MERE ET FILLE

Le monde est un miroir qui montre à chacun son propre visage.

THACKERAY.

Le lendemain, à midi, Zésim renouvela sa visite à Bojary. Cette fois

encore la porte resta fermée; seulement la voix plaignarde de la

veille au soir se fit encore entendre et déclara à l'officier qui

frappait et refrappait que les maîtres étaient partis.

"Ouvre toujours, cria Zésim.

- Je ne dois laisser entrer personne.

- C'est ce que nous allons bien voir."

Zésim s'élança sur le mur et sauta de l'autre côté. Au milieu de la

cour se tenait une vieille bonne femme, en costume de paysanne, qui le

regarda avec épouvante.

"Vous êtes donc un brigand? balbutia-t-elle.

- Je suis officier de l'empereur, comme tu vois, répondit gaiement

Zésim, et en outre un vieil ami de Mme Maloutine. Est-elle dans la

maison?"

La vieille haussa les épaules. Zésim, sans s'occuper d'elle plus

longtemps, monta rapidement les marches de pierre couvertes de mousse.

Sur le seuil de la porte une grande et majestueuse personne vint à sa

rencontre.

"Madame Maloutine?

- C'est moi.

- Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Jadewski."

Un sourire fugitif glissa sur le visage immobile et dur de la

maîtresse de Bojary.

"Soyez le bien-venu, dit-elle, en lui tendant une main qu'il baisa à

deux reprises, Dragomira sera heureuse de vous voir. Vous êtes changé,

mais bien à votre avantage.

- Les apparences sont trompeuses, répondit Zésim, pendant que Mme

Maloutine le conduisait à sa chambre de réception, - je crois bien

que je suis toujours l'ancien garnement qui pillait vos pommiers et

qui dérobait vos épis de maïs."

La chambre où ils entrèrent était remplie d'une singulière odeur qui

faisait penser à la fois à une église et à une pharmacie. La

température était celle d'une cave; depuis longtemps sans doute les

fenêtres n'avaient pas été ouvertes; les meubles et le lustre cachés

dans des enveloppes de toile grise avaient l'air de porter le deuil

avec un sac et des cendres. Evidemment dans cette maison on ne

recevait pas de visites. Mme Maloutine ne faisait pas non plus

supposer qu'on reçût. C'était une dame imposante, d'une grande beauté,

qui n'avait pas plus de quarante-cinq ans, mais dont les cheveux

étaient déjà tout blancs. Avec son visage sévère, au teint délicat, et

ses grands yeux sombres au regard jeune et vif, elle avait plutôt

l'air d'une de ces amazones poudrées et à paniers du temps de

Catherine que d'une vieille femme.

La porte s'ouvrit et une grande jeune fille d'un charme tout à fait

singulier, presque glacial, entra dans la chambre.

"Dragomira!

- C'est vous!"

Elle sourit et tendit la main comme sa mère; puis s'assit près de la

fenêtre et regarda dehors, sans s'occuper davantage du visiteur. Zésim

put la considérer à son aise. Dragomira pendant son absence s'était

épanouie dans toute la splendeur d'une virginale beauté. Sa taille

haute et élancée dénotait une force souple et élastique; et l'élégance

vraiment royale des lignes de son corps s'harmonisait d'une façon

étrange avec sa robe grise et plate comme celle d'une nonne. Ses

cheveux blond-doré, d'une rare abondance, étaient simplement séparés

sur son front blanc et pur et rattachés sur son cou de marbre par un

grand noeud tout uni. Elle n'avait ni ruban, ni fleur, ni bijou

d'aucune espèce.

"D'après ce que je vois, vous vivez toutes seules, dit Zésim.

- Oui, répondit la mère.

- Mais Dragomira... est-ce qu'elle s'arrange de cette solitude?

- Je pense comme ma mère, répondit la belle jeune fille, et elle

attacha ses grands yeux bleus froids sur Zésim.

