On était de nouveau à l'époque de la fenaison, par un ciel bleu et très
chaud, que des brises rafraîchissaient; et l'on avait fixé le mariage au
jour de la Saint-Jean, qui tombait cette année-là un samedi.
Les Fouan avaient bien recommandé à Buteau de commencer les invitations par
la Grande, l'aînée de la famille. Elle exigeait des égards, en reine riche
et redoutée. Aussi Buteau, un soir, s'en alla-t-il avec Lise, tous les deux
endimanchés, la prier d'assister à la noce, à la cérémonie, puis au repas,
qui devait avoir lieu chez la mariée.
La Grande tricotait, seule dans sa cuisine; et, sans ralentir le jeu des
aiguilles, elle les regarda fixement, elle les laissa s'expliquer, redire à
trois reprises les mêmes phrases. Enfin, de sa voix aiguë:
--A la noce, ah! non, bien sûr!... Qu'est-ce que j'irais faire, à la
noce?... C'est bon pour ceux qui s'amusent.
Ils avaient vu sa face de parchemin se colorer, à l'idée de cette bombance
qui ne lui coûterait rien; ils étaient certains qu'elle accepterait; mais
l'usage voulait qu'on la priât beaucoup.
--Ma tante, là, vrai! ça ne peut pas se passer sans vous.
--Non, non, ce n'est point fait pour moi. Est-ce que j'ai le temps, est-ce
que j'ai de quoi me mettre? C'est toujours de la dépense... On vit bien
sans aller à la noce.
Ils durent répéter dix fois l'invitation, et elle finit par dire d'un air
maussade:
--C'est bon, puisque c'est forcé, j'irai. Mais faut que ce soit vous pour
que je me dérange.
Alors, en voyant qu'ils ne partaient pas, un combat se livra en elle, car
d'habitude, dans cette circonstance, on offrait un verre de vin. Elle se
décida, descendit à la cave, bien qu'il y eût là une bouteille entamée.
C'était qu'elle avait, pour ces occasions, un reste de vin tourné, qu'elle
ne pouvait boire, tant il était aigre, et qu'elle appelait du
chasse-cousin. Elle emplit deux verres, elle regarda son neveu et sa nièce
d'un oeil si rond, qu'ils durent les vider sans une grimace, pour ne pas la
blesser. Ils la quittèrent, la gorge en feu.
Ce même soir, Buteau et Lise se rendirent à Roseblanche, chez les Charles.
Mais, là, ils tombèrent au-milieu d'une aventure tragique.
M. Charles était dans son jardin, très agité. Sans doute une violente
émotion venait de le saisir, au moment où il nettoyait un rosier grimpant,
car il tenait son sécateur à la main, et l'échelle était encore contre le
mur. Il se contraignit pourtant, il les fit entrer au salon, où Élodie
brodait de son air modeste.
--Ah! vous vous mariez dans huit jours. C'est très bien, mes enfants...
Mais nous ne pourrons être des vôtres, Mme Charles est à Chartres, elle y
restera une quinzaine.
Il souleva ses paupières lourdes, pour jeter un regard vers la jeune fille.
--Oui, dans les moments de presse, aux grandes foires, Mme Charles va
donner là-bas un coup de main à sa fille... Vous savez, le commerce est le
commerce, il y a des jours où l'on s'écrase, dans la boutique. Estelle a
beau avoir pris le courant, sa mère lui est bien utile, d'autant plus que,
décidément, notre gendre Vaucogne n'en fait guère... Et puis, Mme Charles
est heureuse de revoir la maison. Que voulez-vous? nous y avons laissé
trente ans de notre vie, ça compte!
