Moins de trois ans après la publication de son livre, Tocqueville
mourait. Il mourait en chrétien, et c’est important à savoir; car ce
dernier trait, peu connu jusqu’ici, en tout cas contesté, achève de le
fixer dans la physionomie qu’au cours de ces pages j’ai voulu lui
restituer.
L’histoire religieuse de Tocqueville est émouvante. Je l’ai recueillie
avec quelque difficulté et peut-être me saura-t-on gré de dire mes
sources et les circonstances où je les ai connues.
Tout le monde a lu, dans l’œuvre de Jouffroy, l’admirable récit, qui
restera quand tous les autres écrits de ce philosophe auront disparu, du
drame dont fut agitée son âme le jour où il découvrit qu’il avait cessé
de croire. Peu d’années plus tard, le même drame devait se dérouler dans
une autre âme, également ardente et jeune. Tocqueville, lui aussi,
découvrit un jour qu’il n’avait plus la foi: il a raconté ce dur moment
de sa vie dans une page qu’on ne peut s’empêcher de rapprocher de celle
de Jouffroy et qui est l’une des plus éloquentes de son œuvre.
C’est à Mme Swetchine qu’il fit, dans une lettre écrite dans ses toutes
dernières années, le 26 février 1857, la confidence de cette crise de
ses seize ans.
Cette lettre, qui a toute une curieuse histoire, M. de Falloux, dans son
ouvrage consacré à Mme Swetchine, l’a publiée en partie. Les morceaux
cités sont excellents. Il avait le droit d’omettre les autres. Encore
eût-il dû avertir le lecteur que c’était là un document tronqué. La
lettre, en effet, s’arrête court au plus bel endroit et l’on garde
l’impression que son auteur avait vraiment peu de souffle.
Qu’on en juge. Tocqueville, dans cette lettre, examine son âme; il
cherche d’où vient ce fonds de mélancolie et de mécontentement de
lui-même, qui se retrouve toujours dans ses pensées. «Je crois, dit-il,
que mon sentiment et mon désir sont plus hauts que ma puissance. Je
crois que Dieu m’a donné le goût naturel des grandes actions et des
grandes vertus, et que le désespoir de ne pouvoir jamais saisir ce grand
objet qui flotte devant mes yeux, la tristesse d’habiter dans un monde
et dans un temps qui répondent si peu à cette création idéale au milieu
de laquelle mon âme aime à vivre, je crois, dis-je, que ces impressions,
que l’âge n’atténue en rien, sont une des grandes causes de ce malaise
intérieur, dont je n’ai jamais pu me guérir. Mais à combien d’autres
causes moins belles ne faut-il pas l’attribuer aussi! Votre indulgence
peut détourner les yeux de celles-là, mais moi, il ne m’est pas permis
de ne pas les voir, et, les voyant, de les cacher à un œil aussi
bienveillant que le vôtre. Et, pour commencer la confession par le plus
vilain endroit, croyez-vous, Madame, qu’une bonne part de cette
inquiétude d’esprit ne doit pas être attribuée à cette passion du
succès, du bruit, de la renommée qui m’a animé toute ma vie, passion qui
pousse quelquefois à de grandes choses, mais qui, en elle, n’est pas
grande. C’est le petit péché d’habitude des écrivains. J’y ai moins
échappé que personne. Après avoir publié mon premier livre, je suis
resté si longtemps sans rien faire, que cette maladie naturelle aux
auteurs s’était presque guérie, ou, du moins, avait pris d’autres
symptômes. Mais mon dernier ouvrage l’a réveillée. Il a fait
complètement reparaître le vieil homme avec ses faiblesses, ses
impatiences, ses désirs toujours plus grands que le succès, lors même
que le succès devrait satisfaire un homme raisonnable. Mais je n’ai
jamais été cet homme-là dans aucun sens.
«Voilà une cause bien ridicule d’agitation; en voici une autre, bien
digne de pitié. Celle-ci est dans l’effort incessant et toujours vain
d’un esprit qui aspire à la certitude et ne peut la saisir, qui, plus
qu’aucun autre peut-être, a besoin d’elle et, moins qu’aucun autre, peut
en jouir paisiblement. La vue du problème de l’existence humaine me
préoccupe sans cesse et m’accable sans cesse. Je ne puis ni pénétrer
dans ce mystère, ni en détacher mon œil. Il m’excite et m’abat tour à
tour.»