- Nous savons comment vivent messieurs les officiers, continua la

mère; vous qui êtes toujours entraînés dans le brillant tourbillon

du grand monde, vous devez trouver notre existence étrange, pour ne

pas dire ridicule. Mais nous sommes heureuses ainsi. Le mal remplit

le monde. On a assez à combattre pour se défendre contre le

tentateur, quand on vit dans la solitude. Au dehors, parmi les

hommes, là où mille bras nous saisissent, où mille voix chantent le

chant des sirènes, il est presque impossible de ne pas succomber.

- Oh! je vous jure que c'est tout à fait charmant à Kiew, reprit

Zésim.

- Vous êtes maintenant à Kiew? demanda Dragomira, devenue tout à coup

attentive.

- Oui, je suis à Kiew.

- Et quand y retournez-vous?

- Dans deux semaines, je pense."

Dragomira regarda sa mère, puis Zésim, et enfin le sol.

Une pensée tenace l'occupait et s'emparait d'elle de plus en plus. Ses

traits demeuraient immobiles et inanimés comme auparavant, mais ses

énergiques sourcils se contractaient, et ses lèvres rouges laissaient

un peu voir ses dents.

"Pourquoi ne me dites-vous plus tu? demanda Zésim en se levant pour

s'approcher de sa compagne d'enfance. M'avez-vous donc si complètement

oublié? Ne vous souvenez-vous plus des bons tours que nous jouions

ensemble? Vous suis-je devenue étranger à ce point?

- Non, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi."

Il lui prit la main; elle était froide et lisse, et lui échappa en

glissant comme un serpent.

"Que vous ai-je fait, Dragomira? Regardez-moi donc.

- Je ne suis plus la même.

- Si... pour moi.

- Comme vous voudrez."

Dragomira regarda devant elle, dans le vide.

Zésim éprouvait une sensation singulière. Son coeur était ému par

l'ancienne inclination de son enfance; ses sens étaient de plus en

plus charmés par cette énigmatique beauté, et, en même temps, il ne

pouvait se défendre d'une sorte d'effroi devant ces deux femmes.

La mère et la fille étaient également étranges et inquiétantes.

Il revint bientôt et eut la chance de trouver la jeune fille

seule. Comme il traversait la cour en se dirigeant vers la maison,

Dragomira, qui était venue à la fenêtre, le regarda. Il remarqua en

elle un mouvement d'impatience et en même temps de dédain.

"Ah! vous voilà déjà de retour! dit-elle avec une indifférence

blessante.

- Je ne perds pas si facilement courage, répliqua Zésim, autrement

pourquoi serais-je soldat?

- Mais je suis seule et ne puis vous recevoir.

- Seule? Tant mieux. Quant aux règles sévères de l'étiquette, vous

pouvez bien les enfreindre pour moi.

- Entrez donc," dit Dragomira après une courte hésitation.

Zésim traversa le vestibule. Au mur était suspendu un grand crucifix

devant lequel brûlait une petite lampe. Il passa ensuite dans le

corridor, plein de l'odeur de l'encens. Dragomira se tenait sur le

seuil de sa chambre; elle lui tendit la main.

"En vérité, je suis bien enfant, dit-elle, qu'ai-je à craindre de

vous?

- Voilà que vous parlez raisonnablement, reprit le jeune officier en

souriant, et puisque vous avez fait le premier pas, je fais le

second et je vous prie de m'appeler comme autrefois, quand vous

étiez ma petite femme dans la tranquille petite maison de gerbes

dorées.

- Oui, je le veux bien, à condition que vous promettiez de ne pas me

faire la cour.

- Je vous en donne ma parole, répondit Zésim, mais ce que je ne peux

pas vous promettre, Dragomira, c'est de forcer mon coeur à se taire;

il parle beaucoup trop haut. Rappelez-vous les vers de Pouschkine:

Mon coeur aimant encore brûle et palpite,

Parce qu'il lui est impossible de ne pas t'aimer.

- Je ne peux pas te défendre de sentir quelque chose pour moi, dit la

belle jeune fille avec calme, mais je ne puis répondre à tes

sentiments. Jamais je n'aimerai, jamais je n'appartiendrai à un

homme.

