L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION

Cependant l’Empire durait. Tocqueville, condamné à la retraite, dut

songer à s’occuper. Il était naturel qu’il se remît à écrire et le sujet

s’imposait. Dès qu’il avait commencé à réfléchir et toute sa vie, la

Révolution avait hanté son esprit, agité son cœur. Il la tenait à la

fois pour monstrueuse et d’institution divine. C’était dans ses mains

une mécanique mystérieuse, comme un jouet diabolique et compliqué dans

celles d’un enfant. Un jour devait venir, où il casserait le jouet, pour

en examiner les morceaux et connaître son secret.

D’autres avaient publié de gros livres sur la Révolution. Nous savons

l’effet que l’un des plus fameux de ces ouvrages, celui de M. Thiers,

avait produit sur son esprit. Il l’a lu à 17 ans, à l’heure des

impressions vives, et en a ressenti un dégoût profond, qu’il exprimait

en 1835 dans une belle lettre à Royer-Collard. En 1853, au moment où il

va se remettre à écrire, son sentiment n’a pas changé. Ce que n’a pas

fait Thiers, une histoire honnête, c’est-à-dire une étude

consciencieuse, écrite sur des documents certains et contrôlés, il va le

tenter. Un autre livre l’a scandalisé. Il a vu, nous l’avons déjà dit,

l’influence exercée sur les hommes de 1848 par les grosses couleurs que

Lamartine avait répandues sur les _Girondins_. Il veut d’ailleurs agir,

lui aussi. «Ne croyez pas, Madame, a-t-il écrit un jour[59] à Madame

Swetchine, que mon livre se rapporte de près ou de loin soit aux

événements soit aux hommes du temps. Mais vous n’ignorez pas plus que

moi que l’ouvrage qui est le plus étranger aux circonstances

particulières d’une époque est empreint dans toutes ses parties d’un

certain esprit qui est sympathique ou contraire à celui de ses

contemporains. C’est là l’âme du livre; c’est par là qu’il attire ou

repousse le lecteur...» Il avait peur, écrivant en plein régime de

servitude, que son œuvre, toute remplie d’une passion, celle de la

liberté, ne fût pas comprise, que sa voix ne fût pas entendue. C’est à

la France de 1830 qu’il avait songé tandis qu’il étudiait autrefois

l’Amérique. Il ne s’intéresse aujourd’hui à la Révolution et aux années

qui l’ont immédiatement précédée, qu’avec l’espoir de jeter un peu de

lumière et d’honneur dans l’esprit des Français abâtardis qui

l’entourent. Il a, nous l’avons dit avec M. James Bryce à l’occasion de

son premier livre, l’esprit déductif plutôt que l’esprit d’examen, et ce

qu’il va nous donner, ce sont bien des faits contrôlés, mais ce sont

surtout des preuves. «Il serait bien singulier, a-t-il osé écrire,

qu’apportant dans cette étude des goûts si décidés et si passionnés, des

idées si arrêtées, un but à atteindre si visible pour moi et si fixé, je

laissasse le lecteur sans impulsion quelconque, errant au hasard au

milieu de mes pensées et des siennes. Si Dieu me laisse le temps et la

force nécessaires pour achever mon œuvre, il ne restera de doute à

personne, soyez-en certain, sur le but que je me suis proposé[60].»

[59] 7 janvier 1856.

[60] Lettre à Corcelle, du 17 septembre 1853. Une version mutilée de

cette lettre figure aux _Œuvres complètes_, t. VI, p. 229.

En Amérique, il cherchait la liberté. Il avait vingt-cinq ans: il

s’accommoda de l’égalité, jeune alors, mais que les années devaient bien

défraîchir. Cette fois, en cherchant dans l’histoire de nos troubles à

la fin du XVIIIe siècle le sort que nous avons fait à cette même

liberté, il y a toutes chances pour qu’il ne renouvelle pas sa méprise.

Il court au-devant de découvertes qui vont un peu discréditer dans sa

pensée la démocratie, désenchanter en lui l’ami des gens et des choses

de 1789.

Il ne fera d’ailleurs pas un livre d’histoire--il nous le dit

expressément dans son avant-propos--mais une étude. Il ne négligera

point les faits. Il bâtira consciencieusement sur eux, au contraire,

toute son œuvre. Mais au lieu de nous les conter dans le détail, il en

tirera pour lui et pour nous des réflexions qui l’apaiseront un peu et

peut-être nous donneront à tous, sur l’avenir, des clartés dont il sent

que nos yeux ont besoin.

Ce qu’il pensait de la Révolution avant d’entreprendre son ouvrage, nous

le trouverons à toutes les pages de sa correspondance, inédite ou

publiée, particulièrement dans deux lettres à son ami Eugène Stoffels,

qui datent de 1848 et de 1850.

«J’ai pensé assez longtemps, écrit-il dans la première de ces

lettres[61], que nous avions parcouru et parcourions encore une mer

orageuse au bout de laquelle était le port. N’était-ce pas une erreur?

