LE CABARET ROUGE

Le jour du jugement est proche. KRASINSKI.

Dragomira était déjà éveillée depuis longtemps, quand Cirilla entra

dans la chambre sur la pointe des pieds. Sa chevelure éparse autour de

sa tête et de ses épaules semblait une crinière d'or ondoyante; elle

était étendue au milieu des blancs oreillers, et elle se souleva sur

son bras gauche lorsqu'elle aperçut la vieille.

"Je ne sais pas, dit-elle, je suis fatiguée aujourd'hui; ce que je

voudrais par-dessus tout, ce serait de rester couchée et de rêver.

- Rien ne vous en empêche pour le moment, ma belle maîtresse, répondit

Cirilla, seulement il s'agira plus tard d'être dispos et d'avoir bon

courage... C'est la juive qui était là.

- Que voulait-elle?

- On a besoin de vous aujourd'hui au cabaret rouge.

- Ce soir?

- Oui, ce soir, à dix heures.

- C'est bien."

Dragomira continua de rêver. A midi, Zésim vint et ne fut pas

reçu. Après le dîner, Dragomira sortit avec Cirilla.

Elle alla examiner de nouveau la situation du cabaret mystérieux, et

se fit ensuite montrer la maison du marchand Sergitsch, à qui la

vieille porta un billet de sa maîtresse.

Barichar vint un peu après, avec une grande valise qu'il remit au

marchand.

Le soir, Dragomira sortit de chez elle, soigneusement enveloppée et

voilée, et se rendit chez Sergitsch. Elle trouva tout fermé. Pourtant,

dès qu'elle sonna, un jeune garçon vit lui ouvrir la porte et la

conduisit silencieusement au premier étage, dans une petite chambre de

derrière, dont les fenêtres étaient bouchées avec d'épais volets de

bois. Sergitsch était là et l'attendait. Il reçut Dragomira d'un air

de soumission, la pria de s'asseoir sur le divan et resta lui-même

respectueusement debout devant elle.

"Vous savez de quoi il s'agit? dit Dragomira.

- Je suis au courant de tout et j'attends vos ordres. Je vous prie de

me considérer comme votre serviteur, ma noble demoiselle.

- Peut-on concevoir quelque soupçon, si l'on me voit venir dans votre

maison ou en sortir?

- Pas le moins du monde, répondit Sergitsch, je suis le président de

la confrérie du Coeur de Jésus. Il vient beaucoup de monde chez moi,

surtout des femmes.

- Mes affaires sont-elles ici?

- Oui, certainement."

Il apporta la valise.

"Alors, je vous prie de me laisser seule."

Quand Dragomira quitta la maison du marchand, un quart d'heure plus

tard, comme un papillon qui a secoué la poussière diaprée de ses

ailes, elle avait dépouillé tout son extérieur féminin et s'était

transformée en un beau jeune homme élancé. Elle avait des bottes

noires à talons hauts, dans lesquelles entrait un large pantalon de

drap bleu foncé, à plis épais et bouffants. Sa longue redingote,

ajustée, de même étoffe, à brandebourgs noirs, était bordée et doublée

de fourrure brun-foncé. Les cheveux blonds étaient habilement ramassés

sous un bonnet rond également de fourrure brune. Elle avait sur les

épaules un long manteau de couleur sombre. Elle avait pris un poignard

et un revolver qu'elle avait chargé avant de partir.

Elle trouva la rue devant le cabaret vide et peu éclairée. La porte

qui se trouvait dans le mur s'ouvrir dès qu'elle la poussa.

Elle traversa la cour, et arrivée devant le seuil de la maison, fit

entendre le signal convenu, un bref coup de sifflet. Aussitôt la

cabaretière Bassi Rachelles sortit furtivement et s'approcha de

Dragomira, un doigt sur la lèvre supérieure.

"Il est là, dit-elle tout bas.

- Le sieur Pikturno.

- Oui, désirez-vous lui parler?

- C'est mon devoir de faire un essai avant de le sacrifier.

- Entrez donc, reprit Bassi, mais cela n'aboutira à rien. Il faut le

mener à la boucherie comme un boeuf, et c'est mon affaire plus que la

vôtre. Il est tellement amouraché de moi que je peux tenter avec lui

tout ce que je veux."

Après d'être entendue avec Dragomira, elle rentra dans la maison en se

glissant, et la belle jeune fille s'approcha de la fenêtre pour

regarder dans l'intérieur qui était éclairé.