Il s'attendrissait, ses yeux se mouillaient, vagues, fixés là-bas, dans le
passé. Et c'était vrai, sa femme avait souvent la nostalgie de la petite
maison de la rue aux Juifs, du fond de sa retraite bourgeoise, si
douillette; si cossue, pleine de fleurs, d'oiseaux et de soleil. En fermant
les paupières, elle retrouvait le vieux Chartres, dévalant sur le coteau,
de la place de la Cathédrale aux bords de l'Eure. Elle arrivait, elle
enfilait la rue de la Pie, la rue Porte-Cendreuse; puis, rue des Écuyers,
pour couper au plus court, elle descendait le Tertre du Pied-Plat; et, de
la dernière marche, le 19, faisant le coin de la rue aux Juifs et de la rue
de la Planche-aux-Carpes, lui apparaissait, avec sa façade blanche, ses
persiennes vertes, toujours closes. Les deux rues étaient misérables, elle
en avait vu pendant trente ans les taudis et la population sordides, le
ruisseau central charriant des eaux noires. Mais que de semaines, que de
mois vécus chez elle, à l'ombre, sans même passer le seuil! Elle restait
fière des divans et des glaces du salon, de la literie et de l'acajou des
chambres, de tout ce luxe, de cette sévérité dans le confortable, leur
création, leur oeuvre, à laquelle ils devaient la fortune. Une défaillance
mélancolique la prenait au souvenir de certains coins intimes, au parfum
persistant des eaux de toilette, à cette odeur spéciale de la maison
entière, qu'elle avait gardée dans la peau comme un regret. Aussi
attendait-elle les époques de gros travail, et elle partait rajeunie,
joyeuse, après avoir reçu de sa petite-fille deux gros baisers, qu'elle
promettait de transmettre à la mère, dès le soir, dans la confiserie.
--Ah! c'est contrariant, c'est contrariant! répétait Buteau, vraiment vexé
à l'idée qu'il n'aurait pas les Charles. Mais si la cousine écrivait à
notre tante de revenir?
Élodie, qui allait sur ses quinze ans, leva sa face de vierge bouffie et
chlorotique, aux cheveux rares, de sang si pauvre, que le grand air de la
campagne semblait l'anémier encore.
--Oh! non, murmura-t-elle, grand'mère m'a bien dit qu'elle en avait pour
plus de deux semaines, avec les bonbons. Même qu'elle doit m'en apporter un
sac, si je suis sage.
C'était un mensonge pieux. On lui apportait, à chaque voyage, des dragées
qu'elle croyait fabriquées chez ses parents.
--Eh bien! proposa enfin Lise, venez sans elle, mon oncle, venez avec la
petite.
Mais M. Charles n'écoutait plus, retombé dans son agitation. Il se
rapprochait de la fenêtre, semblait guetter quelqu'un, renfonçait dans sa
gorge une colère près de jaillir. Et, ne pouvant se contenir davantage, il
renvoya la jeune fille d'un mot.
--Va jouer un instant, ma chérie.
Puis, quand elle s'en fut allée, habituée à sortir ainsi, dès que les
grandes personnes causaient, il se planta au milieu de la pièce, croisa les
bras, dans une indignation qui faisait trembler sa face correcte, grasse et
jaune de magistrat retiré.
--Croyez-vous ça! avez-vous jamais vu une abomination pareille!... J'étais
à nettoyer mon rosier, je monte sur le dernier échelon, je me penche de
l'autre côté, machinalement, et qu'est-ce que j'aperçois?... Honorine, oui,
ma bonne Honorine, avec un homme, l'un sur l'autre, les jambes à l'air, en
train de faire leurs saletés... Ah! les cochons, les cochons! au pied de
mon mur!
Il suffoquait, il se mit à marcher, avec des gestes nobles de malédiction.
--Je l'attends pour la flanquer à la porte, la gueuse, la misérable!...
Nous n'en pouvons pas garder une. On nous les engrosse toutes. Au bout de
six mois, c'est réglé, elles deviennent impossibles dans une famille
honnête, avec leurs ventres... Et celle-ci, que je trouve à la besogne, et
d'un coeur! Décidément, c'est la fin du monde, la débauche n'a plus de
bornes!
Buteau et Lise, ahuris, partagèrent son indignation par déférence.
--Sûr, ce n'est pas propre, oh! non, pas propre!
Mais, de nouveau, il s'arrêtait devant eux.
--Et vous imaginez-vous Élodie montant à cette échelle, découvrant ça?
Elle, si innocente, qui ne sait rien de rien, dont nous surveillons
jusqu'aux pensées!... Ça fait trembler, parole d'honneur!... Quel coup, si
Mme Charles était ici!
