aussi faire la

connaissance de Soltyk; c'est un homme dangereux, mais intéressant.

- J'ai entendu beaucoup parler de lui.

- On vous en a dit beaucoup de mal?

- Oui, beaucoup de mal.

- Et pourtant, vous précisément, ce me semble, vous sympathiseriez

avec Soltyk. Si différents que vous soyez tous les deux, vous avez

un trait commun de caractère, l'orgueil et le mépris du monde.

- Je ne suis pas orgueilleuse.

- Pourtant...

- Oh! vous ne vous doutez pas combien je puis être humble.

- Devant Dieu, peut-être.

- Devant les hommes aussi, quand ils vivent et agissent selon l'esprit

de Dieu.

- Vous croyez donc sérieusement que l'on peut forcer la destinée par

le sacrifice, le renoncement, les bonnes oeuvres?

- Non, je ne le crois pas; on peut seulement obtenir la grâce de Dieu

et la vie éternelle. Tant que dure notre pèlerinage sur cette terre,

nous devons accomplir la destinée pour laquelle nous sommes faits.

- Vous êtes fataliste.

- Oui et non. Je ne crois pas que rien arrive sans la volonté de Dieu.

- Alors le sang qui coule à torrents n'est versé que parce que c'est

la volonté de Dieu.

- Oui.

- Vous ne pouvez penser cela sérieusement.

- Je veux vous le prouver et entrer aujourd'hui même au milieu des

animaux féroces, quoique je ne sache pas comment on les dompte. Je

suis sûre qu'ils ne me déchireront que si ma destinée est d'être

déchirée.

- Ce serait défier Dieu."

Cette fois Dragomira ne répondit pas, et la conversation prit un autre

tour. Quand il fut temps de partir, Sessawine s'empressa d'envelopper

Dragomira dans son vêtement de fourrure. Il lui prit ensuite le bras

pour la conduire, à travers les rues éclairées et animées, sur le

champ de foire. C'est là que se trouvait la célèbre ménagerie dans une

vaste construction en bois. La représentation était finie. Il ne

restait plus que quelques rares flâneurs et gamins arrêtés devant

l'entrée, admirant les tableaux suspendis comme enseignes. Un nègre

habillé de rouge conduisit Dragomira et Sessawine dans l'intérieur, et

Karow vint avec empressement à leur rencontre pour leur donner, avec

beaucoup d'amabilité, toutes les explications nécessaires. Quand on

eut vu tous les animaux, Dragomira revint à la cage des lions.

"Les fières, les magnifiques bêtes! dit-elle. Avec quoi vous

protégez-vous contre leur férocité, monsieur Karow? Avec quoi les

maîtrisez-vous?

- Avec le regard et la voix, répondit Karow; si vous le désirez, je

vais vous donner une petite représentation de mon savoir faire.

- Non, je vous remercie, répondit Dragomira d'une voix calme, pendant

qu'elle dévorait des yeux les superbes animaux, mais permettez-moi

d'entrer dans la cage.

- Quelle idée! dit Karow, vous ne savez pas manier les bêtes, et, à

coup sûr, vous seriez mise en pièces.

- Je voudrais pourtant essayer.

- Mais vous plaisantez, mademoiselle, dit Sessawine.

- Non, c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux.

- Je vous en conjure... continua Sessawine, ce serait affreux si, bien

malgré moi, j'étais l'occasion de...

- Je voudrais voir, interrompit Dragomira, si Dieu ne m'a pas

réellement réservée pour quelque grande tâche, ou si je ne suis plus

qu'une feuille inutile de l'arbre de la vie.

- On ne doit pas faire des essais de cette sorte, dit Karow, en

regardant fixement Dragomira, ce ne serait pas du courage, mais de

la démence.

- Moi, je dirais que c'est de la confiance en Dieu, répliqua

Dragomira.

- Si Dieu veut vous faire mourir, il n'a pas besoin de ces lions.