Ne sommes-nous pas sur une mer orageuse sans rivage? Ou, du moins, le

rivage n’est-il pas si loin, si inconnu, que notre vie et celle

peut-être de ceux qui nous suivront passeront avant de le rencontrer et

de s’y établir? Ce n’est pas que je croie à une succession non

interrompue de révolutions. Je crois, au contraire, à des intervalles

assez longs d’ordre, de tranquillité, de prospérité; mais à

l’établissement ferme et définitif d’un bon état social et politique,

comment y croire encore? On a pu penser, en 1789, en 1815, en 1830 même,

que la société française était atteinte par un de ces malaises violents

après lesquels la santé du corps social devient plus vigoureuse et plus

durable. Mais ne voyons-nous pas aujourd’hui qu’il s’agit d’une

affection chronique?... Je suis effrayé, d’ailleurs, à la vue de l’état

des esprits. Il est loin d’annoncer une révolution qui finit. On a

beaucoup dit, on répète encore, que les insurgés de juin étaient le

rebut de l’humanité; qu’on ne voyait parmi eux que des vauriens de

toutes sortes, et qu’ils n’agissaient que pour la passion grossière du

pillage. Il y avait beaucoup de ces gens-là parmi eux, assurément; mais

il n’est pas vrai qu’il n’y eût que de ceux-là. Plût à Dieu qu’il en eût

été ainsi! Des hommes de cette nature ne sont jamais que de petites

minorités; il ne prévalent jamais. La prison et l’échafaud nous en

débarrassent; tout est dit. Il y a eu dans l’insurrection de juin autre

chose que de mauvais penchants: il y a eu de fausses idées. Beaucoup de

ces hommes, qui marchaient au renversement des droits les plus sacrés,

étaient conduits par une sorte de notion erronée du droit. Ils croyaient

sincèrement que la société était fondée sur l’injustice, et ils

voulaient lui donner une autre base. C’est cette sorte de religion

révolutionnaire que nos baïonnettes et nos canons ne détruiront pas...»

[61] 2 juillet 1848. _Œuvres_, t. V, p. 457.

Et le 28 avril 1850, il écrit au même Stoffel[62].

[62] _Ibid._ p. 460.

«Ce qui est clair pour moi, c’est qu’on s’est trompé depuis soixante ans

en croyant voir le _bout_ de la Révolution. On a cru la Révolution finie

au 18 Brumaire; on l’a crue finie en 1815; j’ai pensé moi-même en 1830

qu’elle pouvait bien être finie en voyant que la démocratie, après avoir

détruit tous les privilèges, en était arrivée à ne plus avoir devant

elle que le privilège si ancien et si nécessaire de la propriété. J’ai

pensé que, comme l’océan, elle avait enfin trouvé son rivage. Erreur! il

est évident aujourd’hui que le flot continue à marcher, que la mer

monte... Ce n’est pas d’une modification, mais d’une transformation du

corps social qu’il s’agit. Pour arriver à quoi? En vérité, je l’ignore,

et je crois que cela dépasse l’intelligence de tous. On sent que

l’ancien monde finit; mais quel sera le nouveau? Les plus grands esprits

de ce temps ne sont pas plus en état de le dire que ne l’ont été ceux de

l’antiquité de prévoir l’abolition de l’esclavage, la société

chrétienne, l’invasion des barbares, toutes ces grandes choses qui ont

renouvelé la face de la terre...»

Avez-vous remarqué, en passant, que Tocqueville reconnaît tout à coup et

dénonce, dans la première de ces lettres, les fausses idées, dont le

pouvoir est tel, que «nos baïonnettes et nos canons, dit-il, ne les

détruiront pas.» Ces idées fausses, c’est toute la Révolution; il a

raison de dire que leur puissance est considérable; mais on vient, avec

des idées justes, à bout des idées qui ne le sont pas. Et le malheur de

Tocqueville, c’est de n’avoir écrit que ce jour-là, et de n’avoir jamais

pensé sérieusement, que la Révolution a été une entreprise contre

l’intelligence française. Il a rencontré un jour le fameux ouvrage de

l’Abbé Barruel, _les Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme_.

Il l’a vite écarté, ne pouvant admettre que la franc-maçonnerie eût

machiné un complot où il voyait vraiment, quant à lui, le doigt de

Dieu[63]. Il ne veut pas non plus accepter l’hypothèse que l’abaissement

de la France par la Révolution ait pu être tramé à l’étranger, notamment

en Angleterre, par des rivaux intéressés à nous abattre. Lui si positif,

si soucieux des faits, ne veut pas de ces faits-là. La Révolution, il va

essayer de la comprendre, mais par une méthode qui est à la fois

excellente et suspecte.

[63] _Œuvres_, t. VI, p. 185, et t. VII, p. 428 et 433.