Justement, à cette minute, comme il jetait un regard par la fenêtre, il
aperçut l'enfant, cédant à une curiosité, le pied sur le premier échelon.
Il se précipita, il lui cria d'une voix étranglée d'angoisse, comme s'il
l'avait vue au bord d'un gouffre.
--Élodie! Élodie! descends, éloigne-toi, pour l'amour de Dieu!
Ses jambes se cassaient, il se laissa tomber dans un fauteuil, en
continuant à se lamenter sur le dévergondage des bonnes. Est-ce qu'il n'en
avait pas surpris une, au fond du poulailler, montrant à la petite comment
les poules avaient le derrière fait! C'était déjà assez de tracas, dehors,
d'avoir à lui épargner les grossièretés des paysans et le cynisme des
animaux: il perdait courage, s'il devait trouver, dans sa maison, un foyer
constant d'immoralité.
--La voici qui rentre, dit-il brusquement. Vous allez voir.
Il sonna, et il reçut Honorine, assis, sévèrement, ayant par un effort
recouvré son calme digne.
--Mademoiselle, faites votre malle, et partez tout de suite. Je vous
payerai vos huit jours.
La bonne, chétive, maigrichonne, l'air pauvre et honteux, voulut
s'expliquer, bredouiller des excuses.
--Inutile, tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous livrer aux
autorités pour attentat aux moeurs.
Alors, elle se révolta.
--Dites, c'est donc qu'on a oublié de payer la passe!
Il se leva tout droit, très grand, et la chassa d'un geste souverain, le
doigt tendu vers la porte. Puis, quand elle fut partie, il se soulagea
brutalement.
--A-t-on idée de cette putain qui déshonorait ma maison!
Sûr, c'en est une, ah! une vraie! répétèrent complaisamment Lise et Buteau.
Et ce dernier reprit:
--N'est-ce pas, c'est convenu, mon oncle, vous viendrez avec la petite?
M. Charles demeurait frémissant. Il était allé se regarder dans la glace,
d'un mouvement inquiet; et il revenait, satisfait de lui.
--Où donc? Ah! oui, à votre mariage... C'est très bien ça, mes enfants, de
vous marier... Comptez sur moi, j'irai; mais je ne vous promets pas
d'amener Élodie, parce que, vous savez, à une noce, on en lâche... Hein? la
garce, vous l'ai-je flanquée dehors! C'est qu'il ne faut pas que les femmes
m'embêtent!... Au revoir, comptez sur moi.
Les Delhomme, chez qui Buteau et Lise se rendirent ensuite, acceptèrent,
après les refus et les insistances d'usage. Il ne restait de la famille que
Jésus-Christ à inviter. Mais, vraiment, il devenait insupportable, brouillé
avec tous, inventant les plus sales affaires pour déconsidérer les siens;
et l'on se décida à l'écarter, en tremblant qu'il ne s'en vengeât par
quelque abomination.
Rognes était dans l'attente, ce fut un événement que ce mariage différé si
longtemps. Hourdequin, le maire, se dérangea; mais, prié d'assister au
repas du soir, il dut s'excuser, forcé justement, ce jour-là, d'aller
coucher à Chartres pour un procès; et il promit que Mme Jacqueline
viendrait, puisqu'on lui faisait aussi la politesse de l'inviter. On avait
songé un instant à convier l'abbé Godard, afin d'avoir du monde bien.
Seulement, dès les premiers mots, le curé s'emporta, parce qu'on fixait la
cérémonie au jour de la Saint-Jean. Il avait une grand'messe, une
fondation, à Bazoches-le-Doyen: comment voulait-on qu'il fût à Rognes le
matin? Alors, les femmes, Lise, Rose, Fanny, s'entêtèrent; elles ne
parlèrent pas d'invitation, il finit par céder; et il vint à midi, si
furieux, qu'il leur lâcha leur messe dans un coup de colère, ce dont elles
restèrent blessées profondément.