Ici la lettre s’arrête. On tourne la page. On voudrait trouver une
suite. Il n’y a plus rien.
On a l’impression nette que la plus intéressante partie du document a
été omise. Il fallait retrouver l’original. On voulut bien me confier
toutes les lettres de Tocqueville, qui se trouvent dans les papiers de
M. de Falloux. La lettre du 26 février 1857 n’y était pas.
Mais il y avait dans le dossier une lettre de Gustave de Beaumont à
Falloux. Dans cette lettre, je lus le passage extraordinaire que voici:
«Sur les 15 lettres de Tocqueville à Mme Swetchine, il y en a une, celle
du 26 février 1857, que je ne vous transmets point par cet envoi.
Laissez-moi, mon cher ami, vous demander si vous avez quelque objection
à ce que je supprime cette lettre, et pour parler nettement, à ce que je
la jette au feu?»
Falloux, sans doute, protesta, car quelques jours plus tard, son
correspondant dut se faire plus pressant:
«Cette lettre, mon cher ami, lui écrivit-il, est très imposante à
publier. Elle vous avait paru telle à la première lecture. Relisez-la
mieux, je vous prie, et pesez-en la portée. Je crois qu’après un nouvel
examen elle vous paraîtra encore plus solennelle. Elle est, en
elle-même, une des plus belles choses que Tocqueville ait écrites, comme
pensée et comme style, je le reconnais. Et c’est vous dire combien il
faut que les objections soient fortes dans mon esprit, pour que, la
jugeant telle, j’oppose ma conscience à ma passion d’éditeur et sois
d’avis de ne point la publier.
«Cette lettre, mon cher ami, me paraît formidable et je ne puis calculer
sans terreur la portée qu’elle pourrait avoir, tombant sur une société
telle que la nôtre. Certes, ce n’est pas son insuccès que je crains. Son
succès serait immense: c’est lui que je redoute. Il n’y aurait qu’une
manière de le conjurer: ce serait, en même temps qu’on publierait la
lettre, d’établir que Tocqueville, que tant de doutes avaient torturé
pendant sa vie, est mort plein de foi, et c’est ce qu’il ne nous est pas
permis de dire. Tocqueville, qui était la sincérité même, a montré à Mme
Swetchine le fond de son âme. Ce sont bien là les doutes qui le
remplissaient. Ces doutes ne l’ont jamais quitté. Il est mort avec eux,
_je le sais_...»
Gustave de Beaumont ajoutait qu’il importait de détruire la lettre à
tout jamais, car la pente est glissante «qui porte à publier l’œuvre
d’un grand écrivain, quand c’est une œuvre saillante, et, comme dans le
cas présent, une œuvre d’art».
Falloux fit sa soumission. Il publia, avec l’assentiment de Beaumont, la
première moitié seulement de la lettre et rendit l’original, en donnant
à son ami l’assurance qu’il n’en avait point gardé la copie.
La lettre fut brûlée.
Aujourd’hui les raisons qui dictèrent à Gustave de Beaumont sa conduite
n’existent plus. Il pouvait ignorer, bien qu’il fût mieux placé que
personne pour en être instruit, la mort chrétienne de son ami. On va
voir dans un instant que Tocqueville retrouva la foi dans ses derniers
jours et que ce ne fut pas une défaillance de moribond, mais un acte
d’adhésion réfléchie à la religion de son enfance.
Alors on relit avec plus d’amertume la prière qu’adressa Falloux à son
ami, peu de temps après lui avoir remis la lettre: «Si elle existe
encore, laissez-moi vous supplier de la laisser survivre et de
consulter, pour l’avenir, des hommes préoccupés du travail des âmes.
Pour mon compte, rien ne m’a paru plus noble, plus touchant, que ces
quelques pages, plus propre à faire connaître le supplice du doute et à
inspirer la volonté d’en sortir.»
Il était trop tard pour que cet appel fût entendu. La lettre était
détruite...