Elle est excellente, en vérité. Il a été le précurseur de nos grands

historiens. Taine n’a lui-même rien dit sur l’Ancien Régime dans ses

dernières années et sur les causes de la Révolution, que nous n’ayons

appris avant lui dans le livre de Tocqueville. Et c’est un scandale, que

dans des ouvrages comme, par exemple, la grande _Histoire de la Langue

et de la Littérature Française des origines à 1900_, publiée chez Armand

Colin sous la direction de Petit de Julleville, le nom de Tocqueville ne

figure même pas au chapitre des historiens. Sa méthode, la voici. «J’ai

entrepris, nous dit-il lui-même[64], de pénétrer jusqu’au cœur de

l’Ancien Régime. Pour y parvenir, je n’ai pas seulement relu les livres

célèbres que le XVIIIe siècle a produits; j’ai voulu étudier beaucoup

d’ouvrages moins connus et moins dignes de l’être, mais qui, composés

avec peu d’art, trahissent encore mieux peut-être les vrais instincts du

temps. Je me suis appliqué à bien connaître tous les actes publics où

les Français ont pu, à l’approche de la Révolution, montrer leurs

opinions et leurs goûts. Les procès-verbaux des Assemblées d’États, et,

plus tard, des Assemblées provinciales, m’ont fourni sur ce point

beaucoup de lumières. J’ai fait surtout un grand usage des cahiers

dressés par les trois ordres, en 1789. Ces cahiers, dont les originaux

forment une longue suite de volumes manuscrits, resteront comme le

testament de l’ancienne société française, l’expression suprême de ses

désirs... C’est un document unique dans l’histoire. Celui-là même ne m’a

pas suffi.

[64] _Œuvres_, t. IV. p. 111.

«Dans les pays où l’administration publique est déjà puissante, il naît

peu d’idées, de désirs, de douleurs, il se rencontre peu d’intérêts et

de passions qui ne viennent tôt ou tard se montrer à nu devant elle. En

visitant ses archives, on n’acquiert pas seulement une notion exacte de

ses procédés, le pays tout entier s’y révèle. Un étranger auquel on

livrerait aujourd’hui toutes les correspondances confidentielles qui

remplissent les cartons du Ministère de l’Intérieur et des Préfectures,

en saurait bien plus sur nous que nous-mêmes. Au XVIIIe siècle,

l’administration publique était déjà, ainsi qu’on le verra en lisant ce

livre, très centralisée, très puissante, prodigieusement active. On la

voyait sans cesse aider, empêcher, permettre. Elle avait beaucoup à

promettre, beaucoup à donner. Elle influait déjà de mille manières, non

seulement sur la conduite générale des affaires, mais sur le sort des

familles et sur la vie privée de chaque homme. De plus, elle était sans

publicité, ce qui faisait qu’on ne craignait pas de venir exposer à ses

yeux jusqu’à ses infirmités les plus secrètes. J’ai passé un temps fort

long à étudier ce qui nous reste d’elle, soit à Paris, soit dans

plusieurs provinces.

«Là, comme je m’y attendais, j’ai trouvé l’Ancien Régime tout vivant,

ses idées, ses passions, ses préjugés, ses pratiques. Chaque homme y

parlait librement sa langue et y laissait pénétrer ses plus intimes

pensées. J’ai ainsi achevé d’acquérir sur l’ancienne société beaucoup de

notions que les contemporains ne possédaient pas, car j’ai eu sous les

yeux ce qui n’a jamais été livré à leurs regards.»

Voilà, direz-vous, une bonne méthode. C’est la seule bonne. Il

l’appliquera jusqu’au scrupule. Il alla notamment s’enfermer de longs

mois aux Archives de l’ancienne Généralité de Tours et fit là des

recherches de bénédictin, disons de vraies recherches d’historien.

Nous possédons là-dessus un excellent témoignage: celui de l’archiviste

Charles de Grandmaison, qui fut le témoin assidu de ses travaux en

Touraine et qui nous a dit dans un pieux article du _Correspondant_[65]