D'ailleurs, après des discussions, on avait résolu que la noce se ferait
très simple, en famille, à cause de la situation de la mariée, avec son
petit de trois ans bientôt. Pourtant, on était allé chez le pâtissier de
Cloyes commander une tourte et le dessert, en se résignant à mettre dans ce
dessert toute la dépense, pour montrer qu'on savait faire sauter les écus,
lorsque l'occasion s'en présentait: il y aurait, comme à la noce de l'aînée
des Coquart, les fermiers de Saint-Juste, un gâteau monté, deux crèmes,
quatre assiettes de sucreries et de petits fours. A la maison, on aurait
une soupe grasse, des andouilles, quatre poulets sautés, quatre lapins en
gibelotte, du boeuf et du veau rôti. Et cela pour une quinzaine de
personnes, on ne savait pas encore le nombre exact. S'il en restait le
soir, on le finirait le lendemain.
Le ciel, un peu couvert le matin, s'était éclairci, et le jour s'achevait
dans une tiédeur et une limpidité heureuses. On avait dressé le couvert au
milieu de la vaste cuisine, en face de l'âtre et du fourneau, où
rôtissaient les viandes, où bouillaient les sauces. Les feux chauffaient
tellement la pièce, qu'on laissait larges ouvertes les deux fenêtres et la
porte, par lesquelles entrait la bonne odeur pénétrante des foins,
fraîchement coupés.
Depuis la veille, les filles Mouche se faisaient aider par Rose et Fanny. A
trois heures, il y eut une émotion, lorsque parut la voiture du pâtissier,
qui mettait aux portes les femmes du village. Tout de suite, on disposa le
dessert sur la table pour le voir. Et justement, la Grande arrivait, en
avance: elle s'assit, serra sa canne entre ses genoux, ne quitta plus le
manger de ses yeux durs. S'il était permis de tant dépenser! Elle n'avait
rien pris, le matin, pour en avaler davantage, le soir.
Les hommes, Buteau, Jean qui lui avait servi de témoin, le vieux Fouan,
Delhomme accompagné de son fils Nénesse, tous en redingote et en pantalon
noirs, avec de hauts chapeaux de soie, qu'ils ne quittaient pas, jouaient
au bouchon, dans la cour. M. Charles arriva, seul, ayant reconduit la
veille Élodie à son pensionnat de Châteaudun; et, sans y prendre part, il
s'intéressa au jeu, il émit des réflexions judicieuses.
Mais, à six heures, lorsque tout se trouva prêt, il fallut attendre
Jacqueline. Les femmes baissaient leurs jupes, qu'elles avaient retroussées
avec des épingles, pour ne pas les salir devant le fourneau. Lise était en
bleu, Françoise en rose, des soies d'un ton dur, démodées, que Lambourdieu
leur avaient vendues le double de leur valeur, en les leur donnant comme la
dernière nouveauté de Paris. La mère Fouan avait sorti la robe de popeline
violette qu'elle promenait depuis quarante ans dans les noces du pays, et
Fanny, vêtue de vert, portait tous ses bijoux, sa chaîne et sa montre, une
broche, des bagues, des boucles d'oreilles. A chaque minute, une des femmes
sortait sur la route, courait jusqu'au coin de l'église, pour voir si la
dame de la ferme n'arrivait pas. Les viandes brûlaient, la soupe grasse,
qu'on avait eu le tort de servir, refroidissait dans les assiettes. Enfin,
il y eut un cri.
--La voilà! la voilà!
Et le cabriolet parut. Jacqueline en sauta lestement. Elle était charmante,
ayant eu le goût, en jolie fille, de s'habiller de simple cretonne, blanche
à pois rouge; et pas un bijou, la chair nue, rien que des brillants aux
oreilles, un cadeau de Hourdequin, qui avait révolutionné les fermes
d'alentour. Mais on fut surpris qu'elle ne renvoyât pas le valet qui
l'avait amenée, après qu'on l'eut aidé à remiser la voiture. C'était un
nommé Tron, une sorte de géant, la peau blanche, le poil roux, à l'air
enfantin. Il venait du Perche, il était à la Borderie depuis une quinzaine
comme garçon de cour.
--Tron reste, vous savez, dit-elle gaîment. Il me ramènera.