Un jour, parmi les papiers laissés par Mme de Beaumont, je reconnus des
copies nombreuses de lettres de Tocqueville, écrites entièrement de la
main de cette petite-fille de Lafayette. Il y avait longtemps que je ne
songeais plus à la lettre à Mme Swetchine: je la trouvai là.
Ce n’était pas l’original, mais la copie devait être fidèle, comme
toutes celles qui ont été prises par cette femme consciencieuse. Madame
de Beaumont était pleine de cœur et de sagesse. La lettre de Tocqueville
l’avait, sans doute, émue. Elle vénérait la mémoire du plus cher ami de
son mari: elle pensa qu’elle servirait cette mémoire en copiant en
cachette le document qu’on allait brûler. Ce fut une pieuse faute, dont
la postérité lui saura gré.
Voici la fin de cette lettre fameuse, au point où M. de Falloux l’a
laissée:
«Dans ce monde, je trouve la vie humaine inexplicable et, dans l’autre,
effrayante. Je crois fermement à une autre vie, puisque Dieu, qui est
souverainement juste, nous en a donné l’idée; dans cette autre vie, à la
rémunération du bien et du mal, puisque Dieu nous a permis de les
distinguer et nous a donné la liberté de choisir. Mais, au delà de ces
notions claires, tout ce qui dépasse les bornes de ce monde me paraît
enveloppé de ténèbres, qui m’épouvantent.
«Je ne sais si je vous ai jamais raconté un incident de ma jeunesse, qui
a laissé dans toute ma vie une profonde trace; comment, renfermé dans
une sorte de solitude durant les années qui suivent immédiatement
l’enfance, livré à une curiosité insatiable, qui ne trouvait que les
livres d’une grande bibliothèque pour se satisfaire, j’ai entassé
pêle-mêle dans mon esprit toutes sortes de notions et d’idées, qui
d’ordinaire appartiennent plutôt à un autre âge. Ma vie s’était écoulée
jusque-là dans un intérieur plein de foi, qui n’avait pas même laissé
pénétrer le doute dans mon âme. Alors le doute y entra, ou plutôt s’y
précipita avec une violence inouïe, non pas seulement le doute de ceci
ou de cela, mais le doute universel. J’éprouvai tout à coup la sensation
dont parlent ceux qui ont assisté à un tremblement de terre, lorsque le
sol s’agite sous leurs pieds, les murs autour d’eux, les plafonds sur
leurs têtes, les meubles dans leurs mains, la nature entière devant
leurs yeux. Je fus saisi de la mélancolie la plus noire, pris d’un
extrême dégoût de la vie sans la connaître, et comme accablé de trouble
et de terreur à la vue du chemin qui me restait à faire dans le monde.
«Des passions violentes me tirèrent de cet état de désespoir. Elles me
détournèrent de la vue de ces ruines intellectuelles, pour m’entraîner
vers les objets sensibles. Mais, de temps à autre, ces impressions de ma
première jeunesse (j’avais seize ans alors) reprennent possession de
moi. Je revois alors le monde intellectuel qui tourne et je reste perdu
et éperdu dans ce mouvement universel, qui renverse ou ébranle toutes
les vérités sur lesquelles j’ai bâti mes croyances et mes actions.
«Voilà une triste et effrayante maladie, Madame. Je ne sais si je l’ai
jamais décrite à personne avec autant de force et malheureusement de
vérité qu’à vous. Heureux ceux qui ne l’ont jamais connue, ou qui ne la
connaissent plus!»
Heureux, plutôt, ceux qui sont capables d’une douleur comme celle de
Tocqueville, quand ce mal les a frappés.
Jouffroy a moins souffert, parce que le rêve dont il a vu l’effondrement
était moins haut. Sa foi perdue, c’était seulement la douceur de sa vie
qui s’en allait. «Tranquille, a-t-il écrit, sur le chemin que j’avais à
suivre en ce monde, tranquille sur le but où il devait me conduire dans
l’autre, me comprenant moi-même, connaissant les desseins de Dieu sur
moi et l’aimant pour la bonté de ses desseins, j’étais heureux...» Il
devint philosophe et bientôt fut consolé. Il ne souhaitait rien, au delà
de sa félicité propre. Il la trouva vite, car la recherche paisible du
bonheur, c’est ici-bas le bonheur même.