quelle admiration lui inspirait ce visiteur de marque. De la villa des

_Trésorières_ qu’il avait louée à Saint-Cyr, près de Tours, Tocqueville

venait chaque jour à la bibliothèque. Il n’avait point de voiture et

faisait près de quatre kilomètres à pied. On causait d’abord et

l’archiviste souriait un peu de la ponctualité de son hôte, qui, fini le

quart d’heure laissé à la conversation, coupait net et se mettait au

travail. «Il dévorait tout, nous dit Ch. de Grandmaison, annotait

tout...; les notes et les extraits allaient s’accumulant dans son

portefeuille.» Dans une lettre écrite le 9 juin 1853, au début de son

séjour en Touraine, à Freslon, l’ancien ministre de l’Instruction

Publique, on trouve ce passage: «Il y a énormément de poussière à

avaler. Ce qui se peut digérer n’est pas même de nature à paraître avec

quelque étendue dans l’ouvrage que je médite, car la composition d’un

livre est comme celle d’un tableau. L’important n’est pas la perfection

que l’on pourrait donner à une partie, mais le respect exact de toutes

les parties, d’où naît l’effet général. Ce serait une grande faute que

de m’attacher à peindre l’Ancien Régime, mais je suis obligé de le

connaître à fond, sans produire autre chose qu’une montagne de notes

d’où il ne sortira finalement qu’un petit chapitre de trente pages.» Il

en sortit, Dieu merci, un livre en vingt-cinq beaux chapitres. Et il ne

manque à ce livre, pour donner aux lecteurs d’aujourd’hui l’impression

d’un monument considérable, comme les _Origines de la France

Contemporaine_, que d’avoir été bourré d’annotations. Comme Taine,

Alexis de Tocqueville aurait pu donner au bas des pages une référence

pour chaque membre de ses phrases. Il ne l’a pas fait. Il serait encore

temps, si l’on tenait à montrer la valeur scientifique de ce livre,

édifié sur de puissantes fondations, d’en publier une édition enrichie

de toutes les notes que j’ai retrouvées dans ses cartons.

[65] 10 avril 1879.

Méthode suspecte, ai-je dit. En somme, Tocqueville a été un juge

d’instruction. Il a fait comparaître des morts et les a interrogés

sévèrement. Il a pénétré dans les âmes des individus d’une époque. Et

qu’a-t-il trouvé? Des Français de toujours, spécialement des Français

pareils à lui. Du coup, il les a aimés et les a crus sur parole, ce que

ne fait jamais un vrai juge. Il faut, pour comprendre ce qu’a pu voir

Tocqueville dans les archives de l’ancienne France, se souvenir qu’il

était un enquêteur deux fois récusable, comme gentilhomme campagnard et

comme Normand. Il aimait la campagne et ses habitants. On peut vraiment

dire qu’il a vécu en rural, et que l’horreur que lui ont toujours

inspirée les citadins médiocres, il ne la ressentait pas pour les gens

de son village. Il y avait, entre ce châtelain et ses électeurs, des

liens d’affection partagée, pareils à ceux qui devaient unir ses pères,

restés bons gentilshommes, aux villageois de l’Ancien Régime. Étant de

ceux dont le paysan ne se plaint pas, il a eu naturellement toutes les

sévérités pour les aristocrates coupables, contre lesquels la France

s’est levée en masse à la Révolution. Et les plaintes qu’il a trouvées

contre eux dans les dossiers des archives, il était prêt d’avance à les

accueillir sans contrôle. Sa critique, très attentive, a porté sur

l’existence de ces plaintes, pas sur leur valeur. Il a d’ailleurs passé

sa vie à répéter, dans ses lettres, dans ses _Souvenirs_, dans ses

entretiens avec Senior, qu’une seule passion restait et resterait vivace

en France: la haine de l’Ancien Régime, la défiance contre les classes

privilégiées qui le représentent aux yeux du peuple. Il s’en attristait,

mais sans espoir: cela aussi, cela surtout, lui paraissait providentiel.

Il épousait là-dessus la querelle de ses fermiers et nous verrons que

son beau livre en a pâti.

D’autre part, en sa qualité de campagnard normand, il a l’esprit

d’indépendance. Nous savons comment il concevait la liberté et quelle

âme fière habitait ce corps chétif. Je n’ai peut-être pas assez marqué

que ce besoin qu’il avait de se sentir libre, il le tenait de ses

traditions provinciales. Le servage était aboli en basse-Normandie dès

le XIIIe siècle. Si les Normands acceptent les servitudes réelles, s’ils

se plient à la loi écrite, notamment à cette loi des parties que sont

les contrats faits chez le notaire--non d’ailleurs sans la discuter,

puisque nous savons qu’ils sont restés les premiers chicaniers de

France--ils n’ont jamais admis la servitude personnelle. Voilà huit

cents ans que les plus humbles d’entre eux ont la qualité d’hommes

libres. Ils ne veulent pas qu’un autre homme les commande. Ce sont, à la

caserne, les soldats les plus frondeurs, les plus rebelles, je ne dis

pas seulement à l’obéissance, mais au respect à l’égard des chefs.

Tocqueville est bien de leur race. Il corrige, par une grande sagesse,

ce qu’un tel sentiment peut avoir d’excessif et, à l’occasion, de

coupable. Il professe qu’il faut servir, mais les vrais maîtres seuls.

Dans son enquête sur l’Ancien Régime, les moindres abus lui semblent

intolérables, et d’instinct il prend, contre ceux qui font figure de

maîtres, le parti des petites gens.

Il met d’ailleurs quelque coquetterie à rester de sa race. «Quand je

cause avec un gentilhomme, dit-il, bien que nous n’ayons pas deux idées

en commun, bien que ses opinions, ses vœux, ses pensées soient opposés

aux miens, je sens du premier coup que nous sommes de la même famille,

que nous parlons le même langage, que nous nous comprenons l’un l’autre.

Il se peut que je préfère un bourgeois, mais je sens en lui un

étranger[66].»

[66] D’EICHTAL, _op. cit._, p. 232.