En Beauce, on n'aime guère les Percherons, qu'on accuse de fausseté et de
sournoiserie. On se regardait: c'était donc un nouveau à la Cognette, cette
grande bête-là? Buteau, très gentil, très farceur, depuis le matin,
répondit:
--Bien sur qu'il reste! Ça suffit qu'il soit avec vous.
Lise ayant dit de commencer, on se mit à mit à table, dans une bousculade,
avec des éclats de voix. Il manquait trois chaises, on courut chercher deux
tabourets dépaillés, sur lesquels on plaça une planche. Déjà les cuillers
tapaient ferme au fond des assiettes. La soupe était froide, couverte
d'yeux de graisse qui se figeaient. Ça ne faisait rien, le vieux Fouan
exprima cette idée qu'elle allait se réchauffer dans leur ventre, ce qui
souleva une tempête de rires. Alors, ce fut un massacre, un
engloutissement: les poulets, les lapins, les viandes défilèrent,
disparurent, au milieu d'un terrible bruit de mâchoires. Très sobres chez
eux, ils se crevaient d'indigestion chez les autres. La Grande ne parlait
pas pour manger davantage, allant son train, d'un broiement continu; et
c'était effrayant, ce qu'engouffrait ce corps sec et plat d'octogénaire,
sans même enfler. Il était convenu que, par convenance, Françoise et Fanny
s'occuperaient du service, pour que la mariée ne se levât pas; mais
celle-ci ne pouvait se tenir, quittait sa chaise à chaque minute, se
retroussait les manches, très attentionnée à vider une sauce ou à débrocher
un rôti. Bientôt, du reste, la table entière s'en mêla, toujours quelqu'un
était debout, se coupant du pain, tâchant de rattraper un plat. Buteau, qui
s'était chargé du vin, ne suffisait plus; il avait bien eu, pour ne pas
perdre son temps à boucher et à déboucher des bouteilles, le soin de mettre
simplement un tonneau en perce; seulement, on ne le laissait pas manger, il
devint nécessaire que Jean le relayât, en emplissant à son tour les litres.
Delhomme, carrément assis, déclarait de son air sage qu'il fallait du
liquide, si l'on ne voulait pas étouffer. Lorsqu'on apporta la tourte,
large comme une roue de charrue, il y eût un recueillement, les godiveaux
impressionnaient; et M. Charles poussa la politesse jusqu'à jurer sur son
honneur qu'il n'en avait jamais vu de plus belle à Chartres. Du coup, le
père Fouan, très en train, en lâcha une autre.
--Dites donc, si on se collait ça sur la fesse, ça y guérirait les
crevasses!
La table se tordit, Jacqueline surtout, qui eu eut les larmes aux yeux.
Elle bégayait, elle ajoutait des choses qui se perdaient dans ses rires.
Les mariés étaient placés face à face, Buteau entre sa mère et la Grande,
Lise entre le père Fouan et M. Charles; et les autres convives se
trouvaient à leur plaisir, Jacqueline à côté de Tron, qui la couvait de ses
yeux doux et stupides, Jean près de Françoise, séparé d'elle seulement par
le petit Jules, sur lequel tous deux avaient promis de veiller; mais, dès
la tourte, une forte indigestion se déclara, il fallut que la mariée allât
coucher l'enfant. Ce fut ainsi que Jean et Françoise achevèrent de dîner
côte à côte. Elle était très remuante, toute rouge du grand feu de l'âtre,
brisée de fatigue et surexcitée pourtant. Lui, empressé, voulait se lever
pour elle; mais elle s'échappait, elle tenait en outre tête à Buteau, qui,
très taquin lorsqu'il était gentil, l'attaquait depuis le commencement du
repas. Il la pinçait au passage, elle lui allongeait une tape, furieuse;
puis, elle se relevait sous un prétexte, comme attirée, pour être pincée
encore et le battre. Elle se plaignait d'avoir les hanches bleues.
--Reste donc là! répétait Jean.
--Ah! non, criait-elle, faut pas qu'il croie être mon homme aussi, parce
qu'il est celui de Lise.
