VI

Deux jours après, le matin même où le père Fouan devait être enterré, Jean,

las d'une nuit d'insomnie, s'éveilla très tard, dans la petite chambre

qu'il occupait chez Lengaigne. Il n'était pas allé encore à Châteaudun,

pour le procès, dont l'idée seule l'empêchait de quitter Rognes; chaque

soir, il remettait l'affaire au lendemain, hésitant davantage, à mesure que

sa colère se calmait; et c'était un dernier combat qui l'avait tenu

éveillé, fiévreux, ne sachant quelle décision prendre.

Ces Buteau! des brutes meurtrières, des assassins, dont un honnête homme

aurait dû faire couper la tête! A la première nouvelle de la mort du vieux,

il avait bien compris le mauvais coup. Les gredins, parbleu venaient de le

griller vif, pour l'empêcher de causer. Françoise, Fouan: de tuer l'une, ça

les avait forcés de tuer l'autre. A qui le tour, maintenant? Et il songeait

que c'était son tour: on le savait dans le secret, on lui enverrait

sûrement du plomb, au coin d'un bois, s'il s'obstinait à habiter le pays.

Alors, pourquoi ne pas les dénoncer tout de suite? Il s'y décidait, il

irait conter l'histoire aux gendarmes, dès son lever. Puis, l'hésitation le

reprenait, une méfiance de cette grosse affaire où il serait témoin, une

crainte d'en souffrir autant que les coupables. A quoi bon se créer des

soucis encore? Sans doute, ce n'était guère brave, mais il se donnait une

excuse, il se répétait qu'en ne parlant pas, il obéissait à la volonté

dernière de Françoise. Vingt fois dans la nuit, il voulut, il ne voulut

plus, malade de ce devoir devant lequel il reculait.

Lorsque, vers neuf heures, Jean eut sauté du lit, il se trempa la tête dans

une cuvette d'eau froide. Brusquement, il prit une résolution: il ne

conterait rien, il ne ferait pas même de procès pour ravoir la moitié des

meubles. Le jeu n'en vaudrait décidément pas la chandelle. Une fierté le

remettait d'aplomb, content de ne point en être, de ces coquins, d'être

l'étranger. Ils pouvaient bien se dévorer entre eux: un fameux débarras,

s'ils s'avalaient tous! La souffrance, le dégoût des dix années passées à

Rognes, lui remontaient de la poitrine en un flot de colère. Dire qu'il

était si joyeux, le jour où il avait quitté le service, après la guerre

d'Italie, à l'idée de n'être plus un traîneur de sabre, un tueur de monde!

Et, depuis cette époque, il vivait dans de sales histoires, au milieu de

sauvages. Dès son mariage, il en avait eu gros sur le coeur; mais les voilà

qui volaient, qui assassinaient, maintenant! De vrais loups, lâchés au

travers de la plaine, si grande, si calme! Non, non! c'était assez, ces

bêtes dévorantes lui gâtaient la campagne! Pourquoi en faire traquer un

couple, la femelle et le mâle, lorsqu'on aurait dû détruire la bande

entière? Il préférait partir.

A ce moment, un journal que Jean avait monté la veille du cabaret, lui

retomba sous les yeux. Il s'était intéressé à un article sur la guerre

prochaine, ces bruits de guerre qui circulaient et épouvantaient depuis

quelques jours; et ce qu'il ignorait encore au fond de lui, ce que la

nouvelle y avait éveillé d'inconscient, toute une flamme mal éteinte,

renaissante, se ralluma d'un coup. Sa dernière hésitation à partir, la

pensée qu'il ne savait où aller, en fut emportée, balayée comme par un

grand souffle de vent. Eh donc! il irait se battre, il se réengagerait. Il

avait payé sa dette; mais, quoi? lorsqu'on n'a plus de métier, lorsque la

vie vous embête et qu'on rage d'être taquiné par les ennemis, le mieux est

encore de cogner sur eux. Tout un allégement, toute une joie sombre, le

soulevait. Il s'habilla, en sifflant fortement la sonnerie des clairons qui

le menait à la bataille, en Italie. Les gens étaient trop canailles, ça le

soulageait, l'espoir de démolir des Prussiens; et, puisqu'il n'avait pas

trouvé la paix dans ce coin, où les familles se buvaient le sang, autant

valait-il qu'il retournât au massacre. Plus il en tuerait, plus la terre

serait rouge, et plus il se sentirait vengé, dans cette sacrée vie de

douleur et de misère que les hommes lui avaient faite!

Lorsque Jean fut descendu, il mangea deux oeufs et un morceau de lard, que

Flore lui servit. Ensuite, appelant Lengaigne, il régla son compte.

--Vous partez, Caporal?

--Oui.

--Vous partez, mais vous reviendrez?

--Non.

Le cabaretier, étonné, le regardait, tout en réservant ses réflexions.

Alors, ce grand nigaud renonçait à son droit?

--Et qu'est-ce que vous allez faire, à cette heure? Peut-être bien que vous

redevenez menuisier?

--Non, soldat.

Lengaigne, du coup, les yeux ronds de stupéfaction, ne put retenir un rire

de mépris. Ah! l'imbécile!