Mais ce gentilhomme a eu sous les yeux, dès son enfance et toute sa vie,

un témoignage de ce que représentait l’Ancien Régime aux yeux de la

foule. «Vous voyez, dit-il un jour à un ami qui était venu le voir en sa

terre de Tocqueville, vous voyez cette tour sans toit: c’était le

colombier de mon grand’père. Il y entretenait trois mille pigeons.

Personne n’avait le droit de les tuer, et personne dans la commune ne

pouvait avoir d’autres pigeons. En 1793, lorsque les paysans furent les

maîtres, ils ne firent aucun mal au reste de notre propriété. Nous

avions vécu parmi eux pendant des siècles comme protecteurs et comme

amis; mais ils se soulevèrent en masse contre les pigeons, les tuèrent

jusqu’au dernier et mirent la tour dans son état actuel[67].»

[67] _Ibid._, p. 250.

Il eût mieux valu pour nous que la tour eût été rasée. Son image

n’aurait pas hanté le regard de Tocqueville tandis qu’il écrivait

l’Histoire. Et son livre, si rempli d’observations exactes, pénétrantes,

dont le temps n’a fait que confirmer la valeur, eût été plus beau encore

et plus solide.

* * * * *

La grande idée de Tocqueville, c’est que la Révolution, ayant détruit ce

qu’elle voulait détruire, et qui, sans doute, se serait bien effrité

sans elle, à savoir ce qui restait de la féodalité, n’a rien édifié qui

fût nouveau, mais, au contraire, a repris à son compte, en les

aggravant, certaines méthodes centralisatrices et, de ce fait,

oppressives, de la monarchie.

«Quelque radicale qu’ait été la Révolution, écrit-il, elle a cependant

beaucoup moins innové qu’on ne suppose généralement... Ce qu’il est vrai

de dire d’elle, c’est qu’elle a entièrement détruit ou est en train de

détruire (car elle dure encore) tout ce qui, dans l’ancienne société,

découlait des institutions aristocratiques et féodales, tout ce qui s’y

rattachait en quelque manière, tout ce qui en portait, à quelque degré

que ce fût, la _moindre_ trace... Ce que la Révolution a été moins que

tout autre chose, c’est un événement fortuit. Elle a pris, il est vrai,

le monde à l’improviste, et cependant elle n’était que le complément du

plus long travail, la terminaison soudaine et violente d’une œuvre à

laquelle dix générations d’hommes avaient travaillé. Si elle n’avait pas

eu lieu, le vieil édifice social n’en serait pas moins tombé partout;

seulement, il aurait continué à tomber pièce à pièce au lieu de

s’effondrer tout à coup. La Révolution a achevé soudainement, par un

effort convulsif et douloureux, sans transition, sans précautions, sans

égards, ce qui se serait achevé peu à peu de soi-même à la longue. Telle

fut son œuvre.»

Toute son œuvre. Car, pour le reste, il va s’appliquer à nous montrer

qu’elle n’a rien inventé. Son livre II nous expose que la

_Centralisation administrative est une institution de l’Ancien Régime et

non pas l’œuvre de la Révolution ni de l’Empire, comme on le dit_. Ces

idées nous sont aujourd’hui familières, mais grâce à lui, non pas à lui

seul, mais à lui d’abord. «J’ai entendu jadis un orateur, nous dit-il,

qui, dans le temps où nous avions des assemblées politiques en France,

s’écriait, en parlant de la centralisation administrative: «Cette belle

conquête de la Révolution, que l’Europe nous envie...» Je veux bien,

ajoute-t-il, que la centralisation soit une belle conquête; je consens à

ce que l’Europe nous l’envie; mais je soutiens que ce n’est pas une

conquête de la Révolution. C’est au contraire un produit de l’Ancien

Régime et, j’ajouterai, la seule portion de la constitution de l’Ancien

Régime qui ait survécu à la Révolution...»

Et si vous voulez savoir à quel point une telle constatation équivalait,

dans la pensée de Tocqueville, à une condamnation et à un désaveu,

lisez, à travers toute son œuvre, ce qu’il n’a pas cessé de dire de la

centralisation. Il nous fait, par exemple, dans ses _Souvenirs_, un

tableau de la première séance de l’Assemblée Constituante en 1848.

«Grâce à la centralisation, dit-il, la vie publique avait toujours été

resserrée dans la seule limite des Chambres; tous ceux qui n’avaient été

ni pairs, ni députés, savaient à peine ce que c’était qu’une assemblée,

ni comment il convenait de s’y comporter et d’y parler; ils en

ignoraient les usages les plus ordinaires; ils étaient inattentifs aux

moments décisifs et écoutaient très attentivement les choses sans

importance. C’est ainsi que le second jour, ils se pressèrent autour de

la tribune et firent un grand silence pour mieux entendre la lecture du

procès-verbal de la séance précédente, se figurant que cet acte

insignifiant était une pièce fort importante. Je suis sûr que neuf cents

paysans anglais ou américains, pris au hasard, auraient bien mieux

présenté l’aspect d’un grand corps politique.» Centralisation équivalait

pour lui à oppression. Il détestait l’omnipotence du pouvoir central et

redoutait la tutelle administrative, dans la mesure où il aimait la

liberté.