Tocqueville, au delà de son bien particulier, voulait, par vocation, le
bien public. Sa noblesse n’était pas un titre dont il songeât à jouir,
mais une charge assumée en naissant. Les fils de gentilshommes étaient
comme des fils de rois: ils venaient au monde avec de grands devoirs.
L’héritier des Clérel l’entendait, du moins, ainsi.
Voué à la politique, il avait vainement cherché des maîtres autour de
lui. Ni son père, ni les amis de son père n’auraient pu lui enseigner
une science oubliée. Il y avait encore des aristocrates, mais plus
d’aristocratie.
L’enfant dut s’instruire seul. Attentif et réfléchi, il observa la
société au milieu de laquelle il était né. Elle comprenait deux sortes
de gens: les hommes sans morale et ceux qui, professant une morale, se
conduisaient dans la vie publique comme s’ils n’en avaient pas. Il
plaignit les premiers et blâma les seconds. Il édifia, quant à lui, sa
politique sur la morale de ses pères et regarda l’avenir avec sérénité.
Comme Jouffroy, il était heureux, mais d’un plus noble bonheur. C’est
alors que la foi chrétienne s’abîma devant ses yeux, entraînant la
morale après elle.
Que la foi fût morte en lui, c’était un malheur privé: il prit son parti
de cette douleur. Il savait qu’elle le torturerait sans répit. Mais
pouvait-il consacrer ses jours à philosopher paisiblement pour le bien
de son âme, quand sa vie était due tout entière au bien public?
La morale ruinée, voilà le désastre immense, qu’il ne fallait pas
accepter. Il fit une distinction, renouvelée depuis par les démocrates.
Ceux-ci pensent que la vérité et la réalité sont, en politique, deux
choses; la vérité les intéresse; ils négligent la réalité.
«Étant donné, dit Vacherot, la définition de la Démocratie, j’en déduis
toutes les conséquences... Je laisse la réalité pour ce qu’elle vaut et
je la renvoie au jugement des hommes d’état.» Tocqueville fit comme
Vacherot, mais dans l’autre sens. Il était de la race des hommes d’état;
la vérité lui manquant, il s’attacha, comme un désespéré, à la réalité.
La morale du christianisme pouvait n’être pas vraie: elle était bonne
et, depuis des générations nombreuses, douce et bienfaisante à ceux qui
la prenaient pour guide. Dans le temps où vivait Tocqueville, elle était
la paix des bons foyers et, s’il n’y avait pas de paix publique, c’était
qu’on l’observait mal, dès qu’on faisait de la politique. Le
gouvernement de Louis XVIII avait condamné à mort La Valette, ancien
aide de camp de l’Empereur, pour avoir acclamé son maître aux
Cent-Jours. De pieuses dames apprenant que la fille de ce malheureux,
une héroïque enfant de douze ans, avait fait évader son père à la veille
de l’exécution, s’étaient écriées: «Oh! la petite scélérate!» Il fallait
donc restaurer la morale du Christ jusque dans les âmes des dévotes.
Tocqueville, qui le savait bien, prit vivement son parti. Il trouva des
complices, car, ayant rejeté la tête en arrière, il aperçut la lignée de
ses aïeux avec leurs vertus. Il n’était qu’un anneau de cette chaîne;
pouvait-il la briser? Il pensa qu’il devait à ses morts de garder la
tradition. Il tint pour vraie la morale séculaire. Bien plus, il assit
cette morale sur la religion à laquelle il ne croyait plus. Parce qu’il
n’y a pas de peuple heureux sans une foi commune, il cacha le doute qui
lui rongeait le cœur.
Quand son parti fut pris, il y resta fidèle sans défaillance. Il lui
arriva une seule fois de confesser le mal dont il souffrait et nous
avons failli perdre cette confidence.