- Veux-tu devenir la fiancée du ciel?

- Il est plus méritoire de combattre dans le monde que derrière les

murs, là où il n'y a pas de tentation.

- Je crois que tu me traites avec défiance, parce que je suis soldat.

- Point du tout: la guerre est bonne; grâce à elle beaucoup d'hommes à

la fois gagnent le paradis, soit parce qu'ils souffrent cruellement,

soit parce qu'ils meurent sur le champ de bataille."

Zésim la regarda tout surpris. Elle s'était assise près de la fenêtre

grillée, ses belles mains modestement jointes sur ses genoux. En ce

moment, elle lui semblait une prisonnière, dans cette chambre blanchie

à la chaux, dont tout l'ameublement consistait en un lit à baldaquin,

une armoire, une table et deux chaises. Le seul ornement était une

image du Sauveur couronnée de fleurs desséchées; une discipline y

était suspendue.

Qu'est-ce que cela voulait dire? Cette jeune fille autrefois si gaie,

si aimable, poussait-elle l'austérité jusqu'au délire religieux?

Etait-elle son propre bourreau.

De plus en plus il se sentait devant une énigme qui lui serrait le

coeur.

Une autre fois encore il la trouva seule. Elle était dans le jardin et

avait une robe blanche tout unie, qui la rendait encore plus

charmante. Elle fit un brusque mouvement d'effroi, quand il apparut

devant elle à l'improviste, et elle rougit. C'était le premier signe

de vie, d'émotion humaine qu'elle donnât.

"Je te suis donc bien désagréable, dit-il, que tu tressailles à mon

aspect?

- Que t'imagines-tu là? répondit-elle avec calme, il n'y a rien qui

pourrait m'effrayer; pourquoi aurais-je précisément peur de toi? Je

t'aime autant que je le peux et que je le dois, et je sais que je

n'ai rien à craindre de toi. Tu aurais plutôt des motifs d'éviter ma

rencontre.

- Tu as raison.

- Oh! pas dans le sens où tu le prends.

- Dans quel sens alors?"

Dragomira arracha une branche de rosier et passa rapidement les épines

sur son bras blanc. Des lignes rouges apparurent et une goutte de sang

tomba à terre.

"Que fais-tu là? demanda Zésim.

- Ce qui me fait du bien, répondit Dragomira.

- Aimes-tu donc à te martyriser?

- Comme tous ceux qui cherchent le ciel et méprisent la terre.

- Crois-tu que Dieu t'a créée pour le martyre? Je crois que c'est bien

plutôt pour donner la félicité et pour en jouir.

- C'est ainsi, répondit-elle, que parle l'homme dont l'esprit est

emprisonné dans les lourdes et épaisses vapeurs de la terre. La

femme est plus pure et plus sage que lui; aussi est-elle moins

l'esclave du péché.

- Si tu es un ange, répliqua Zésim avec un sourire qui la déconcerta

un peu, alors sois le mien; conduis-moi sur ces pures hauteurs où tu

résides.

- Ne le souhaite pas, la route qui y mène est pénible et douloureuse."

Elle attacha pour la première fois sur lui un regard de compassion et

presque de prière. Puis elle eut comme un frisson soudain et elle lui

saisit la main.

"Va-t'en, maintenant, va-t'en. On me cherche."

Elle le salua encore d'un mouvement de tête et le quitta rapidement.

Pendant qu'elle s'éloignait et que sa taille élancée disparaissait

avec un doux balancement entre les buissons de groseilliers et les

arbres du verger, un sinistre et menaçant personnage se montrait à la

porte du jardin. C'était un homme grand et fort, d'environ quarante

ans, à la chevelure blonde et bouclée, à la barbe blonde, vêtu d'une

longue robe noire à plis. Sur ses traits se lisait la conscience

froide et impitoyable d'une puissance illimitée.

"Est-ce un prêtre ou un démon? se demanda Zésim, et qu'est-ce que tout

cela signifie?"

La pêcheuse d'âmes · 第 7 / 108 题