Trois gouvernements se partageaient le pouvoir en France à la veille de

1789: l’administration centrale, la féodalité, et les autorités

provinciales. De ces trois gouvernements, un seul, le premier, était

oppresseur: les hommes de la Révolution ont naturellement abattu les

deux autres. Voilà la démonstration que Tocqueville nous a faite, et

bien faite.

Mais il est intéressant de constater que ce n’est pas là une vérité

qu’il a découverte en travaillant. Il serait plus juste de dire qu’il a

travaillé pour nous donner, à l’appui de ce qu’il pensait là-dessus

depuis longtemps, des preuves qui fussent irréfutables. Et, bien mieux,

ce n’est pas dans sa pensée que cette idée a pris naissance. Il l’a

lui-même recueillie dans ses traditions familiales. Elle était en germe

dans l’héritage de son bisaïeul, le vieux Malesherbes.

Dans le premier livre de Tocqueville, dans sa _Démocratie en Amérique_,

on trouve, en fin de volume, cette note[68]: «Il n’est pas juste de dire

que la centralisation soit née de la Révolution française; la Révolution

française l’a perfectionnée, mais ne l’a pas créée. Le goût de la

centralisation et la manie réglementaire remontent, en France, à

l’époque où les légistes sont entrés dans le gouvernement; ce qui nous

reporte au temps de Philippe-le-Bel. Depuis lors ces deux choses n’ont

jamais cessé de croître. Voici ce que M. de Malesherbes, parlant au nom

de la Cour des Aides, disait au roi Louis XVI: «Il restait à chaque

corps, à chaque communauté de citoyens le droit d’administrer ses

propres affaires, droit que nous ne disons pas qui fasse partie de la

constitution primitive du royaume, car il remonte bien plus haut; c’est

le droit naturel, c’est le droit de la raison. Cependant il a été enlevé

à vos sujets, Sire, et nous ne craindrons pas de dire que

l’administration est tombée à cet égard dans les excès que l’on peut

nommer puérils. Depuis que des ministres puissants se sont fait un

principe politique de ne point laisser convoquer d’assemblée nationale,

on en est venu, de conséquences en conséquences, jusqu’à déclarer nulles

les délibérations des habitants d’un village quand elles ne sont pas

autorisées par un intendant; en sorte que, si cette communauté a une

dépense à faire, il faut prendre l’attache du subdélégué de l’Intendant,

par conséquent suivre le plan qu’il a adopté, employer les ouvriers

qu’il favorise, les payer suivant son arbitraire; et si la communauté a

un procès à soutenir, il faut aussi qu’elle se fasse autoriser par

l’Intendant. Il faut que la cause soit plaidée à ce premier tribunal

avant d’être portée devant la justice. Et si l’avis de l’Intendant est

contraire aux habitants, ou si leur adversaire a du crédit à

l’Intendance, la communauté est déchue de la faculté de défendre ses

droits. Voilà, Sire, par quels moyens on travaille à étouffer en France

l’esprit municipal, à éteindre, si on le pouvait, jusqu’aux sentiments

des citoyens; on a pour ainsi dire _interdit_ la nation entière, et on

lui a donné des tuteurs.»

[68] _Œuvres_, t. I, p. 309.

Ainsi tout ce que nous a dit Albert Sorel sur le Jacobinisme, héritier

de la tradition monarchique, et sur cette Révolution, qui, se flattant

d’instaurer la liberté, n’a fait que codifier et rendre plus pesant ce

qu’il y avait de despotique dans le gouvernement des rois, Tocqueville

l’avait écrit, non seulement dans le livre qu’il a spécialement consacré

à ce grand sujet, mais dans son premier ouvrage, la _Démocratie en

Amérique_; et cette vérité, que tant de Français sont encore à

connaître, il la pensait, quant à lui, avant même de l’avoir formulée

pour nous; on la trouve jusque dans ses lettres de jeunesse. On dirait

qu’il est né avec elle.

Il a d’ailleurs admirablement réussi dans sa belle entreprise de nous la

faire accepter et d’en enrichir définitivement nos esprits.

Voici l’une des pages qu’il a consacrées à la peinture des méfaits de la

centralisation sous l’Ancien Régime. Le tableau est peut-être un peu

forcé, poussé au noir. Il est établi sur des documents. Tout ce qu’on

pourrait reprocher à Tocqueville serait d’avoir, là comme toujours, cédé

au goût de généraliser. Mais comment n’être pas emporté par une sorte

d’enthousiasme pour l’idée qu’on a nourrie en soi depuis toujours,

quand, à fouiller dans les archives, on découvre tant de faits qui

viennent, qui accourent, pour la confirmer.