Jean avait déjà pris la route de Cloyes, lorsqu'un dernier attendrissement

l'arrêta et lui fit remonter la côte. Il ne voulait pas quitter Rognes sans

dire adieu à la tombe de Françoise. Puis, c'était autre chose aussi, le

désir de revoir une fois encore se dérouler la plaine immense, la triste

Beauce, qu'il avait fini par aimer, dans ses longues heures solitaires de

travail.

Derrière l'église, le cimetière s'ouvrait, enclos d'un petit mur à moitié

détruit, si bas, que, du milieu des tombes, le regard allait librement d'un

bout à l'autre de l'horizon. Un pâle soleil de mars blanchissait le ciel,

voilé de vapeurs, d'une finesse de soie blanche, à peine avivée d'une

pointe de bleu; et, sous cette lumière douce, la Beauce, engourdie des

froids de l'hiver, semblait s'attarder au sommeil, comme ces dormeuses qui

ne dorment plus tout à fait, mais qui évitent de remuer, pour jouir de leur

paresse. Les lointains se noyaient, la plaine en semblait élargie, étalant

les carrés déjà verts des blés, des avoines et des seigles d'automne;

tandis que, dans les labours restés nus, on avait commencé les semailles de

printemps. Partout, au milieu des mottes grasses, des hommes marchaient,

avec le geste, l'envolée continue de la semence. On la voyait nettement,

dorée, ainsi qu'une poussière vivante, s'échapper du poing des semeurs les

plus proches. Puis, les semeurs se rapetissaient, se perdaient à l'infini,

et elle les enveloppait d'une onde, elle ne semblait être, tout au loin,

que la vibration même de la lumière. A des lieues, aux quatre points de

l'étendue sans borne, la vie de l'été futur pleuvait dans le soleil.

Devant la tombe de Françoise, Jean se tint debout. Elle était au milieu

d'une rangée, et la fosse du père Fouan, ouverte, attendait à côté d'elle.

Des herbes folles envahissaient le cimetière, jamais le conseil municipal

ne s'était résigné à voter cinquante francs au garde champêtre, pour qu'il

nettoyât. Des croix, des entourages, avaient pourri sur place; quelques

pierres rouillées résistaient; mais le charme de ce coin solitaire était

son abandon même, sa tranquillité profonde, que troublaient seuls les

croassements des corbeaux très anciens, tournoyant à la pointe du clocher.

On y dormait au bout du monde, dans l'humilité et l'oubli de tout. Et Jean,

pénétré de cette paix de la mort, s'intéressait à la grande Beauce, aux

semailles qui l'emplissaient d'un frisson de vie, lorsque la cloche se mit

à sonner lentement, trois coups, puis deux autres, puis une volée. C'était

le corps de Fouan qu'on levait et qui allait venir.

Le fossoyeur, un bancal, arriva en traînant la jambe, pour donner un regard

à la fosse.

--Elle est trop petite, fit remarquer Jean, qui restait ému, désireux de

voir.

--Ah! ouiche, répondit le boiteux, ça l'a réduit, de se rôtir.

Les Buteau, l'avant-veille, avaient tremblé jusqu'à la visite du docteur

Finet. Mais l'unique préoccupation du docteur était de signer vivement le

permis d'inhumer, pour s'éviter des courses. Il vint, regarda, s'emporta

contre la bêtise des familles qui laissent de la chandelle aux vieux dont

la tête déménage; et, s'il conçut un soupçon, il eut la prudence de ne pas

l'exprimer. Mon Dieu! ce père obstiné à vivre, quand on l'aurait grillé un

peu! Il en avait tant vu, que ça ne comptait guère. Dans son insouciance,

faite de rancune et de mépris, il se contentait de hausser les épaules:

sale race, que ces paysans!

Soulagés, les Buteau n'eurent plus qu'à soutenir le choc de la famille,

prévu, attendu de pied ferme. Dès que la Grande se montra, ils éclatèrent

en larmes, pour avoir une contenance. Elle les examinait, surprise, jugeant

ça peu malin, de trop pleurer; d'ailleurs, elle n'accourait que dans l'idée

de se distraire, car elle n'avait rien à réclamer sur l'héritage. Le danger

commença, lorsque Fanny et Delhomme parurent. Justement, celui-ci venait

d'être nommé maire, à la place de Macqueron, ce qui gonflait sa femme d'un

tel orgueil, qu'elle en claquait dans sa peau. Elle avait tenu son serment,

son père était mort sans qu'elle se fût réconciliée; et la blessure de sa

susceptibilité saignait toujours, au point qu'elle demeura l'oeil sec,

devant le cadavre. Mais il y eut un bruit de sanglots, Jésus-Christ

arrivait, très soûl. Il trempa le corps de ses larmes, il beugla que

c'était un coup dont il ne se relèverait point.

