_Lamboteau._ Ah! te voilà, Deladernier, y a longtemps que je t'ai pas
vu. Qu'est-ce que tu as? Tu as l'air tout moindre.
_Delesdernier._ Je ne sais pas; depuis tout ce gandin de cet hivaire,
je vais tout crevotant, j'ai une peine de mâlevie à me rapicoler.....
Ah! si les mâzilles allaient encore, ce ne serait rien, mais ces
sacrés kaiserliques n'ont pas laissé sistance à la maison.
_Lamboteau._ Voui! Plains-toi, un pauvre gratte-loton, comme moi, qui
en ai eu une tapassée le premier soire, et à qui on en flâne deusse
ensuite tous les quinze jours. Dieu me damne! quelle avaloire! Ma
femme leur fesait à dîner une puissante galimaufrée de polmons et de
froissures et un jaire de veau, avec une bonne platelée de tufèles
bien diotues; c'était plus vite en bas la gargataine qu'on y avait vu,
et puis des tinquets de fromage et de tomme, la pare et tout, et puis
la soupe le matin, et puis le riquiqui..... Non, on ne fait pas une
idée de la vicaille qui s'est galiaufrée chez nous depuis trois mois.
_Delesdernier._ Moi, les miennes ne bouffaient pas autrement, mais
c'étaient bien les plus fiares gouillards!.... Tu sais bien ce lard
que nous avions tué par ensemble avec Bosson et Livache; j'avais
encore un couple de longeôles avecque deux jambettes à la cheminée,
superbes, y n'y en reste ni riffle ni raffle!.... Mais ce que je
regrette le plus encore, c'est une demi-douzaine de bouteilles de
sarvagnin de la comète, que j'avais mises à coin pour me rabaubiner un
peu l'estomaque, que ces sacrés bouchards m'ont fioulées; et puis à
présent qu'on a besoin de se refaire de quèque chose, y faut qu'on
boive de la tatouille du cabaret. Mais c'est qu'y sont gouillards et
cochons tout à la fois..... Allons! mouche avec les doigts comme des
capucins; et puis des clâmauds par terre qu'y vous acrasent avec le
pied..... Dieu me damne! s'y n'y avait pas des fois de quoi
dégobiller!... et puis une odeur de gonvé sur eusse. Quant ils ont eu
déboulé, j'ai vite ébaragné et écalabré par leur chambre; eh bien!
quoique ça, y a pué encore le bocan pendant huit jours dans toute la
maison. Mais enfin, Dieu marci! nous voilà, une bonne fois pour
toutes, débarrassés de ces sacrées sangsuies.
_Lamboteau._ Voui, c'est des sangsuies, c'est vrai, mais y faut bien y
dire aussi, quante l'on n'a une maladie, y faut une purge ou une
saigne, et je crois que c'était une maladie qui comptait que ces
gabelous et ces rats de cave.
_Delesdernier._ Et la conscription!... Non, tiens, quante je pense
qu'y aurait fallu que mon Jaquet tire cette année! un enfant châcholé
et flaironné par sa mère comme cetui-là!... y n'y aurait pas fallu
trois semaines de sarvice pour le flanquer à plat de lit, au ranco
dans une hopitale. Non pas à présent que toute cette sacrée parade est
finie, comme il est assez dégruffé, je m'en vais vous le pousser
farme dans la chiffre, pour sarcher ensuite à le placer dans quèque
bon commarce d'espiceries ou de crincaillerie.
_Lamboteau._ Dis voir, et tous ces nants de braille, comme y vont être
figeau de tout ça?
_Delesdernier._ Et toute cette cassibraille de gratte-papier qui vont
être d'obligés de vanner.
_Lamboteau._ Et cette damnable pardition de loto qui ne pompera plus
nos ag-nettes.
_Delesdernier._ Et le câfé qu'on va avoir bientôt aussi bon marché que
les faviolons..... Ma sacré gouillarde de femme ne viendra plus me
triôler, et me tirer de sous les ongles la moitié du çan mienne pour
pouvoir se flâner ses deux écuelles dessus la conscience tous les
jours que le bon Dieu a criés.
_Lamboteau._ Et dis voir, as-tu entendu sonner cette retraite hier à
soire? Dieu me damne! si au premier coup de cloche je ne me suis pas
tout sentu remuer la farâ.
_Delesdernier._ Et moi, quante j'ai revu en n'haut des affiches la
clef de la cave avec notre moitié de poulet, si je n'étais pas pour
faire des cupesses au beau milieu de la rue.
_Lamboteau._ Crois-tu, toi, qu'on mangera les greffions des
pronmontions avec plaisir cette année, quante l'on reverra Monsieur le
Premier redonner les prix à tous nos ourious comme du temps du bon
glu.
_Delesdernier._ As-tu vu nos brecaillons avec leur nouvel uniforme
comme ça vous a le fion! Je les ai rencontrés sur les ponts de Neuve
comme y se renvenaient de l'exarcice. Y sont encore mieux retapés, au
moins, que nos anciens volontaires avec leur queue à ras le cochon et
leurs petits chapeaux de biscôme. Et ce sacré crottu de Favre, ce
n'est pas le plus crouye de tousse au moins, quante y a son habit bien
aboutonné, avecque sa gravate noire et poudré à blanc. C'est qu'y
n'est ni jartou ni gambion cetui-là, quante même c'est un ancien
Genevois, et j'en ai bien vu quèque z'eunes qui le reluchaient et
joliment, en passant sous la Corraterie.
_Lamboteau._ C'est bien à présent qu'on peut dire avec le père Ch....:
_Lustucru, mon cher compère?_ ou bien: _No le veyains revegni ce temps
pleysans tant allégre._
_Delesdernier._ Ah! je t'en réponds. Y en a bien encore quèque z'uns
de ces fichus avenaires qui ont toujours à gongonner et à raufer sur
tout, quoi qu'on fasse, qui regrettent encore qu'on ait déguillé
Bonaparte, et qui vous disent encore comme ça: Voui, vous êtes frais
avec votre ritournelle. A présent que vos gros sont remontés sur leur
bête, vous allez les voir fiars comme des boques, qui vont sarcher à
acraser la bourgeoisie plus que jamais. Moi je dis que non. Les gros
et les petits ont eu leur pide chacun, on est las de se marmanger et
de ronger le fêlin. Y n'y a plus ni nâtifs, ni grimauds, ni habitants,
ni corniauds, ni englués, ni emmardés; y n'y a plus que des bons
Genevois (saufre pourtant ceusse qui ont mis la main au copon, au
moins), et je parie, moi, qu'à la première tampoune qu'on fera pour la
paix, nous verrons encore Des Arts ou Gourgasse danser avecque les
péclotiers autour du bourneau de Saint-Jarvais.
À çà! Adieu, Lamboteau, adieu, m' n'ami, je m'en vais au sarcle faire
un conchon avec Mottu et Jaquin qui m'attendent. Adieu, à revoire.
M......, docteur.