Devant mon esprit se dévoile tout ce qui sera.
ESCHYLE.
Un cri sauvage et désespéré comme celui d'un tigre blessé retentit
dans le silence et le calme du soir. Les chevaux s'arrêtèrent, sans
que le cocher tirât sur les rênes; et, pendant qu'il se signait, un
jeune officier se levait dans la légère calèche et regardait tout ému
dans la direction d'où était venu ce cri épouvantable.
"Qu'est-ce?
- On dirait qu'un homme a crié au secours, répondit le cocher.
- Où?
- Si j'ai bien entendu, cela venait de l'eau."
L'officier sauta hors de la calèche et s'élança vers la rivière, à
travers les chaumes et les épaisses broussailles. Encore un cri, un
dernier, étouffé, cette fois, un cri de détresse, suppliant; puis
l'eau fit entendre un sifflement, comme si l'on y avait jeté une
pierre brûlante.
"Il y a quelqu'un qui se noie," pensa l'officier. Il prit son
revolver, courut à en perdre haleine vers la rive à travers la prairie
et les roseaux. Dans le demi-jour qui suivait le coucher du soleil,
l'eau avait des reflets blafards; les flots roulaient avec des teintes
de plomb fondu entre les berges peu élevées. Rien de suspect, ni dans
le petit bois où était maintenant l'officier, ni dans l'eau qui
murmurait, ni sur le tertre couvert de gazon qui s'élevait en face.
Le jeune homme songeait à s'en retourner, lorsque sur l'autre rive
apparut quelques chose de blanc, puis une forme humaine, puis une
deuxième.
"Qui va là?" cria-t-il.
Pas de réponse.
"Halte!"
La blanche apparition s'éloigna en flottant en l'air, et en même temps
les buissons semblèrent s'animer.
"Halte! ou je tire!" cria de nouveau l'officier.
Comme les vagues figures prenaient la fuite, il fit feu deux fois avec
son revolver. L'éclair et la détonation traversèrent solennellement
les sombres profondeurs du bois, puis tout redevint silencieux. Les
étranges fantômes s'étaient évanouis.
Le jeune officier revint mécontent à sa voiture.
"L'avez-vous touché, herr lieutenant? demanda le cocher.
- Malheureusement, je suis arrivé trop tard. Les gueux ont échappé.
- Qui sait si c'en étaient? dit le cocher. Il se passe des choses peu
rassurantes dans ce pays-ci.
- Quoi donc?"
Le cocher regarda avec inquiétude autour de lui. "Ce qu'il y a de
mieux, c'est de n´en pas parler. Remontez plutôt en voiture, herr
Zésim. Madame votre mère vous attend, et il se fait tard."
Le jeune officier remonta dans la calèche, et les chevaux repartirent
à toute vitesse, traversant les flaques d'eau qui rejaillissaient et
les fondrières dans lesquelles il semblait que la voiture allait
s'abîmer.
Après une longue absence, Zésim Jadewski revenait dans son
pays. Jusqu'alors il avait été garnison à Moscou, à Pétersbourg, et
même pendant quelque temps dans le Caucase. A peine eut-il foulé avec
son régiment le sol sacré de l'antique Kiew, l'ancienne ville des
czars, qu'il demanda un congé; et maintenant il se rendait en toute
hâte chez sa mère, qui possédait un domaine dans le voisinage.
Le soleil avait presque disparu derrière la forêt lointaine. Il n'y
avait plus que les cimes des arbres où flottât encore légère teinte
rouge. Plaines, collines, bois, hameaux, châteaux s'apercevaient
maintenant à travers le voile gris transparent du crépuscule du
soir. Les bêtes fauves regagnaient leurs tanières, et dans les
broussailles qui bordaient les pâturages se montraient des flammes
errantes, feux follets ou yeux brillants de quelque loup, en quête
d'une proie.
Dans leur course rapide, ils franchirent un marais, passèrent sur un
pont en ruine, traversèrent un petit bois de hêtres, et arrivèrent
enfin au village de Koniatyn. De tous les côtés s'élevait une fumée
bleuâtre: ici elle sortait d'une cheminée de pierre; là elle se
frayait un passage à travers un toit de chaume noirci. Une vapeur
légère flottait autour des cabanes basses; elle s'élevait des haies et
des vergers. Par les portes ouvertes on voyait la lueur rouge des
âtres; les chiens aboyaient avec fureur. Auprès du puits se tenaient
des jeunes filles avec de longues tresses et les pieds nus, qui
remplissaient leurs seaux de bois.