Pourtant, dans la cuisine. Lise avait préparé des verres et du vin; et l'on

causa. Tout de suite, on mit en dehors les cent cinquante francs de rente

provenant de la maison; car il était convenu qu'ils resteraient à celui des

enfants qui aurait eu soin du père, dans ses derniers jours. Seulement, il

y avait le magot. Alors, Buteau conta son histoire, comment le vieux avait

repris les titres sous le marbre de la commode, et comment ça devait être,

en les regardant, pour le plaisir, la nuit, qu'il s'était allumé le poil du

corps; même qu'on avait retrouvé la cendre des papiers: du monde en ferait

témoignage, la Frimat, la Bécu, d'autres. Pendant ce récit, tous le

regardaient, sans qu'il se troublât, se tapant sur la poitrine, attestant

la lumière du jour. Évidemment, la famille savait, et lui s'en fichait,

pourvu qu'on ne le taquinât point et qu'il gardât l'argent. D'ailleurs,

avec sa franchise de femme orgueilleuse, Fanny se soulagea, les traita

d'assassins et de voleurs: oui! ils avaient flambé le père, ils l'avaient

volé, ça sautait aux yeux! Violemment, les Buteau répondirent par des

injures, par des accusations abominables. Ah! on voulait leur faire arriver

du mal! et la soupe empoisonnée dont le vieux avait failli crever chez sa

fille? Ils en diraient long sur les autres, si l'on en disait sur eux.

Jésus-Christ s'était remis à pleurer, à hurler de tristesse, en apprenant

que de semblables forfaits étaient possibles. Nom de Dieu! son pauvre père!

est-ce que, vraiment, il y avait des fils assez canailles pour rôtir leur

père! La Grande lâchait des mots, qui attisaient la querelle, quand ils

étaient à bout de souffle. Alors, Delhomme, inquiet de cette scène, alla

fermer les portes et les fenêtres. Il avait désormais sa situation

officielle à défendre, il était toujours du reste pour les solutions

raisonnables. Aussi finit-il par déclarer que de pareilles affaires

n'étaient pas à dire. On serait bien avancé, si les voisins entendaient. On

irait en justice, et les bons y perdraient peut-être plus que les mauvais.

Tous se turent: il avait raison, ça ne valait rien de laver son linge sale

devant les juges. Buteau les terrifiait, le brigand était bien capable de

les ruiner. Et il y avait encore, au fond du crime accepté, du silence

volontaire fait sur le meurtre et sur le vol, cette complicité des paysans

avec les révoltés des campagnes, les braconniers, les tueurs de

gardes-chasse, dont ils ont peur et qu'ils ne livrent pas.

La Grande demeura pour boire le café de la veillée, les autres partirent,

impolis, comme on sort de chez des gens qu'on méprise. Mais les Buteau en

riaient, du moment qu'ils tenaient l'argent, avec la certitude à cette

heure de n'être plus tourmentés. Lise retrouva sa parole haute, et Buteau

voulut faire les choses bien, commanda le cercueil, se rendit au cimetière

s'assurer de la place où l'on creusait la fosse. Il faut dire qu'à Rognes

les paysans qui se sont exécrés pendant leur vie, n'aiment pas à dormir

côte à côte, quand ils sont morts. On suit les rangées, c'est au petit

bonheur de la chance. Aussi, lorsque le hasard fait que deux ennemis

meurent coup sur coup, cela cause-t-il de gros embarras à l'autorité, car

la famille du second parle de le garder, plutôt que de le laisser mettre

près de l'autre. Justement, du temps que Macqueron était maire, il avait

abusé de sa situation pour s'acheter un terrain, en dehors du rang; le

malheur était que ce terrain touchait celui où se trouvait le père de

Lengaigne, où Lengaigne lui-même avait sa place gardée; et, depuis cette

époque, ce dernier ne décolérait pas, sa longue lutte avec son rival s'en

enrageait encore, la pensée que sa carcasse pourrirait à côté de la

carcasse de ce bougre, lui gâtait le reste de son existence. Ce fut donc

dans le même sentiment que Buteau s'emporta, dès qu'il eut inspecté le

terrain échu à son père. Celui-ci aurait à sa gauche Françoise, ce qui

allait bien; seulement, la malechance voulait qu'à la rangée supérieure,

juste en face, se rencontrât la tombe de la défunte du père Saucisse, près

de laquelle son homme s'était réservé un coin; de sorte que ce filou de

père Saucisse, quand il serait enfin crevé, aurait les pieds sur le crâne

du père Fouan. Est-ce que cette idée-là pouvait se supporter une minute?

Deux vieux qui se détestaient, depuis la sale histoire de la rente viagère,

et le coquin des deux, celui qui avait fichu l'autre dedans, lui danserait

sur la tête pendant l'éternité! Mais, nom de Dieu! si la famille avait eu

le mauvais coeur de tolérer cela, les os du père Fouan se seraient

retournés entre leurs quatre planches, contre ceux du père Saucisse! Tout

bouillant de révolte, Buteau descendit tempêter à la mairie, tomba sur

Delhomme, pour le forcer, maintenant qu'il était le maître, à désigner un

autre terrain. Puis, comme son beau-frère refusait de sortir de l'usage, en

alléguant le déplorable exemple de Macqueron et de Lengaigne, il le traita

de capon, de vendu, il gueula du milieu de la route que lui seul était un

bon fils, puisque les autres de la famille se foutaient de savoir si le

père serait à l'aise ou non dans la terre. Il ameutait le village, il

rentra, indigné.

Delhomme venait de se heurter à un embarras plus grave. L'abbé Madeline

était parti l'avant-veille, et Rognes, de nouveau, se trouvait sans prêtre.

