LA MISSION

On dirait que dans le livre du ciel les plus beaux passages, les plus

saintes légendes de paix et d'amour qu'enseignent les religions, ont

été biffés de raies noires par les mains des hommes. ANASTASIUS GRUN.

Pendant que Zésim, triste et l'esprit tourmenté par les impressions

les plus contradictoires, reprenait le chemin de sa demeure, le soir

était venu, l'épaisse brume d'automne s'était levée, et, comme une mer

aux vagues silencieuses, s'était répandue sur la vaste plaine.

Dragomira, les bras croisés sur la poitrine, se tenait à la fenêtre et

regardait fixement dans la cour come dans une chaudière de sorcières

bouillonnante, d'où se seraient élancés des fantômes nocturnes

enveloppés de linceuls traînants, des démons aux gigantesques ailes de

chauve-souris, ou des gnomes à barbe grise. Tout à coup, de l'épais

brouillard sortit un paysan petit-russien, d'une taille de géant, avec

une chevelure blonde touffue comme celle d'un Samson. Il s'inclina

profondément devant elle.

"C'est toi, Doliva? demanda Dragomira en se penchant à la fenêtre.

- Oui, c'est moi, dit le géant à voix basse, le prêtre m'envoie, il

attend la noble demoiselle.

- Maintenant, sur-le-champ?

- Oui, sur-le-champ."

Dragomira fit signe de la tête et disparut. Elle changea de vêtements

à la hâte et descendit dans la cour, où Doliva tenait prêt le cheval

qu'il avait sellé pour elle pendant ce temps-là. En un clin d'oeil,

elle s'assit sur l'animal fougueux, et franchissant la porte au galop,

le lança droit à travers les champs de chaume, les prairies, les bois,

en lui faisant sauter les ruisseaux et les fossés. On eût dit qu'une

troupe de cavaliers fantastiques l'accompagnait dans sa course

furieuse. Devant elle, dans le ciel, semblait se dresser une tête

gigantesque avec une longue barbe grise qui descendait jusqu'à terre

en ondoyant.

Sans se soucier des obstacles de la route, ni des formes menaçantes

qui sortaient du brouillard, elle poussait toujours en avant son

cheval, sous les pieds duquel tremblait maintenant le pont de

bois. Enfin, rapide comme la tempête, elle arriva à Okosim.

L'ancien château des starostes polonais était bâti sur une colline

rocheuse qui s'élevait brusquement de l'autre côté du Dnieper, comme

si le feu d'un volcan l'avait fait jaillir de la plaine et de la

forêt. Il fallait s'en approcher pour apercevoir ses tours rondes,

couvertes de plaques de métal, qui maintenant dépassaient à peine les

cimes des chênes et des hêtres séculaires. Une muraille d'une grande

élévation entourait les bâtiments isolés; elle se dressait

immédiatement sur le haut de la pente qui descendait à pic. De cette

façon, on ne pouvait parvenir à Okosim que par un côté: il fallait

d'abord gravir l'étroit sentier qui serpentait à travers les rochers

et les arbres, franchir ensuite le pont jeté comme dans les airs

au-dessus d'un précipice, enfin passer la porte aux lourds battants de

fer.

Dragomira heurta d'une certaine façon à cette porte. On lui ouvrit et

elle pénétra dans l'étroite et sombre cour du château.

Un grand vieillard à la longue blanche, portant un costume bleu sombre

de cosaque, prit son cheval. Elle entra dans le vaste bâtiment, aux

pierres noircies par les années, qui se trouvait à sa droite, suivit

un long corridor voûté, faiblement éclairé et frappa à une petite

porte recouverte de fer.

"Qui est là? demanda une belle voix grave et douce.

- C'est moi.

- Entre."

Dragomira ouvrit la porte et la ferma immédiatement derrière

elle. Elle se trouvait maintenant dans une salle médiocrement grande

qui produisait l'impression d'un cachot. L'unique fenêtre était fermée

en bas par des planches et en haut par une grille. Les parois étaient

grises et sans aucun ornement. A l'une d'elles était suspendu un

crucifix colossal; le clou qui traversait les pieds du Sauveur

retenait une discipline. En face, sur le sol même, était une couche de

paille, et près de la couche, un morceau de pain noir et une cruche

d'eau.

Dans une niche, une petite lampe à la lumière rouge était

allumée. Près de la fenêtre se trouvait une table grossièrement

façonnée: le "Nouveau-Testament", dans la langue originale, y était

ouvert. Des deux côtés du Sauveur crucifié brûlaient deux cierges.