Il faisait maintenant tout à fait sombre. Zésim se pencha hors de la
voiture pour découvrir la maison paternelle. Elle était là; là
s'étendait son toit entre les hauts peupliers, et à l'une des petites
fenêtres brillait une lumière. Le jeune officier sentit un
attendrissement de bonheur dans son âme. Déjà le vieux chien de chasse
aveugle de son défunt père le saluait avec un gémissement de joie. La
porte s'ouvrit; la calèche entra dans la cour; il était dans ses
foyers.
Sa bonne et douce mère descendit les marches du perron. Il se jeta
dans ses bras; elle le regarda, le toucha pour s'assurer que c'était
bien lui, le cher enfant, le fils dont elle avait si longtemps
privée. Puis elle traça le signe de la croix sur son front et lui
donna un baiser.
"Ah! comme tu as été longtemps loin de moi! dit d'une voix tout émue
la vieille dame, comme tu es grand! comme tu es fort! comme l'uniforme
te va bien! Dieu soit loué! ils ne t'ont pas tué dans le Caucase!"
Mme Jadewska le conduisit dans la maison. Toute la troupe des vieux
serviteurs arriva pour voir le jeune maître et la saluer, mais aucune
main de le toucha et ne le servit que celle de sa mère. Elle lui ôta
son bonnet et son épée; elle lui apporta le souper; elle lui remplit
son verre d'un généreux vin de Hongrie, s'assit près de la fenêtre
entre ses fleurs et sa volière, et se mit à le contempler,
silencieuse et heureuse.
C'est qu'aussi Zésim était bien fait pour réjouir le coeur d'une
mère. De bonne taille, élancé, avec des muscles d'acier, un beau et
noble visage, qu'encadrait une courte barbe blonde, et om brillaient
deux grands yeux bleus enthousiastes, il représentait la nature
humaine dans ce qu'elle a d'aimable.
"Combien de temps restes-tu? lui demanda tout d'abord sa mère?
- Deux semaines, mère chérie, mais Kiew est près; je reviendrai
bientôt.
- A Noël?
- Plus tôt, aussi souvent que je le pourrai."
Il regarda autour de lui, et une émotion silencieuse s'empara de son
coeur. Tout était comme il l'avait laissé, quand il était parti, encore
adolescent. Chacune des vieilles armoires, des vieilles tables, des
vieilles chaises était toujours à la même place. Le sopha avait
toujours son étoffe à fleurs, qu'il connaissait si bien. L'antique
horloge faisait toujours entendre son majestueux tic-tac. Sur le poêle
se tenait encore la Diane de plâtre, avec son carquois et son arc; et
sur la commode étaient les flacons avec les fruits confits dont il
aimait tant à se régaler.
"Qu'est de venue Dragomira?" demanda tout à coup Zésim.
Mme Jadewska haussa les épaules.
"Elle n'a pourtant pas quitté le bon chemin?
- C'est selon colle tu l'entends. Elles sont devenues dévotes, elle et
sa mère. Tu ne reconnaîtras pas ta joyeuse compagne d'autrefois. On
n'entendu plus chez elles qu'oraisons et psaumes de la pénitence.
- Il faut que j'y aille, aujourd'hui même.
- Pourquoi tant te presser?
- Je ne sais, je me réjouis de revoir Dragomira. N'était-elle pas
autrefois ma petite femme, quand nous bâtissions des maisonnettes
avec des bottes de paille et des branches.
- Je ne t'en empêche pas, tu peux y aller, mais tu ne trouveras pas ce
que tu cherches.
- Combien y a-t-il d'ici à Bojary? Un quart de lieue?
- Oui, à peu près."
Zésim se leva, prit son bonnet, chargea son fusil de chasse, qui était
pendu à un clou, le mit sur son épaule, embrassa sa mère et partit.
La route passait par les champs dont les blés étaient coupés et par
une prairie où les bergers avaient allumé un grand feu autour duquel
ils s'étaient installés pendant que les chevaux paissaient, les jambes
de devant entravées. Le croissant de la lune apparaissait au-dessus de
la forêt. On entendait de temps en temps les clochettes des chevaux,
les airs mélancoliques du chalumeau et le murmure lointain de la
rivière.
Quand Zésim fut près du château de Bojary, le coeur lui battit avec
force et l'image de sa petite amie d'enfance se dressa vivante devant
lui. Il était arrivé à la porte: il frappa. Les aboiements d'un chien
lui répondirent; du reste, tout demeura silencieux. Les sombres
peupliers bruissaient d'une façon sinistre. La maison et la cour
étaient plongées dans la plus profonde obscurité. Aucune fumée ne
sortait des cheminées; aucune fenêtre n'était éclairée.