Des philosophes trouveront qu’il eût mieux valu pour sa mémoire ne pas
la révéler. Mais les philosophes ont montré depuis deux siècles qu’ils
connaissent mal les hommes et les choses de la politique. Il faut louer
Tocqueville d’avoir renoncé, quand la vérité se fut effondrée devant
lui, à l’orgueil de la réédifier lui-même. Il a prouvé qu’il avait mieux
à faire; et Dieu même, en lui rendant la foi dans ses derniers jours,
lui a donné raison.
Car il est mort en paix avec Dieu. Ébranlé par cette lettre de Beaumont,
qui, témoin de la mort de son ami, a écrit: «Ses doutes ne l’ont jamais
quitté; il est mort avec eux, _je le sais_» j’ai voulu connaître la
vérité sur les derniers moments de Tocqueville. Je l’ai suivi, je puis
dire, jour par jour, dans cette retraite de la villa Montfleury, à
Cannes, où il est allé mourir, où il s’est éteint le 16 avril 1859. J’ai
lu toutes les lettres qu’il a écrites, que sa femme a écrites, que ses
amis, qui étaient venus le voir, ont écrites jusqu’au dernier jour. J’ai
épié le moindre de ses gestes. Longtemps j’ai désespéré de rien
découvrir. Puis j’ai fait cette constatation que Beaumont avait quitté
Cannes dix jours avant la mort de son ami et que peut-être il avait
ignoré ce qui s’était passé dans la dernière semaine. J’ai trouvé, dans
plusieurs lettres, les noms de la sœur Gertrude et de la sœur Valérie,
qui avaient assisté le moribond. En 1904, il y a déjà longtemps de cela,
ces deux religieuses vivaient encore. Je leur ai rendu visite à ce
moment, à la maison mère des sœurs de Bon Secours, à Troyes. J’ai trouvé
l’une, la sœur Valérie, en enfance. Mais l’autre, quoique sourde, était
bavarde et m’a raconté bien des choses que j’ai retenues et notées avec
plaisir, car les observations de cette sainte fille ont été, vous vous
en doutez, naïves et savoureuses. Elle se souvenait avec orgueil que
Tocqueville aimait mieux se promener à son bras qu’à celui de la sœur
Valérie, plus petite, et qui tenait si bas l’ombrelle sous laquelle on
cheminait dans les allées, que le chapeau du malade s’y heurtait, et son
humeur aussi. Le dimanche, une autre sœur lisait à Tocqueville les
prières de la messe et le grand homme exigeait qu’elle répétât plusieurs
fois l’Évangile de St-Jean: «Au commencement était le Verbe.» La pieuse
fille ne me dissimula pas que la prédilection de ce savant pour ce texte
si simple l’étonnait un peu. Je ne partageai pas tout à fait sa surprise
et lui sus gré de s’être souvenue d’un détail dont la vraisemblance
augmenta ma foi dans ses autres paroles. Elle m’assura que Tocqueville
s’était confessé trois fois. Là, je la soupçonnai d’un peu de zèle. «Il
ne parlait guère qu’au coiffeur, me dit-elle, très peu à nous, pas du
tout à sa femme. C’était un malade très doux, très silencieux, qui
regardait nos sœurs et moi avec une grande curiosité.» Je lui demandai
qui s’était chargé de conseiller à M. de Tocqueville de recevoir les
derniers sacrements.--«Mais il ne fut jamais question, me dit-elle, des
derniers sacrements. Il voulut faire ses Pâques, et ce sont bien ses
Pâques qu’il a faites.» Il dit à la sœur, un jour qu’il était très
malade et ne s’en doutait pas: «J’irai dans trois semaines faire la
communion à l’église.» Le curé de Cannes, l’abbé Gabriel, qui venait le
voir deux fois par semaine et qui le confessa, lui conseilla de la faire
dans sa chambre, ce qu’il accepta. Sa femme et les deux religieuses
communièrent avec lui, qui s’était levé et avait assisté à genoux à la
messe dite par le curé lui-même sur un autel qu’avec la permission de
Monseigneur de Fréjus on avait édifié auprès de son lit.
C’est seulement après cette enquête et les résultats assez précis
qu’elle m’avait donnés, que me fut remise la copie d’une lettre écrite
quarante-quatre ans plus tôt par une autre sœur du même ordre, qui
assista aussi Tocqueville dans ses derniers jours, la sœur Théophile.