- Peut-être, murmura Dragomira. Une force mystérieuse me pousse à

entrer dans cette cage. Qu'est-ce? Ou ma destinée est de finir

maintenant, ou Dieu me donnera un signe, et accomplira un miracle en

moi. Laissez-moi entrer, Karow.

- Non, je ne le peux pas.

- Vous ne le pouvez pas? même si je le veux, même si je l'ordonne?

- Voulez-vous donc absolument mourir? dit Karow d'une voix basse et

oppressée.

- Je vous ordonne de m'ouvrir la cage.

- Soit, donc! venez, nous allons entrer ensemble.

- Non, dit Dragomira, moi seule."

Karow la regarda. Un rude combat se livrait dans son âme.

"Pour l'amour de Dieu, dit Sessawine en la suppliant, n'allez pas plus

loin! Quelle bizarre fantaisie! Vous nous torturez le coeur. Venez,

quittons ce lieu.

- Je veux entrer dans la cage, répéta encore une fois Dragomira,

comprenez-vous bien? toute seule. Donnez-moi votre cravache, et puis

ouvrez!

- Non, non, vous ne devez pas ouvrir, monsieur Karow!" s'écria

Sessawine; mais ses paroles n'eurent aucun effet.

En cet instant, Karow était complètement sous l'influence de

Dragomira. Elle l'immobilisait et le dirigeait, avec son regard, comme

bon lui semblait. Elle tendit la main et il lui donna la

cravache. Elle posa le pied sur l'escalier menant à la galerie de bois

qui régnait derrière les cages, et il lui présenta la main et la

conduisit; elle lui fit signe d'ouvrir la porte de la cage, et il

l'ouvrit. Mais, à peine était-elle entrée, que, se plaçant derrière

elle, il tira un revolver de chaque poche de sa tunique de velours,

et, son regard dominateur fixé sur les bêtes, il resta là, prêt à

faire feu au moindre danger.

Sessawine, muet et pâle, semblait cloué devant la cage par la

contemplation de cette belle jeune fille, audacieuse jusqu'à la

folie. Elle s'était avancée, fière et calme, au milieu des bêtes

assoupies.

"Debout! cria-t-elle, en poussant le lion avec son pied. En avant!

Déchirez-moi en morceaux!"

Alors elle se mit à fouailler de sa cravache les trois animaux, le

lion et les lionnes. La cravache sifflait en fendant l'air. Les bêtes

reculèrent d'abord et grondèrent, en montrant les dents; puis le lion

se mit à battre le sol de sa queue et se prépara à bondir.

"Allons! viens donc!" s'écria Dragomira.

Karow était prêt à agir; mais, au moment où le lion s'élançait sur

Dragomira, elle se plaça entre la bête et l'homme, si bien qu'il ne

pouvait plus faire feu. Cependant, elle avait jeté au loin la cravache

et se tenait debout, les bras étendus, comme une martyre chrétienne

dans l'arène.

"Je suis dans la main de Dieu!" s'écria-t-elle.

Le lion s'arrêta soudain devant elle, leva la tête, la regarda

longtemps et se coucha ensuite paisiblement à ses pieds.

Karow ouvrit alors en toute hâte et tire Dragomira hors de la

cage. Elle lui sourit.

"Je vous admire, dit le dompteur.

- C'était effrayant, mais beau, dit Sessawine; cependant, ne tenez pas

le ciel une seconde fois.

- Je voulais avoir un signe, dit Dragomira tranquillement, maintenant

je suis satisfaite; je sais que Dieu a encore besoin de moi. Quand

mon heure sonnera, il m'appellera à lui; pas plus tôt."

Elle tendit la main à Karow.

"Je vous remercie; ne soyez pas fâché contre moi.

- Ah! cela a été l'heure la plus affreuse de ma vie, répondit-il, je

ne l'oublierai jamais.

- Eh bien, demanda Dragomira en prenant le bras de Sessawine,

croyez-vous maintenant que rien n'arrive sans avoir été décidé

auparavant?

- Si vous aviez seulement l'intention de faire un prosélyte,

répondit-il, vous avez entièrement réussi."

La pêcheuse d'âmes · 第 23 / 108 题