C'était une grande salle, aux murailles noircies. Cà et là étaient

suspendues quelques gravures. Le comptoir barrait la porte qui

conduisait dans la chambre d'habitation. Des deux côtés étaient des

tables et des bancs. Dans un coin, près du poêle, était assis un jeune

homme d'une vingtaine d'années, qui avait l'air de sommeiller. C'était

Juri, comme l'avait fit la Juive, un des membres de leur association,

et certes, un des plus farouches et des plus déterminés. Devant le

comptoir, dans un vieux fauteuil dont l'étoupe s'échappait de tous les

côtés, était étendu un jeune homme de haute taille, solidement

conformé. Sur son visage rond et encadré de cheveux noirs bouclés se

lisait une certaine timidité et une indifférence apathique. Ses yeux

ronds et noirs regardaient fixement la belle juive aux formes

opulentes, qui était assise auprès de lui, sur le bras du fauteuil, et

lui abandonnait avec un astucieux sourire ses mains blanches et

charnues.

C'était Wlastimil Pikturno, fils d'un riche propriétaire polonais, et

étudiant à l'Université de Kiew.

Dragomira entra sans se presser dans la maison, puis dans la salle de

débit. Bassi quitta Pikturno et vint avec empressement à sa rencontre.

"Bonsoir, mon cher monsieur, dit-elle à voix haute, que faut-il vous

servir? Une bouteille de vin ou un cognac?

- Oui, un cognac," répondit Dragomira.

Et elle s'assit à la table la plus proche. Quand Bassi eut apporté le

cognac, Pikturno lui fit signe de venir près de lui.

"Qui est-ce? demanda-t-il.

- Je le voix pour la première fois.

- Tu mens? C'est un nouvel adorateur.

- Quelle absurdité!

- Comment s'appelle-t-il?

- Est-ce que je sais? Demandez-le-lui à lui-même.

- Vous faites probablement aussi vos études à Kiew, monsieur, dit

Pikturno en allongeant ses membres de géant.

- Non, je ne suis ici qu'en passant.

- Vous allez sans doute à Odessa.

- Oui, à Odessa."

Il y eut un moment de silence. La juive faisait semblant de s'occuper

de son comptoir et elle quitta la salle en emportant des verres et des

bouteilles vides.

"Une femme superbe!

- La juive?

- Oui.

- Je suis complètement indifférent à l'égard des femmes, dit

Dragomira, elles m'ennuient.

- Ah! oui, vous êtes un homme de la nouvelle école. La femme n'est

plus pour nous un sphinx qui nous propose des énigmes mortelles,

mais un animal d'une organisation plus basse que la nôtre.

- Prenez garde, il y a aussi des bêtes féroces qui nous déchirent tout

aussi joliment que le sphinx.

- Possible, mais quand on est jeune, on ne s'inquiète pas beaucoup des

conséquences terribles que peuvent avoir nos passions; on vit, on

jouit, on tue le temps.

- Si cela valait seulement la peine de vivre!

- Trentowski! * [* Le Schopenhauer polonais.]

- Je ne l'ai jamais lu.

- Pourquoi donc méprisez-vous la vie, vous, à votre âge?

- Parce que j'en ai reconnu l'inanité, répondit Dragomira. Est-ce

autre chose qu'un pèlerinage? Ne sommes-nos pas ici-bas comme dans

un Purgatoire? Nommez-moi une jouissance, une joie, si petite

qu'elle soit, qu'il ne faille pas acheter au prix de la sueur, des

larmes, du sang des autres? Partout, dans la nature, je ne vois que

vol, brigandage, esclavage, assassinat, et voilà pourquoi j'ai

horreur d'elle et de ses dons. Nous n'avons qu'une sagesse et elle

s'appelle renoncement.

- Bah! vous devriez vous faire moine! s'écria Pikturno avec un gros

rire; vous avez du talent, mais ce n'est pas ici l'endroit pour

faire des sermons. Hé! Bassi! une bouteille de vin! Quant à moi,

vous ne me convertirez pas."

La juive apporta la bouteille, la déboucha et versa.

"Encore un verre pour monsieur. Puis-je vous offrir?...

- J'accepte, si vous acceptez à votre tour.

- Convenu!"

Dragomira trinqua avec Pikturno.

"Vous êtes peut-être bien étudiant en médecine, avec vos idées

atrabilaires sur la vie?" dit Pikturno.

Et il alluma un cigare.

"Non... philosophe.

- Un Socrate imberbe! il faut aussi, ce me semble, posséder une

Xantippe pour devenir un vrai sage.

- Ne raillez pas, dit Dragomira d'un ton grave, en attachant sur lui

le regard glacial de ses yeux bleus; les calamités, la détresse, les

convulsions des martyrs, les malédictions de ceux qu'on trompe, les

larmes de ceux qu'on abandonne, toutes ces misères qui couvrent

l'immense tapis bariolé de la terre ne se laissent pas chasser par

des railleries. Plongez d'abord une fois votre regard dans le

système de ce monde et ensuite en vous-même, et vos frissonnerez

d'horreur.