Zésim frappa de nouveau. Enfin des pas lents et traînants
s'approchèrent.
"Qui est là?
- Mme Maloutine est-elle à la maison?
- Non.
- Et Mlle Maloutine?
- Non plus."
Zésim haussa les épaules, et, de fort mauvaise humeur, se mit en route
pour revenir chez lui.
Cette fois, il prit par la forêt. La lumière argentée du croissant de
la lune lui montrait le chemin, entre les trous noirs, les arbres
tombés et les épaisses broussailles. Tout à coup, une lueur rouge
illumina le sentier, et, au milieu des noisetiers et des buissons de
ronces, des étincelles jaillirent, à travers la nuit, vers le ciel
majestueux. Il tourna à gauche et se trouva bientôt en face d'un feu
clair qui flambait. Des coups de sifflet retentirent, de sombres
figures surgirent de différents côtés.
Zésim abaissa son fusil:
"Qui va là?
- Des bohémiens, monsieur;" répondit une voix humble, et, du fourré,
sortit un gaillard basané et velu qui s'inclina respectueusement.
Zésim s'approcha du feu, autour duquel était établi un fantastique
campement de bohémiens. Des tentes étaient dressées, de petits
chariots les entouraient, les chevaux piaffaient; des hommes à la peau
brune étaient étendus sur leurs manteaux et dormaient; d'autres
dépouillaient de sa peau un agneau qu'ils avaient certainement
volé. Une jeune mère berçait son nourrisson, des enfants nus couraient
çà et là, des chiens aboyaient et montraient les dents. Deux femmes
surveillaient les chaudrons qui ronflaient sur les flammes.
Pendant que Zésim, encore étonné, contemplait cet étrange tableau, il
vit s'avancer une jeune et jolie femme, aux yeux brillants, à la
chevelure noire et flottante, au corps élancé, de la teinte de
l'ébène. Elle avait une robe rouge collante, et, par-dessus, un
vêtement blanc, court et sans manches, en peau d'agneau. Elle était à
cheval sur un ours apprivoisé, et elle salua Zésim d'un air à la fois
fier et moqueur.
Cette étonnante créature semblait être la reine de la bande.
"Que cherches-tu chez nous, bel étranger? dit-elle en sautant à bas du
dos velu de sa sauvage monture. Si tu veux me faire un cadeau, je te
prédirai l'avenir, car je vois tout ce qui a été, tout ce qui est, et
tout ce qui sera."
Zésim lui donna en riant une pièce d'argent. Elle la regarda, la mit
dans son sein, et prit ensuite la main du jeune homme.
"Du bonheur, beaucoup de bonheur, murmura-t-elle en secouant la tête,
mais tout cela est bien loin. De grands dangers te menacent, et de
puissants obstacles s'entassent autour de toi. Tu triompheras de tout,
si tu es sage, fidèle et courageux. Deux femmes se tiennent sur le
chemin de ta vie; tu les aimeras toutes deux, et toutes deux te
donneront leur coeur. Pourtant, il en est une dont tu dois te garder:
elle menacera ta vie, et si tu n'es pas prévoyant, elle t'apportera la
mort. Mais un ange veille sur toi et te montrera le chemin du salut.
- Que vois-tu encore?
- Tout le reste est obscur, confus; mais ta ligne de vie est croisée;
prends garde!"
En ce moment on entendit comme une plainte mystérieuse flottant à
travers les cimes des arbres.
"Qu'est-ce?
- Ferme tes oreilles et tes yeux, dit la bohémienne, il n'est pas bon
d'être dans le voisinage, quand ils passent.
- De qui parles-tu?
- Entends-tu le psaume de la pénitence? Ce sont les dévots pèlerins de
cette secte que l'on nomme les Dispensateurs du ciel. Il y a une
odeur de sang dans l'air. Prends garde!"
Zésim partit brusquement et de dirigea en hâte à travers les fourrés
vers la rivière dont les flots scintillaient entre les troncs
noirs. Des coups de rame retentissaient, et un chant triste à déchirer
le coeur traversait lentement la nuit éclairée par la douce lueur de la
lune. Une grande barque apparut, des hommes et des femmes y étaient
assis par couples, la tête penchée et se frappant la poitrine avec le
poing. Une torche brûlait avec une lumière terne à l'avant du bateau;
la poix fumeuse dégouttait dans l'eau, pendant que la flamme rougeâtre
éclairait une haute croix de bois dressée au milieu de la
barque. Alors - Zésim crut rêver - le Sauveur attaché à la croix
ouvrit ses yeux épuisés de fatigue, et de ses blessures tomba goutte à
goutte un sang chaud sur les pénitents.