Il s’agit de l’intervention du pouvoir central dans les affaires

municipales ou, comme on disait alors, paroissiales. Vous allez voir que

les Français d’aujourd’hui restent, en effet, si orgueilleux qu’ils

soient de leur grande Révolution, singulièrement les mêmes, et sous la

même tutelle, que ceux du temps des Rois.

«Jusqu’à la Révolution, écrit Tocqueville, la paroisse rurale de France

conserve dans son gouvernement quelque chose de cet aspect démocratique

qu’on lui a vu dans le moyen âge. S’agit-il d’élire des officiers

municipaux ou de discuter quelque affaire commune: la cloche du village

appelle les paysans devant le porche de l’Église; là, pauvres comme

riches ont le droit de se présenter. L’assemblée réunie, il n’y a point,

il est vrai, de délibération proprement dite ni de vote; mais chacun

peut exprimer son avis, et un notaire, requis à cet effet et

instrumentant en plein vent, recueille les différents dires et les

consigne dans un procès-verbal.

«Quand on compare ces vaines apparences de la liberté avec l’impuissance

réelle qui y était jointe, on découvre déjà, en petit, comment le

gouvernement le plus absolu peut se combiner avec quelques-unes des

formes de la plus extrême démocratie, de telle sorte qu’à l’oppression

vient encore s’ajouter le ridicule de n’avoir pas l’air de la voir.

Cette assemblée démocratique de la paroisse pouvait bien exprimer des

vœux, mais elle n’avait pas plus le droit de faire sa volonté que le

conseil municipal de la ville. Elle ne pouvait même parler que quand on

lui avait ouvert la bouche; car ce n’était jamais qu’après avoir

sollicité l’autorisation expresse de l’Intendant et, comme on le disait

alors, appliquant le mot à la chose, _sous son bon plaisir_, qu’on

pouvait la réunir. Fût-elle unanime, elle ne pouvait ni s’imposer, ni

vendre, ni acheter, ni louer, ni plaider, sans que le conseil du roi le

lui permît. Il fallait obtenir un arrêt de ce conseil pour réparer le

dommage que le vent venait de causer au toit de l’église ou relever le

mur croulant du presbytère. La paroisse rurale la plus éloignée de Paris

était soumise à cette règle comme les plus proches. J’ai vu des

paroisses demander au conseil le droit de dépenser vingt-cinq livres.

«Sous l’Ancien Régime comme de nos jours, il n’y avait ville, bourg,

village, ni si petit hameau en France, qui pût avoir une volonté

indépendante dans les affaires particulières, ni administrer à sa

volonté ses propres biens. Alors, comme aujourd’hui, l’administration

tenait donc tous les Français en tutelle; et si l’insolence du mot ne

s’était pas encore produite, on avait du moins déjà la chose.»

Une réflexion vient à l’esprit quand on a fait une telle lecture: c’est

qu’il ne suffit pas, pour être l’initiateur d’un progrès dans les

connaissances humaines, d’avoir formulé le premier une idée juste, ni

même de l’avoir, avant tous les autres, établie sur des documents

nombreux, bien classés et probants, ni même, ce qui étonne davantage,

d’avoir inscrit une telle découverte dans un livre éloquent, un chef

d’œuvre. Il faut encore avoir eu raison de l’étourderie et de la

frivolité des hommes, et s’être imposé à eux par ces moyens d’ordre

secondaire qu’on désigne aujourd’hui, tous ensemble, sous le nom de

publicité. Le livre de Tocqueville, en 1856, a puissamment intéressé les

hommes capables de lire, et de réfléchir après avoir lu. La foule a

trouvé beaucoup plus de plaisir à se presser à la première Exposition

universelle qui faisait alors courir Paris, toute la France et

l’étranger. Les fastes de l’Empire, ses victoires, puis la lugubre

défaite ont fait oublier Tocqueville, qui eut d’ailleurs la disgrâce de

mourir trois ans après avoir livré au public son plus beau livre. Les

Américains se souviennent de l’homme qui a étudié leurs institutions.

Les Français se doutent à peine qu’ils ont, en ce gentilhomme grave et

charmant, le plus perspicace historien de leur grande Révolution, celui

dont l’œuvre domine et commande tous les travaux dont l’érudition

contemporaine tire légitimement le plus d’orgueil.

* * * * *

En somme, Tocqueville a fait le procès de la Révolution. Son livre est

contre elle une des armes les plus redoutables dont puissent user ceux

qui ne l’aiment pas, ceux qui ne la tiennent ni pour un événement

heureux, ni même pour un mal nécessaire, et qui pensent qu’elle a tout

juste la valeur d’un accident, dont on se serait très bien passé.

Mais pour discréditer ainsi la Révolution, pour prouver notamment que

ses désordres n’ont rien réformé, mais, au contraire, ont rendu pire un

fâcheux état de choses antérieur, Tocqueville a été porté à nous faire

de cet état de choses antérieur un tableau poussé au noir. Et, suivant

ses préférences, on peut trouver en Tocqueville un contempteur de la

Révolution ou de l’Ancien Régime.