Sur la chaise, devant l'Evangile, la tête appuyée sur la main gauche,

était assis ce même homme dont l'apparition avait si étrangement

troublé Zésim dans le jardin de Bojary. Sa taille puissante était

enveloppée d'une ample robe noire dont les plis lourds lui

descendaient jusqu'aux pieds. Sa barbe touffue et son abondante

chevelure tombant en boucles ondoyantes sur ses épaules encadraient en

le faisant ressortir un visage qui n'était pas du tout en rapport avec

les objets environnants. Il n'avait ni la pâleur de l'ascète, ni la

rougeur bouffie du prêtre. C'était une figure distinguée, au teint

délicat, aux traits nobles, dont les grands yeux bleus avaient un

regard à la fois doux et impérieux; les lèvres pleines et rouges

avaient un éclat presque sensuel. C'était la tête d'un lion, d'un

dominateur, d'un despote.

Dragomira s'était agenouillée devant le personnage mystérieux et, les

bras croisés sur la poitrine, comme une esclave, sa belle tête

humblement inclinée, elle attendait ses ordres en silence.

"Je t'ai appelée, dit-il avec une majesté calme attestant qu'il était

habitué à rencontrer une obéissance absolue, parce que j'ai une

nouvelle mission à te confier; cette fois, c'est pour Kiew.

- Tu m'y as déjà préparée, apôtre!

- Quand peux-tu partir?

- Tout de suite, si tu l'ordonnes.

- Alors, tiens-toi prête à partir dans trois jours. Les instructions

nécessaires sont déjà parvenues à Kiew.

- Ne me reconnaîtra-t-on pas?

- Cette fois, tu paraîtras sous ton vrai nom. C'est une grande et

importante mission qui t'est confiée. Je sais que tu as capable de

l'accomplir comme personne; aussi t'avons-nous choisie. Je comte sur

ta prudence, la force de ton coeur, ta volonté inflexible et la

puissance de ta foi. Tu nous en as donné des preuves

suffisantes. Mais es-tu digne d'entreprendre cette sainte mission?

Te sens-tu en ce moment assez pure et innocente pour exercer ta

haute fonction?

- Non, apôtre.

- Quel péché pèse sur ta conscience?"

Dragomira se prosterna jusqu'à terre; ses lèvres touchaient presque

les pieds de l'apôtre. Elle garda le silence.

"Tu aimes?

- Non, apôtre.

- Tu sens qu'il y a quelque chose qui s'émeut dans ton coeur pour cet

homme, ton compagnon de jeunesse?"

Dragomira releva la tête et le regarda calme et sans crainte dans les

yeux.

"Non, dit-elle, non, je ne l'aime pas; mais son amour m'a effleurée,

comme un rayon de soleil effleure la terre glacée par l'hiver. Il y a

eu des instants où des doutes se sont élevés en moi, où mon âme a été

doucement traversée par des aspirations vers le bonheur de la femme,

de la mère.

- Et il espère t'obtenir?

- Oui, quoique je l'aie repoussé.

- Ne lui ôte pas l'espérance, dit l'apôtre, il demeure à Kiew et doit

bientôt y retourner; tu peux avoir besoin d'un protecteur dans cette

ville. Il ne serait pas bon de l'offenser; d'ami, il pourrait

devenir ennemi, et certes ennemi dangereux. Sois prudente,

Dragomira.

- Je le serai.

- Mets-toi en route avec lui; il pourrait être utile que l'on te vît

arriver dans sa compagnie; et, à Kiew, montre-toi souvent aussi avec

lui dans la rue.

- Je t'obéirai en tout.

- Cet officier peut en outre nous rendre des services dans le cercle

où tu dois agir à Kiew. Ta mission est cette fois d'une importance

toute particulière. Connais-tu le comte Boguslav Soltyk?

- Non.

- Mais tu as entendu parler de lui?

- Oui; on avertit toutes les jeunes filles et toutes les jeunes femmes

de se défier de lui.

- On a raison. C'est un grand pécheur. Non seulement il est chargé du

poids de ses milliers d'iniquités, mais il a entraîné une foule

d'autres malheureux à leur perte, et il se joue criminellement des

hommes et de leur bonheur. Tu es choisie pour te mettre en travers

de sa route, pour apporter une fin à ses vices et pour sauver son

âme de la damnation éternelle. Il ne te sera pas facile de résister

à la séduction de cet homme; il est beau, son esprit est élevé, il

possède toutes les qualités chevaleresques. Courageux jusqu'à la

témérité, il ne recule devant aucun danger. Avec tout cela, il est

sans conscience et se moque de tout sentiment humain."