L'essai d'en nourrir un à demeure, ce luxe coûteux d'une paroisse, avait en

somme si mal réussi, que le conseil municipal s'était prononcé pour la

suppression du crédit et le retour à l'ancien état, l'église simplement

desservie par le curé de Bazoches-le-Doyen. Mais l'abbé Godard, bien que

monseigneur l'eût raisonné, jurait de ne jamais y rapporter le bon Dieu,

exaspéré du départ de son collègue, accusant les habitants de l'avoir à

moitié assassiné, ce pauvre homme, dans le but unique de le forcer, lui, à

revenir. Déjà, il criait partout que Bécu pourrait sonner la messe

jusqu'aux vêpres, le dimanche suivant, lorsque la mort brusque de Fouan

avait compliqué la situation, passée du coup à l'état aigu. Un enterrement,

ce n'est point comme une messe, ça ne se garde pas pour plus tard. Heureux

au fond de la circonstance, malicieux dans son bon sens, Delhomme prit le

parti de se rendre en personne à Bazoches, près du curé. Dès que ce dernier

l'aperçut, ses tempes se gonflèrent, son visage noircit, il le repoussa du

geste, sans lui laisser ouvrir la bouche. Non! non! non! Plutôt y perdre sa

cure! Et, quand il apprit que c'était pour un convoi, il en bégaya de

fureur. Ah! ces païens faisaient exprès de mourir, ah! ils croyaient de la

sorte l'obliger à céder: eh bien! ils s'enfouiraient tout seuls, ce ne

serait fichtre pas lui qui les aiderait à monter au ciel! Paisiblement,

Delhomme attendait que ce premier flot fût passé; puis il exprima des

idées, on ne refusait l'eau bénite qu'aux chiens, un mort ne pouvait rester

sur les bras de sa famille; enfin, il fit valoir des raisons personnelles,

le mort était son beau-père, le beau-père du maire de Rognes. Voyons, ce

serait pour le lendemain dix heures. Non! non! non! L'abbé Godard se

débattait, s'étranglait, et le paysan, tout en espérant que la nuit lui

porterait conseil, dut le quitter sans l'avoir fléchi.

--Je vous dis que non! lui jeta une dernière fois le prêtre, de sa porte.

Ne faites pas sonner... Non! mille fois non!

Le lendemain, Bécu reçut du maire l'ordre de sonner à dix heures. On

verrait bien. Chez les Buteau, tout se trouvait prêt, la mise en bière

avait eu lieu la veille, sous l'oeil exercé de la Grande. La chambre était

lavée déjà, rien ne demeurait de l'incendie, que le père entre ses quatre

planches. Et la cloche sonnait, lorsque la famille, réunie devant la

maison, pour la levée du corps, vit arriver l'abbé Godard par la rue à

Macqueron, essoufflé d'avoir couru, si rouge et si furieux, qu'il balançait

son tricorne d'une main violente, tête nue, de peur d'une attaque. Il ne

regarda personne, s'engouffra dans l'église, reparut tout de suite, en

surplis, précédé de deux enfants de choeur, dont l'un tenait la croix et

l'autre le bénitier. Au galop, il lâcha sur le corps un balbutiement

rapide; et, sans s'inquiéter si les porteurs l'accompagnaient avec le

cercueil, il revint vers l'église, où il commença la messe, en coup de

vent. Clou et son trombone, ainsi que les deux chantres, s'effaraient à le

suivre. Assise au premier rang était la famille, Buteau et Lise, Fanny et

Delhomme, Jésus-Christ, la Grande. M. Charles, qui honorait le convoi de sa

présence, avait apporté les excuses de madame Charles, partie à Chartres

depuis deux jours, avec Élodie et Nénesse. Quant à la Trouille, au moment

de venir, s'étant aperçu que trois de ses oies manquaient, elle avait filé

à leur recherche. Derrière Lise, les petits, Laure et Jules, ne bougeaient

pas, très sages, les bras croisés, les yeux noirs et tout grands. Et, sur

les autres bancs, beaucoup de connaissances se pressaient, des femmes

surtout, la Frimat, la Bécu, Coelina, Flore, enfin une assistance dont il y

avait vraiment lieu d'être fier. Avant la préface, quand le curé se tourna

vers les fidèles, il ouvrit les bras terriblement, comme pour les gifler.

Bécu, très soûl, sonnait toujours.

En somme, ce fut une messe convenable, quoique menée trop vite. On ne se

fâchait pas, on souriait de la colère de l'abbé, qu'on excusait; car il

était naturel qu'il fût malheureux de sa défaite, de même que tous

s'égayaient de la victoire de Rognes. Une satisfaction goguenarde

épanouissait les visages, d'avoir eu le dernier mot avec le bon Dieu. On

l'avait bien forcé à le rapporter, son bon Dieu, dont on se fichait au

fond. La messe finie, l'aspersoir passa de main en main, puis le cortège se

reforma: la croix, les chantres, Clou et son trombone, le curé suffoquant

de sa hâte, le corps porté par quatre paysans, la famille, puis la queue du

monde. Bécu s'était remis à sonner si fort, que les corbeaux du clocher

s'envolèrent, avec des croassements de détresse. Tout de suite, on entra

dans le cimetière, il n'y avait que le coin de l'église à tourner. Les

chants et la musique éclatèrent plus sonores, au milieu du grand silence,

sous le soleil voilé de vapeurs, qui chauffait la paix frissonnante des

herbes folles. Et, ainsi baigné de plein air, le cercueil apparut

brusquement d'une telle petitesse que tous en furent frappés. Jean, demeuré

là, en éprouva un saisissement. Ah! le pauvre vieux si décharné par l'âge,

si réduit par la misère de la vie, à l'aise dans cette boîte à joujoux, une

toute petite boîte de rien! Il ne tiendrait pas grand'place, il

n'encombrerait pas trop cette terre, la vaste terre, dont l'unique passion

l'avait brûlé jusqu'à fondre ses muscles. Le corps était arrivé au bord de

la fosse béante, le regard de Jean qui le suivait, alla plus loin, au delà

du mur, d'un bout à l'autre de la Beauce; et, dans le déroulement des

labours, il retrouvait les semeurs, à l'infini, avec leur geste continu,

l'ondée vivante de la semence, qui pleuvait sur les sillons ouverts.