Celle-ci, qui assurait avec les sœurs Gertrude et Valérie, les veillées
de la Villa Montfleury, avait rédigé pour le Père Lacordaire, qui devait
succéder à Tocqueville à l’Académie française et y prononcer son éloge,
une petite note, où j’ai retrouvé, avec des détails nouveaux, ce que
m’avait raconté, sous une forme plus pittoresque et saisissante, la sœur
Gertrude.
Puis, seulement alors, je connus le chapitre que Mgr Baunard a consacré
à la fin chrétienne de Tocqueville dans son petit livre sur _La foi et
ses Victoires_. Là, ce n’est pas le témoignage des sœurs qui est
invoqué, mais celui du curé lui-même, l’abbé Gabriel; et il est formel.
Mon opinion était faite: elle en fut renforcée.
Je trouvai peu de temps après une lettre de l’Anglais Reeve au duc
d’Aumale, lettre du 10 avril 1839, contenant ce passage: «M. Bunsen m’a
donné mardi dernier des nouvelles de Tocqueville, qui venait de recevoir
les derniers sacrements.»
Plus tard encore, j’eus connaissance de deux lettres d’Édouard de
Tocqueville, l’une du 8 février 1861, l’autre du 21 juillet 1866. Dans
la première, réfutant un récit fantaisiste de la mort de son frère qu’on
représentait comme un mécréant subitement éclairé par la crainte de la
mort, il raconte, avec un souci certain d’exactitude, la messe dans la
chambre et la communion, qui eut lieu, dit-il, le 6 avril; puis il entre
dans des détails moins heureux, dont l’objet est de témoigner qu’Alexis
de Tocqueville fut toujours un chrétien pratiquant. «Jamais,
s’écrie-t-il, il n’a cessé d’assister le dimanche au sacrifice auguste
de notre religion.» Cette petite phrase nous apprend deux choses: c’est
que Tocqueville était bien élevé et sentait la faute qu’il eût commise
en scandalisant; c’est aussi que, s’il a quelquefois écrit ou parlé avec
solennité, il avait de qui tenir. Voici d’ailleurs un passage de la
deuxième lettre d’Édouard de Tocqueville. Le style en est insupportable,
mais c’est un témoignage important. Elle est adressée au directeur du
journal _La France_, à l’occasion de la notice historique lue à
l’Académie française par M. Mignet, l’un de ses membres.
«Fidèle et désolé témoin des derniers jours de mon frère, voici ce qu’il
m’est permis de consigner ici: il est parfaitement vrai que sa sécurité
sur son état est restée jusqu’à la fin aussi complète qu’inexplicable de
la part d’une intelligence si perspicace; mais ce fait atteste à lui
seul la pleine indépendance des paroles et des faits que je vais
rapporter.
«Deux religieuses, très distinguées par le cœur et les sentiments, le
veillaient la nuit tour à tour, et pendant ses longues heures
d’insomnie, il ne cessait de s’entretenir avec elles des plus hautes
questions touchant la divinité, l’éternité, l’immortalité de l’âme, la
vie future. Quand il se trouvait trop fatigué, il disait à la
religieuse: «Priez tout haut, ma sœur.» Et souvent il s’écriait: «Que
cette prière est belle!» Le lendemain, la sœur me disait: «Comme il a
parlé de Dieu cette nuit!»
«Quelque temps après mon arrivée à Cannes, un mieux apparent très marqué
sembla justifier sa confiance, que nous ne pûmes cette fois nous
empêcher de partager. C’est dans ces circonstances, et alors qu’il
parlait avec complaisance de son retour prochain à son cher Tocqueville,
qu’un jour, après avoir abordé les plus hautes idées spéculatives avec
mon fils Hubert, (ce neveu qu’il aimait comme son propre fils et qui ne
devait, hélas! lui survivre que de bien peu), il lui dit: «Vois-tu, cher
ami, je regrette aujourd’hui de n’avoir pas donné dans ma vie une plus
large part aux intérêts de la religion. Si Dieu me rend la santé, je
suis décidé à m’y consacrer avec plus d’ardeur.»