A la nuit noire, on avait allumé six chandelles. Depuis trois heures, on
mangeait, lorsque enfin, vers dix heures, on tomba sur le dessert. Dès
lors, on but du café, non pas une tasse, deux tasses, mais du café à plein
bol, tout le temps. Les plaisanteries s'accentuaient: le café, ça donnait
du nerf, c'était excellent pour les hommes qui dormaient trop; et, chaque
fois qu'un des convives mariés en avalait une gorgée, on se tenait les
côtes.
--Bien sur que tu as raison d'en boire, dit Fanny à Delhomme, très rieuse,
jetée hors de sa réserve habituelle.
Il rougit, allégua posément pour excuse son trop de travail, pendant que
leur fils Nénesse, la bouche grande ouverte, riait, au milieu de
l'explosion de cris et de claques sur les cuisses, produite par cette
confidence conjugale. D'ailleurs, le gamin avait tant mangé, qu'il en
éclatait dans sa peau. Il disparut, on ne le retrouva qu'au départ, couché
avec les deux vaches.
La Grande fut encore celle qui tint le plus longtemps. A minuit, elle
s'acharnait sur les petits fours, avec le désespoir muet de ne pouvoir les
finir. On avait torché les jattes des crèmes, balayé les miettes du gâteau
monté. Et, dans l'abandon de l'ivresse croissante, les agrafes des corsages
défaites, les boucles des pantalons lâchées, on changeait de place, on
causait par petits groupes autour de la table, grasse de sauce, maculée de
vin. Des essais de chansons n'avaient pas abouti, seule la vieille Rose, la
face noyée, continuait à fredonner une polissonnerie de l'autre siècle, un
refrain de sa jeunesse, dont sa tête branlante marquait la mesure. On était
aussi trop peu pour danser, les hommes préféraient vider les litres
d'eau-de-vie, en fumant leurs pipes, qu'ils tapaient sur la nappe, pour en
faire tomber les culots. Dans un coin, Fanny et Delhomme supputaient à un
sou près, devant Jean et Tron, quelle allait être la situation pécuniaire
des mariés et quelles seraient leurs espérances: cela dura
interminablement, chaque centimètre carré de terre était estimé, ils
connaissaient toutes les fortunes de Rognes, jusqu'aux sommes représentées
par le linge. A l'autre bout, Jacqueline s'était emparée de M. Charles,
qu'elle contemplait avec un sourire invincible, ses jolis yeux pervers
allumés de curiosité. Elle le questionnait.
--Alors, c'est drôle, Chartres? il y a du plaisir à y prendre?
Et lui répondait par un éloge du «tour de ville», la ligne de promenades
plantées de vieux arbres, qui font à Chartres, une ceinture d'ombrages. En
bas surtout, le long de l'Eure, les boulevards étaient très frais, en été.
Puis, il y avait la cathédrale, il s'étendait sur la cathédrale, en homme
bien renseigné et respectueux de la religion. Oui, un des plus beaux
monuments, devenu trop vaste pour cette époque de mauvais chrétiens,
presque toujours vide, au milieu de sa place déserte, que seules des ombres
de dévotes traversaient en semaine; et, cette tristesse de grande ruine, il
l'avait sentie, un dimanche qu'il y était entré, en passant, au moment des
vêpres: on y grelottait, on n'y voyait pas clair, à cause des vitraux, si
bien qu'il avait dû s'habituer au noir, avant de distinguer deux
pensionnats de petites filles, perdues là comme une poignée de fourmis,
chantant d'une voix aiguë de fifre, sous les voûtes. Ah! vraiment, ça
serrait le coeur, qu'on abandonnât ainsi les églises pour les cabarets!
Jacqueline, étonnée, continuait à le regarder fixement, avec son sourire.
Elle finit par murmurer:
--Mais, dites donc, les femmes, à Chartres...