Les Buteau, lorsqu'ils aperçurent Jean, échangèrent un coup d'oeil

d'inquiétude. Est-ce que le bougre était venu les attendre là, pour faire

un scandale? Tant qu'ils le sentiraient à Rognes, ils ne dormiraient pas

tranquilles. L'enfant de choeur qui tenait la croix, venait de la planter

au pied de la fosse, tandis que l'abbé Godard récitait vivement les

dernières prières, debout devant le cercueil, posé dans l'herbe. Mais les

assistants eurent une distraction, en voyant Macqueron et Lengaigne,

arrivés en retard, regarder obstinément vers la plaine. Tous alors se

retournèrent de ce côté, s'intéressèrent à une grosse fumée, roulant dans

le ciel. Ça devait être à la Borderie, on aurait dit des meules qui

brûlaient, derrière la ferme.

--_Ego sum_..., lança furieusement le curé.

Les visages revinrent vers lui, les yeux se fixèrent de nouveau sur le

corps; et, seul, M. Charles continua à voix basse une conversation

commencée avec Delhomme. Il avait reçu le matin une lettre de madame

Charles, il était dans l'enchantement. A peine débarquée à Chartres, Élodie

se montrait étonnante, aussi énergique et maligne que Nénesse. Elle avait

roulé son père, elle tenait déjà la maison. Le don, quoi! l'oeil et la

poigne! Et M. Charles s'attendrissait sur sa vieillesse désormais heureuse,

dans sa propriété de Roseblanche, où ses collections de rosiers et

d'oeillets n'avaient jamais mieux poussé, où les oiseaux de sa volière,

guéris, retrouvaient leurs chants, dont la douceur lui remuait l'âme.

--_Amen!_ dit très haut l'enfant de choeur qui portait le bénitier.

Tout de suite, l'abbé Godard entama de sa voix colère:

--_De profundis clamavi ad te, Domine._

Et il continua, pendant que Jésus-Christ, qui avait emmené Fanny à l'écart,

retombait violemment sur les Buteau.

--L'autre jour, si je n'avais pas été si soûl... Mais c'est trop bête de

nous laisser voler comme ça.

--Pour être volés, nous le sommes, murmura Fanny.

--Car, enfin, continua-t-il, ces canailles ont les titres... Et il y a

longtemps qu'ils en jouissent, ils s'étaient arrangés avec le père

Saucisse, je le sais... Nom de Dieu! est-ce que nous n'allons pas leur

foutre un procès?

Elle se recula de lui, elle refusa vivement.

--Non, non, pas moi! j'ai assez de mes affaires... Toi, si tu veux.

Jésus-Christ eut, à son tour, un geste de crainte et d'abandon. Du moment

qu'il ne pouvait mettre sa soeur en avant, il n'était pas assez sûr de ses

rapports personnels avec la justice.

--Oh! moi, on s'imagine des choses... N'importe, quand on est honnête, la

récompense est de marcher le front haut.

La Grande, qui l'écoutait, le regarda se redresser, d'un air digne de brave

homme. Elle l'avait toujours accusé d'être un simple jeannot, dans sa

gueuserie. Ça lui faisait pitié, qu'un grand bougre pareil n'allât pas tout

casser chez son frère, pour avoir sa part. Et, histoire de se ficher de lui

et de Fanny, elle leur répéta sa promesse accoutumée, sans transition,

comme si la chose tombait du ciel.

--Ah! bien sûr que moi, je ne ferai du tort à personne. Le papier est en

règle, il y a beau temps; et chacun sa part, je ne mourrais pas tranquille,

si j'avantageais quelqu'un, Hyacinthe y est, toi aussi, Fanny. J'ai

quatre-vingt-dix ans. Ça viendra, ça viendra un jour!

--Mais elle n'en croyait pas un mot, résolue à ne finir jamais, dans son

obstination à posséder. Elle les enterrerait tous. Encore un, son frère,

qu'elle voyait partir. Ce qu'on faisait là, ce mort apporté, cette fosse

ouverte, cette cérémonie dernière, avait l'air d'être pour les voisins, pas

pour elle. Haute et maigre, sa canne sous le bras, elle restait plantée au

milieu des tombes, sans aucune émotion, avec la seule curiosité de cet

ennui de mourir qui arrivait aux autres.

Le prêtre bredouillait le dernier verset du psaume.

--_Et ipse redimet Israel ex omnibus iniquitatibus ejus._

Il prit l'aspersoir dans le bénitier, le secoua sur le cercueil, en élevant

la voix.

--_Requiescat in pace._

--_Amen_, répondirent les deux enfants de choeur.