- Mais je ne veux pas frissonner d'horreur, s'écria Pikturno à voix

haute, je veux être gai. Admettons que vous ayez raison, nous n'en

devrions que nous efforcer davantage d'oublier et de chercher où on

oublie. Dans les coupes écumantes et sur les lèvres rouges. Vive la

joie! Trinquons!

- Non.

- A quoi voulez-vous donc trinquer?

- A celle qui nous apporte la délivrance er la liberté, dit Dragomira

en levant son verre: "A la mort!"

- Folie!" dit Pikturno en posant son verre avec bruit sur la table,

pendant que Dragomira vidait le sien lentement comme un calice

consacré.

En ce moment, le cabaret fut envahi par une bande d'ouvriers de

fabrique ivres, qui remplirent toute la salle de la fumée de leur

mauvais tabac et de leur odeur d'eau-de-vie.

Dragomira tendit la main à Pikturno.

"Vous partez? lui dit-il.

- Oui, je n'aime pas cette sorte de compagnie.

- Alors, au revoir!"

Dans la cour, Dragomira trouva la juive:

"Eh bien! qu'en pensez-vous? Vous ai-je dit la vérité? Je le connais

mieux que vous. Il n'y a pas moyen de la convertir.

- Je veux pourtant lui parler encore une fois.

- Pour quoi faire? dit la juive en sifflant comme un serpent, nous

perdrons notre temps tout simplement, et à la fin il nous échappera

encore. Aujourd'hui, il est fou de moi et veut m'épouser. Demain,

s'il découvre qu'il n'a rien à espérer, ou si une autre lui plaît

davantage, il s'envolera. Croyez-moi, si vous êtes décidée, il faut

que cela se fasse maintenant, maintenant ou jamais.

- Aujourd'hui?" demanda rapidement Dragomira.

Un léger frisson lui parcourut tous les membres.

"Non, pas aujourd'hui et pas ici; mais au prochain jour. Aurez-vous le

courage de traverser la forêt à cheval, quand il fera nuit noire?

- Je n'ai peur de rien, quand il y a une âme à sauver.

- Alors, au prochain jour.

- Où?

- Vous le saurez par Cirilla.

- C'est bien, répondit Dragomira, livre-le-moi, et je le sacrifierai."

La juive fit signe que oui de la tête, avec un sourire étrange. Si les

tigres pouvaient sourire, c'est ainsi qu'ils souriraient. Dragomira

s'avança avec précaution dans la rue; il n'y avait personne aux

environs. Elle s'enveloppa dans son manteau, et regagna en toute hâte

la maison du marchand Sergitsch. Là elle se métamorphosa rapidement en

élégante dame à la mode, et repartit, s'en allant à travers la lumière

éclatante du gaz.

Elle n'avait fait que quelques pas, lorsqu'un beau jeune homme, qui

venait sur le trottoir en sens opposé, la regarda fixement. Captivé

par l'aspect de cette femme à la taille haute et distinguée, il se mit

à la suivre.

Elle s'en aperçut et s'inquiéta. Pour lui échapper, elle se détourna

de sa route, gagna la partie la plus animée du vieux Kiew et accéléra

sa marche. Elle espérait pouvoir se dérober dans la foule; mais elle

se trompait, elle l'avait toujours sur ses talons. Elle s'arrêta

devant un magasin de tabac pour le laisser passer. Il vint se poster

près d'elle et la regarda de côté. Elle répondit à son regard par un

regard froid et menaçant. Elle comptait là-dessus pour l'intimider,

mais elle comptait mal.

"Si belle et si impitoyable! lui murmura le jeune homme, une déesse

d'amour en glace!"

Dragomira ne fit pas attention à ces paroles et continua son

chemin. Mais cette fois elle allait beaucoup plus lentement et se

sentait rassurée: elle savait que la poursuite ne s'adressait qu'à sa

beauté, et comme elle était assez brave pour se défendre contre une

armée d'adorateurs indiscrets, elle se dit qu'elle n'avait rien à

craindre et reprit la direction de Podal.

Le jeune homme la suivit jusqu'à sa maison et, quand elle sonna,

attendit respectueusement à une certaine distance qu'on lui eût ouvert

la porte et qu'elle eût disparu.

Quand elle fut arrivée au premier étage, Dragomira défendit à la

vieille d'apporter de la lumière et s'avança avec précaution à la

fenêtre. Le galant enthousiaste était encore dans la rue, comme s'il

soupirait toujours après sa divinité. Dragomira haussa dédaigneusement

les épaules.

"Va, rêve, murmura-t-elle, rêve doucement; le réveil n'en sera que

plus terrible."

La pêcheuse d'âmes · 第 18 / 108 题