Il comprit, devint très grave, s'épancha pourtant, dans l'expansion de la
soûlerie générale. Elle, très rose, frissonnante de petits rires, se
poussait contre lui, comme pour entrer dans ce mystère d'un galop d'hommes,
tous les soirs. Mais ce n'était pas ce qu'elle croyait, il lui en contait
le dur travail, car il avait le vin mélancolique et paternel. Puis, il
s'anima, lorsqu'elle lui eut dit qu'elle s'était amusée à passer, pour
voir, devant la maison de Châteaudun, au coin de la rue Davignon et de la
rue Loiseau, une petite maison délabrée, aux persiennes closes et à demi
pourries. Derrière, dans un jardin mal tenu, une grosse boule de verre
étamé reflétait la façade; tandis que, devant la lucarne du comble, changé
en pigeonnier, des pigeons volaient, roucoulant au soleil. Ce jour-là, des
enfants jouaient sur la marche de la porte, et l'on entendait les
commandements, par-dessus le mur de la caserne de cavalerie voisine. Lui,
l'interrompait, s'emportait. Oui, oui! il connaissait l'endroit, deux
femmes dégoûtantes et éreintées, pas même des glaces en bas. C'étaient ces
bouges qui déshonoraient le métier.
--Mais que voulez-vous faire dans une sous-préfecture? dit-il enfin, calmé,
cédant à une philosophie tolérante d'homme supérieur.
Il était une heure du matin, on parla d'aller se coucher. Lorsqu'on avait
eu un enfant ensemble, inutile, n'est-ce pas? d'y mettre des façons, pour
se fourrer sous la couverture. C'était comme les farces, le poil à gratter,
le lit déboulonné, les joujoux qui aboient quand on les presse, tout ça,
avec eux, n'aurait guère été que de la moutarde après dîner. Le mieux était
de boire encore un coup et de se dire bonsoir.
A ce moment, Lise et Fanny poussèrent un cri. Par la fenêtre ouverte, de
l'ordure venait d'être jetée à pleine main, une volée de merde ramassée au
pied de la haie; et les robes de ces dames se trouvaient perdues,
éclaboussées du haut en bas. Quel était le cochon qui avait fait ça? On
courut, on regarda sur la place, sur la route, derrière le mur. Personne.
D'ailleurs, tous furent d'accord: c'était Jésus-Christ qui se vengeait de
n'avoir pas été invité.
Les Fouan et les Delhomme partirent, M. Charles aussi. La Grande faisait le
tour de la table, cherchant s'il ne restait rien; et elle se décida, après
avoir dit à Jean que les Buteau crèveraient sur la paille. Dans le chemin,
pendant que les autres, très ivres, culbutaient parmi les cailloux, on
entendit son pas ferme et dur s'éloigner, avec les petits coups réguliers
de sa canne?
Tron ayant attelé le cabriolet, pour Mme Jacqueline, celle-ci, sur le
marchepied, se retourna.
--Est-ce que vous rentrez avec nous, Jean?... Non, n'est-ce pas?
Le garçon, qui s'apprêtait à monter, se ravisa, heureux de la laisser au
camarade. Il la regarda se serrer contre le grand corps de son nouveau
galant, il ne put s'empêcher de rire, quand la voiture eut disparu. Lui,
rentrerait à pied, et il vint s'asseoir un instant sur le banc de pierre,
dans la cour, près de Françoise, qui s'était mise là, étourdie de chaleur
et de lassitude, en attendant que le monde fut parti. Les Buteau étaient
déjà dans leur chambre, elle avait promis de fermer tout, avant de se
coucher elle-même.
--Ah! qu'il fait bon là! soupira-t-elle, après cinq grandes minutes de
silence.
Et le silence recommença, d'une paix souveraine. La nuit était criblée
d'étoiles, fraîche, délicieuse. L'odeur des foins s'exhalait, montait si
fort des prairies de l'Aigre, qu'elle embaumait l'air comme un parfum de
fleur sauvage.
--Oui, il fait bon, répéta enfin Jean. Ça remet le coeur.
Elle ne répondit pas, et il s'aperçut qu'elle dormait. Elle glissait, elle
s'appuyait contre son épaule. Alors, il demeura, une heure encore, songeant
à des choses confuses. De mauvaises pensées l'envahirent, puis se
dissipèrent. Elle était trop jeune, il lui semblait qu'en attendant, elle
seule vieillirait et se rapprocherait de lui.
--Dis donc, Françoise, faut se coucher. On prendrait du mal.
Elle se réveilla en sursaut.
--Tiens! c'est vrai, on sera mieux dans son lit... Au revoir, Jean.
--Au revoir, Françoise.