Et la bière fut descendue. Le fossoyeur avait attaché les cordes, deux

hommes suffirent, ça ne pesait pas plus que le corps d'un petit enfant.

Puis, le défilé recommença, de nouveau l'aspersoir passa de main en main,

chacun l'agitait en croix, au-dessus de la fosse.

Jean, qui s'était approché, le reçut de la main de M. Charles, et ses yeux

plongèrent au fond du trou. Il était tout ébloui d'avoir longtemps regardé

l'immense Beauce, les semeurs enfouissant le pain futur, d'un bout à

l'autre de la plaine, jusqu'aux vapeurs lumineuses de l'horizon, où leurs

silhouettes se perdaient. Pourtant, dans la terre, il distingua le

cercueil, diminué encore, avec son étroit couvercle de sapin, de la couleur

blonde du blé; et des mottes grasses coulaient, le recouvraient à moitié,

il ne voyait plus qu'une tache pâle, comme une poignée de ce blé que les

camarades, là-bas, jetaient aux sillons. Il agita l'aspersoir, il le passa

à Jésus-Christ.

--Monsieur le curé! monsieur le curé! appela discrètement Delhomme.

Il courait après l'abbé Godard, qui, la cérémonie finie, s'en allait de son

pas de tempête, en oubliant ses deux enfants de choeur.

--Quoi encore? demanda le prêtre.

--C'est pour vous remercier de votre obligeance... Dimanche, alors, on

sonnera la messe à neuf heures, comme d'habitude, n'est-ce pas?

Puis, le curé le regardant fixement, sans répondre, il se hâta d'ajouter:

--Nous avons une pauvre femme bien malade, et toute seule, et pas un

liard... Rosalie, la rempailleuse, vous la connaissez... Je lui ai envoyé

du bouillon, mais je ne peux pas tout faire.

Le visage de l'abbé Godard s'était détendu, un frisson de charité émue en

avait emporté la violence. Il se fouilla, avec désespoir, ne trouva que

sept sous.

--Prêtez-moi cinq francs, je vous les rendrai dimanche... A dimanche!

Et il partit, suffoqué par une nouvelle hâte. Sûrement, le bon Dieu qu'on

le forçait à rapporter, les enverrait tous rôtir en enfer, ces damnés de

Rognes; seulement, quoi? ce n'était pas une raison pour les laisser trop

souffrir dans cette vie.

Lorsque Delhomme retourna près des autres, il tomba au milieu d'une

terrible querelle. D'abord, l'assistance s'était intéressée à suivre des

yeux les pelletées de terre que le fossoyeur jetait sur le cercueil. Mais,

le hasard ayant mis, au bord du trou, Macqueron coude à coude avec

Lengaigne, celui-ci venait carrément d'apostropher le premier, au sujet de

la question des terrains. Et la famille qui se disposait à s'éloigner,

resta, se passionna bientôt, elle aussi, dans la bataille, que les

pelletées accompagnaient de coups profonds et réguliers.

--T'avais pas le droit, criait Lengaigne, t'avais beau être maire, fallait

suivre le rang; et c'est donc pour m'embêter que t'es venu te coller près

de papa?... Mais, nom de Dieu, tu n'y es pas encore!

Macqueron répondait:

--Va-tu me lâcher!... J'ai payé, je suis chez moi. Et j'y viendrai, ce

n'est pas un sale cochon de ton espèce qui m'empêchera d'y être.

Tous deux s'étaient poussés, ils se trouvaient devant leurs concessions,

les quelques pieds de terre où ils devaient dormir.

--Mais, sacré lâche, ça ne te fait donc rien, l'idée que nous serions là,

voisins de carcasse, comme une paire de vrais amis? Moi, ça me brûle le

sang... On se serait mangé toute la vie, et l'on ferait la paix là-dessous,

l'un allongé à côté de l'autre, tranquilles!... Ah! non, ah! non, pas de

raccommodement, jamais!

--Ce que je m'en fous! Je t'ai trop quelque part, pour m'inquiéter de

savoir si tu pourris aux environs.

Ce mépris acheva d'exaspérer Lengaigne. Il bégaya que, s'il claquait le

dernier, il viendrait plutôt la nuit déterrer les os de Macqueron. Et

l'autre répondait en ricanant qu'il voudrait voir ça, lorsque les femmes

s'en mêlèrent. Coelina, maigre et noire, furieuse, se mit contre son mari.

--T'as pas raison, je te l'ai dit, que tu manquais de coeur là-dessus... Si

tu t'obstines, tu y resteras seul, dans ton trou. Moi, j'irai ailleurs, je

ne veux pas me faire empoisonner par cette salope.

Du menton, elle désignait Flore, qui, molle, geignarde, ne se laissa pas

embêter.

--Faudrait savoir celle qui gâterait l'autre... Ne te fais pas de bile, ma

belle. Je n'ai pas envie que ta charogne foute la maladie à la mienne.

Il fallut que la Bécu et la Frimat intervinssent pour les séparer.

--Voyons, voyons, répétait la première, puisque vous êtes d'accord, puisque

vous ne serez pas ensemble!... Chacun son idée, on est bien libre de

choisir son monde.

La Frimat approuva.

--Pour sûr, c'est naturel... Ainsi, mon vieux qui va mourir, j'aimerais

mieux le garder que de le laisser mettre près du père Couillot, avec lequel

il a eu des raisons, dans le temps.