L'apôtre prit quelques papiers cachetés, qui étaient devant lui et les

donna à Dragomira.

"Voici tout ce que tu as besoin de savoir sur lui et sur ta mission;

conserve ces papiers avec soin; ne les ouvre qu'à Kiew, et quand tu

les auras lus, brûle-les. Tout est pesé, prévu, calculé. Tu trouveras

des serviteurs et des auxiliaires sûrs. Ils t'obéiront aveuglément et

te fourniront toute l'assistance dont tu auras besoin. S'il survenait

malgré cela quelque chose d'inattendu, ou si tu te sentais n'importe

quels doutes, envoie immédiatement vers moi et attends de nouvelles

instructions.

- J'agirai exactement d'après tes prescriptions, apôtre; tu seras

content de moi.

- Tu es plus qu'un instrument aveugle, reprit celui-ci, le ciel t'a

comblée des plus riches dons et tu as une tête froide et sage. Si tu

trouves à Kiew occasion d'agir encore dans un autre sens, n'hésite

pas, suis ton inspiration. Tu trouveras ce qui est juste; agis

toujours selon les commandements de Dieu et de notre sainte

doctrine; tu ne pourras pas te tromper. Tu mèneras là-bas une tout

autre existence qu'ici; tu ne vivras plus comme une pénitente dans

le désert, mais comme une grande dame d'un monde distingué et

brillant. Toues les portes s'ouvriront pour toi; tu pourras te créer

un grand nombre de nouvelles relations et étendre ton filet sur

toute la ville. Théâtres, concerts, cavalcades, bals, courses en

traîneau te viendront en aide. On te fera la cour, on te demandera

ta main. J'attache les plus grandes espérances à ce voyage et à ton

séjour là-bas. En dehors de Jadewski, as-tu encore des amis à Kiew?

- Je ne connais moi-même personne, mais je rechercherai un ami de mon

défunt père, si tu le veux, le commissaire de police Bedrosseff.

- Relation importante, qui peut nous être d'une grande utilité."

L'apôtre s'enfonça dans ses pensées.

"As-tu encore quelque chose à me dire? demanda Dragomira au bout de

quelques instants.

- Non, tu sais tout. Va avec Dieu.

- Et quelle pénitence m'imposes-tu? Je veux partir pure pour ma

mission, le coeur et la conscience libres.

- Tu as raison; viens donc."

Il se leva et marcha devant elle à travers le corridor et la cour

sombre du château. Tous les deux entrèrent dans la chapelle, dont les

murs portaient encore les traces d'anciennes peintures. De la voûte,

soutenue par des piliers massifs, pendait une petite lampe qui jetait,

à travers l'obscurité, une lueur incertaine. En face de l'entrée se

dressait un autel de pierre, de grandeur ordinaire, au-dessus duquel

était suspendu le Sauveur crucifié avec sa couronne d'épines et ses

plaies sanglantes. Une ombre épaisse était répandue sur la

mélancolique image; sur le visage seul tombait une mystérieuse clarté.

"C'est ici que tu dois éveiller dans ton coeur le repentir et

l'affliction, dit l'apôtre, humilie-toi devant lui qui est notre

maître et notre juge à tous, et attends-moi."

Il disparut et Dragomira resta seule. Elle se jeta à genoux devant

l'autel et s'étendit ensuite sue les dalles du sol, les bras allongés

en croix, le visage contre terre. Elle resta longtemps ainsi et pria

en répandant des larmes brûlantes.

Par intervalles, dans le silence de la nuit, des plaintes douloureuses

comme celles des damnés dans les enfers s'élevaient en se mêlant à un

chant de psaumes faible comme un murmure et d'une tristesse infinie.

Quand ces plaintes et ce chant qui la faisaient frissonner

s'interrompaient, elle entendait le grincement mélancolique de la

vieille girouette sur la tour et le cri du hibou dans la forêt.

Enfin, des pas s'approchèrent. Dragomira se redressa. Devant elle

était l'apôtre, une discipline à la main. Elle resta devant lui, à

genoux, humble et soumise comme la pénitente devant le maître.

Le Sauveur crucifié laissait tomber sur elle un regard de compassion,

et sur son front déchiré par les épines et sur ses lèvres à la douce

expression, il sembla que passait un mélancolique sourire.

V

La pêcheuse d'âmes · 第 11 / 108 题