«Vers la même époque, et comme il venait un matin de rentrer de sa
courte promenade, il me fit asseoir près de lui et me dit d’un ton assez
solennel: «Je tiens à t’apprendre que je me suis mis ici en relations
avec le curé, qui me paraît un saint prêtre, et que je lui ai déclaré
mon intention d’accomplir, avant de quitter Cannes, mon devoir pascal.»
«Peu de temps après cette confidence, les terribles symptômes
reparurent. J’en donnai avis au vénérable ecclésiastique qui, sans lui
révéler la redoutable vérité, lui proposa de venir célébrer la messe
dans sa chambre, où la sainte hostie pourrait lui être donnée; ce qu’il
accepta avec empressement. Cette imposante cérémonie se fit le
lendemain, n’ayant pour témoins que ma belle-sœur, les deux religieuses
et moi.
«Quelques jours plus tard, mon frère n’était plus!
«Des plumes amies ont rendu un éloquent hommage à son caractère et à son
esprit; il appartenait à son frère de rendre ce modeste hommage à sa
foi.»
Ce n’est pas tout. Un dernier témoignage est encore venu renforcer tous
les autres, et celui-là me fut fourni, on aura peine à le croire, par
Gustave de Beaumont lui-même. Dans l’un des volumes où l’Anglais Nassau
Senior a recueilli ses conversations avec les Français notables de son
temps, on trouve ce passage singulier:
«Mignet (sans protestation de la part de Beaumont) dit à Senior:
«Tocqueville était un philosophe chrétien. Il n’était pas pratiquant, sa
foi n’aurait guère satisfait son confesseur.»--Beaumont reprend alors:
«Le prêtre qui l’assista à ses derniers moments était libéral; il ne
demanda qu’une déclaration générale qu’il était chrétien, et ne réclama
pas de confession, sinon un aveu général de péché et un désir de
repentir. Il a reçu les sacrements, non parce qu’il croyait à leur
efficacité, mais pour être agréable à Mme de Tocqueville et pour éviter
le scandale.»
Ainsi voilà ce que Beaumont appelle mourir sans la foi. Il écrit à
Falloux que Tocqueville n’est pas mort en chrétien, _qu’il le sait_. Il
n’en dit pas plus et ce qu’on connaît de son intimité avec le mort
empêche qu’on ait un doute, qu’on songe même à lui demander un détail.
Un jour, dans une conversation imprudente, il révèle que son ami a dit
ses fautes à un prêtre, s’en est fait absoudre et a reçu les sacrements;
mais que cela ne tire pas à conséquence et qu’il a cédé là au désir de
plaire à sa femme.
Je ne voudrais offenser ni la mémoire de Mme de Tocqueville, qui était
neurasthénique, et qui se montra si désagréable à Cannes, qu’elle
s’abstint pendant les trois dernières semaines de la vie de son mari de
lui adresser la parole; ni celle de Beaumont, à qui Tocqueville ne fit
jamais part de ses préoccupations religieuses et qui, absent de Cannes
dans les journées suprêmes, parle avec une assurance excessive de ce
qu’il a pu ne pas connaître. Mais il est une mémoire qu’il importe de ne
pas ternir. S’il a pu entrer dans le caractère altier d’un poète comme
Alfred de Vigny de vouloir mourir en adressant à la religion chrétienne
le salut romantique d’un mécréant, c’est calomnier l’âme à la fois
ardente, scrupuleuse et délicate de Tocqueville que d’oser croire qu’il
commit, en communiant sans la foi, ce qu’il savait bien que les croyants
nomment un sacrilège.
L’aveu de Gustave de Beaumont honore Tocqueville, parce qu’il est formel
sur le seul point qui importe: le fait matériel de la confession et de
la communion. Les commentaires dont cet aveu est entouré n’honorent
point Beaumont, car nous ne tiendrons pour digne d’attention, ni
l’histoire du prêtre libéral qui confesse sans confesser, ni celle de ce
malade, homme, nous le savons, d’une incomparable droiture, qui se
serait, par pusillanimité, joué des sacrements d’une Église pour
laquelle il professait, nous le savons aussi, le respect le plus profond
et le plus réfléchi.