Des larmes lui étaient montées aux yeux, à la pensée que son paralytique ne

passerait peut-être pas la semaine. La veille, en voulant le coucher, elle

avait culbuté avec lui; et, certainement, lorsqu'il serait parti, elle

aurait vite fait de le suivre.

Mais Lengaigne, brusquement, s'en prit à Delhomme, qui revenait.

--Dis donc, toi qui es juste, faut le faire filer de là, et le renvoyer à

la queue, avec les autres.

--Macqueron haussa les épaules, et Delhomme confirma que, du moment où

celui-ci avait payé, le terrain lui appartenait. C'était à ne plus

recommencer, voilà tout. Alors, Buteau, qui s'efforçait de rester calme,

fut emporté. La famille se trouvait tenue à une certaine réserve, les coups

sourds des pelletées de terre continuaient sur le cercueil du vieux. Mais

son indignation était trop forte, il cria à Lengaigne, en montrant Delhomme

du geste:

--Ah, ouiche! si tu comptes sur ce cadet-là pour comprendre le sentiment!

il a bien enterré son père à côté d'un voleur!

Ce fut un scandale, la famille prenait parti, Fanny soutenait son homme, en

disant que la vraie faute, quand ils avaient perdu leur mère Rose, était de

n'avoir pas acheté, près d'elle, un terrain pour le père; tandis que

Jésus-Christ et la Grande accablaient Delhomme, en se révoltant, eux aussi,

contre le voisinage avec le père Saucisse, comme d'une chose inhumaine, que

rien n'excusait. M. Charles était également de cette opinion, mais avec

mesure.

On finissait par ne plus s'entendre, lorsque Bateau domina les voix,

gueulant:

--Oui, leurs os se retourneront dans la terre et se mangeront!

Du coup, les parents, les amis, les connaissances, tous en furent. C'était

bien ça, il l'avait dit: les os se retournaient dans la terre. Entre eux,

les Fouan achèveraient de s'y dévorer; Lengaigne et Macqueron s'y

disputeraient à la pourriture; les femmes, Coelina, Flore, la Bécu, s'y

empoisonneraient de leurs langues et de leurs griffes. On ne couchait pas

ensemble, même enterré, lorsqu'on s'exécrait. Et, dans ce cimetière

ensoleillé, c'était, de cercueil à cercueil, sous la paix des herbes

folles, une bataille farouche des vieux morts, sans trêve, la même bataille

qui, parmi les tombes, heurtait ces vivants.

Mais un cri de Jean les sépara, leur fit tourner à tous la tête.

--Le feu est à la Borderie!

Maintenant, le doute n'était plus possible, des flammes s'échappaient des

toits, vacillantes et pâlies dans le grand jour. Un gros nuage de fumée

s'en allait doucement vers le nord. Et l'on aperçut justement la Trouille

qui accourait de la ferme, au galop. En cherchant ses oies, elle avait

remarqué les premières étincelles, elle s'était régalée du spectacle,

jusqu'au moment où l'idée de raconter l'histoire avant les autres, venait

de lui faire prendre sa course. Elle sauta à califourchon sur le petit mur,

elle cria de sa voix aiguë de gamin:

--Oh! ce que ça brûle!... C'est ce grand salop de Tron qui est revenu

foutre le feu; et à trois endroits, dans la grange, dans l'écurie, dans la

cuisine. On l'a pincé comme il allumait la paille, les charretiers l'ont à

moitié démoli... Avec ça, les chevaux, les vaches, les moutons cuisent.

Non, faut les entendre gueuler! jamais on n'a gueulé si fort!

Ses yeux vers luisaient, elle éclata de rire.

--Et la Cognette donc! Vous savez qu'elle était malade, depuis la mort du

maître. Alors, on l'avait oubliée dans son lit... Elle grillait déjà, elle

n'a eu que le temps de se sauver en chemise. Ah! ce qu'elle était drôle, à

se cavaler en pleins champs, les quilles nues! Elle gigotait, elle montrait

son derrière et son devant, des gens criaient: hou! hou! pour lui faire la

conduite, à cause qu'on ne l'aime guère... Il y a un vieux qui a dit: La

v'là qui sort comme elle est entrée, avec une chemise sur le cul!

Un nouvel accès de gaieté la fit se tordre.

--Venez donc, c'est trop rigolo... Moi, j'y retourne.

Et elle sauta, elle reprit violemment sa course vers la Borderie en

flammes.

M. Charles, Delhomme, Macqueron, presque tous les paysans la suivirent;

tandis que les femmes, ayant la Grande à leur tête, quittaient aussi le

cimetière, s'avançaient sur la route, pour mieux voir. Buteau et Lise

étaient restés, et celle-ci arrêta Lengaigne, désireuse de le questionner

au sujet de Jean, sans en avoir l'air: il avait donc trouvé du travail,

qu'il logeait dans le pays? Lorsque le cabaretier eut répondu qu'il

partait, qu'il se réengageait, Lise et Buteau, soulagés d'un gros poids,

eurent le même mot.

--En v'là un imbécile!

C'était fini, ils allaient recommencer à vivre heureux. Ils eurent un coup

d'oeil sur la fosse de Fouan, que le fossoyeur achevait de remplir. Et,

comme les deux petits s'attardaient à regarder, la mère les appela.