Il songeait à écrire d’autres volumes après celui que nous possédons.

Là, il aurait pris la Révolution seule à partie et sa méthode d’examen

direct l’aurait sans doute conduit à des sévérités qu’annoncent

certaines pages, encore inédites, qui devaient entrer dans ces nouveaux

volumes.

Il reste qu’il ne se détacha, qu’il ne pouvait se détacher que peu à peu

de cette foi, de cette terreur religieuse, que lui inspirait, depuis sa

jeunesse, le monstre révolutionnaire.

Et c’est pourquoi nous devons lui garder de l’indulgence si, devenu

sévère pour les hommes de 1789 à 1793, il se vengea un peu, sur ceux de

l’Ancien Régime, de cette défaite de sa pensée.

Encore eut-il la bonne foi, car cet homme était sincère avant tout,

ayant découvert à quel point le règne de Louis XVI fut une époque de

prospérité, de réveil national et d’espérance, d’écrire sur cette partie

de notre histoire des pages admirables, dont, pour terminer ce chapitre,

je demande la permission de transcrire quelques passages.

«La prospérité publique, dit-il, parlant des vingt années qui

précédèrent immédiatement la Révolution, se développe avec une rapidité

jusque-là sans exemple. Tous les signes l’annoncent: la population

augmente; les richesses s’accroissent plus vite encore. La guerre

d’Amérique ne ralentit pas cet essor; l’État s’y obère, mais les

particuliers continuent à s’enrichir; ils deviennent plus industrieux,

plus entreprenants, plus inventifs.

«Depuis 1774, dit un administrateur du temps, les divers genres

d’industries, en se développant, avaient agrandi la matière de toutes

les taxes de la consommation.--Quand on compare, en effet, les uns aux

autres, les traités faits aux différentes époques du règne de Louis XVI,

entre l’État et les compagnies financières chargées de la levée des

impôts, on voit que le prix des fermages ne cesse de s’élever, à chaque

renouvellement, avec une rapidité croissante. Le bail de 1786 donne 14

millions de plus que celui de 1780. «On peut compter que le produit de

tous les droits de consommation augmente de deux millions par an, dit

Necker dans le compte-rendu de 1781.

«Arthur Young assure qu’en 1788 Bordeaux faisait plus de commerce que

Liverpool; et il ajoute: «Dans ces derniers temps les progrès du

commerce maritime ont été plus rapides en France qu’en Angleterre même;

ce commerce y a doublé depuis vingt ans.»

«Si l’on veut faire attention à la différence des temps, on se

convaincra qu’à aucune des époques qui ont suivi la Révolution, la

prospérité publique ne s’est développée plus rapidement que pendant les

vingt années qui la précédèrent. Les trente-sept ans de monarchie

constitutionnelle, qui furent pour nous des temps de paix et de progrès

rapides, peuvent seuls se comparer, sous ce rapport, au règne de Louis

XVI...

«A mesure que se développe en France la prospérité que je viens de

décrire, les esprits paraissent cependant plus mal assis et plus

inquiets, le mécontentement public s’aigrit; la haine contre toutes les

institutions anciennes va croissant. La nation marche visiblement vers

une Révolution.

«... Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis qu’on tombe en

révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté

sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus

accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège... Le

moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire

celui où il commence à se réformer. Il n’y a qu’un grand génie qui

puisse sauver un prince qui entreprend de soulager ses sujets après une

oppression longue. Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable

semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire. Tout ce

qu’on ôte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste et en

rend le sentiment plus cuisant: le mal est devenu moindre, mais la

sensibilité est plus vive... Les plus petits coups de l’arbitraire de

Louis XVI paraissaient plus difficiles à supporter que tout le

despotisme de Louis XIV. Le court emprisonnement de Beaumarchais

produisit plus d’émotion dans Paris que les dragonnades.

«Personne ne prétend plus, en 1780, que la France est en décadence; on

dirait, au contraire, qu’il n’y a, en ce moment, plus de bornes à ses

progrès. C’est alors que la théorie de la perfectibilité continue et

indéfinie de l’homme prend naissance. Vingt ans auparavant, on

n’espérait rien de l’avenir; maintenant, on n’en redoute rien.

L’imagination, s’emparant d’avance de cette félicité prochaine et

inouïe, rend insensible aux biens qu’on a déjà et précipite vers les

choses nouvelles.»

Et Tocqueville conclut que la Révolution était fatale. Il la trouve

fatale, parce qu’elle a eu lieu.

Toute la question est de savoir s’il n’aurait pas pu dire aussi bien:

elle a eu lieu, quoiqu’elle ne fût pas fatale; bien plus, des hommes

l’ont faite, se sont hâtés de la faire, au moment où ils ont vu que leur

heure, attendue depuis longtemps, allait passer.

Comme disait Monsieur de Tocqueville... · 第 30 / 36 题