--Jules, Laure, allons!... Et soyez sages, obéissez, ou l'homme viendra

vous prendre pour vous mettre aussi dans la terre.

Les Buteau partirent, poussant devant eux les enfants, qui savaient et qui

avaient l'air très raisonnable, avec leurs grands yeux noirs, muets et

profonds.

Il n'y avait plus dans le cimetière que Jean et Jésus-Christ. Ce dernier,

dédaigneux du spectacle, se contentait de suivre l'incendie de loin. Planté

entre deux tombes, il se tenait immobile, ses regards se noyaient d'un

rêve, sa face entière de crucifié soûlard exprimait la mélancolie finale de

toute philosophie. Peut-être songeait-il que l'existence s'en va en fumée.

Et, comme les idées graves l'excitaient toujours beaucoup, il finit par

lever la cuisse, inconsciemment, dans le vague de sa rêverie. Il en fit un,

il en fit deux, il en fit trois.

--Nom de Dieu! dit Bécu très soûl, qui traversait le cimetière, pour se

rendre au feu.

--Un quatrième, comme il passait, l'effleura de si près, qu'il crut en

sentir le tonnerre sur sa joue. Alors, en s'éloignant, il cria au camarade:

--Si ce vent-là continue, il va tomber de la merde.

Jésus-Christ, d'une poussée, se tâta.

--Tiens! tout de même... J'ai faim de chier.

Et, les jambes lourdes, écartées, il se hâta, il disparut à l'angle du mur.

Jean était seul. Au loin, de la Borderie dévorée, ne montaient plus que de

grandes fumées rousses, tourbillonnantes, qui jetaient des ombres de nuages

au travers des labours, sur les semeurs épars. Et, lentement, il ramena les

yeux à ses pieds, il regarda les bosses de terre fraîche, sous lesquelles

Françoise et le vieux Fouan dormaient. Ses colères du matin, son dégoût des

gens et des choses s'en allaient, dans un profond apaisement. Il se

sentait, malgré lui, peut-être à cause du tiède soleil, envahi de douceur

et d'espoir.

Eh! oui, son maître Hourdequin s'était fait bien du mauvais sang avec les

inventions nouvelles, n'avait pas tiré grand'chose de bon des machines, des

engrais, de toute cette science si mal employée encore. Puis, la Cognette

était venue l'achever; lui aussi dormait au cimetière; et rien ne restait

de la ferme, dont le vent emportait les cendres. Mais, qu'importait! les

murs pouvaient brûler, on ne brûlerait pas la terre. Toujours la terre, la

nourrice, serait là, qui nourrirait ceux qui l'ensemenceraient. Elle avait

l'espace et le temps, elle donnait tout de même du blé, en attendant qu'on

sût lui en faire donner davantage.

C'était comme ces histoires de révolutions, ces bouleversements politiques

qu'on annonçait. Le sol, disait-on, passerait en d'autres mains, les

moissons des pays de là-bas viendraient écraser les nôtres, il n'y aurais

plus que des ronces dans nos champs. Et après? est-ce qu'on peut faire du

tort à la terre? Elle appartiendra quand même à quelqu'un, qui sera bien

forcé de la cultiver pour ne pas crever de faim. Si, pendant des années,

les mauvaises herbes y poussaient, ça la reposerait, elle en redeviendrait

jeune et féconde. La terre n'entre pas dans nos querelles d'insectes

rageurs, elle ne s'occupe pas plus de nous que des fourmis, la grande

travailleuse, éternellement à sa besogne.

Il y avait aussi la douleur, le sang, les larmes, tout ce qu'on souffre et

tout ce qui révolte, Françoise tuée, Fouan tué, les coquins triomphants, la

vermine sanguinaire et puante des villages déshonorant et rongeant la

terre. Seulement, est-ce qu'on sait? De même que la gelée qui brûle les

moissons, la grêle qui les hache, la foudre qui les verse, sont nécessaires

peut-être, il est possible qu'il faille du sang et des larmes pour que le

monde marche. Qu'est-ce que notre malheur pèse, dans la grande mécanique

des étoiles et du soleil? Il se moque bien de nous, le bon Dieu! Nous

n'avons notre pain que par un duel terrible et de chaque jour. Et la terre

seule demeure l'immortelle, la mère d'où nous sortons et où nous

retournons, elle qu'on aime jusqu'au crime, qui refait continuellement de

la vie pour son but ignoré, même avec nos abominations et nos misères.

Longtemps, cette rêvasserie confuse, mal formulée, roula dans le crâne de

Jean. Mais un clairon sonna au loin, le clairon des pompiers de

Bazoches-le-Doyen qui arrivaient au pas de course, trop tard. Et, à cet

appel, brusquement, il se redressa. C'était la guerre passant dans la

fumée, avec ses chevaux, ses canons, sa clameur de massacre.

Il serrait les poings. Ah! bon sang! puisqu'il n'avait plus le coeur à la

travailler, il la défendrait, la vieille terre de France!

Il partait, lorsque, une dernière fois, il promena ses regards des deux

fosses, vierges d'herbe, aux labours sans fin de la Beauce, que les semeurs

emplissaient de leur geste continu. Des morts, des semences, et le pain

poussait de la terre.

La Terre · 第 32 / 33 题