LE COMTE DE CHAMBORD

Que, dans sa colère et sa douleur, Tocqueville ait songé au seul recours

qui restât à la France à la fois contre le despotisme et contre

l’anarchie, au seul régime, la monarchie régulière, dont on pût alors

attendre en même temps l’ordre et la liberté, rien d’étonnant.

Encore importe-t-il de le prouver avec des textes, tant, par un abus

fâcheux des mots, nous avons coutume en France, à l’heure présente, de

nous imaginer qu’on ne peut tenir un compte raisonnable du fait

démocratique ni sauvegarder sa liberté, qu’à la condition d’adhérer à la

doctrine, au moins à la formule républicaine. La question de la

République ne se posait pas au temps de Tocqueville. Il avait été

lui-même ministre de la République, mais sous le Prince-Président, et

l’aventure par où s’était conclue cette courte expérience n’était pas

pour lui donner le goût qu’on la recommençât. Ce qu’on peut dire, c’est

que cet homme, qui avait vécu sous tant de régimes, ne tenait à aucun

expressément. Il mettait la France d’abord, la liberté ensuite,

au-dessus de toutes les querelles de parti. A n’écouter que son cœur, il

serait resté légitimiste. Il était devenu successivement, par raison,

orléaniste et républicain. Le dégoût, l’horreur, que la dictature

impériale lui inspirait, le ramenaient naturellement vers l’une ou

l’autre des deux branches de la dynastie royale; et sans doute eût-il

été quelque peu déchiré entre elles, sans la fusion qui se négociait

alors et qui semble l’avoir vivement intéressé.

Pour juger combien cet homme avait besoin de retrouver une foi

politique, il faut se représenter dans quel état il se trouve depuis

l’effondrement de la monarchie de juillet. «Ce que vous comprendrez

difficilement, écrivait-il à Gobineau en 1850, c’est à quel degré

d’apathie je suis tombé. Je suis à peine à l’état de spectateur; car du

moins le spectateur regarde et moi je ne me donne pas cette peine. Cela

vient surtout de cette obscurité de plus en plus profonde qui se répand

sur le tableau toujours si obscur qu’on nomme l’avenir. Figurez-vous un

homme qui voyage par une nuit de décembre sans lune et doublée de

brouillards, et dites-moi un peu l’agrément qu’il aurait à regarder par

la portière les effets du paysage. Cet homme, c’est la France entière.

C’est une nuit de cette espèce qui nous environne. Les hommes qui ont

des lunettes n’y voient pas plus loin que ceux qui n’ont que leurs yeux

et tous ces aveugles cheminent ensemble, se frappant les uns les autres

dans les ténèbres, en attendant qu’ils arrivent tout ensemble au fossé

qui se trouve peut-être au bout de la route...[57]»

[57] SCHEMANN, _op. cit._, p. 35.

Il ne cesse, sous Louis-Napoléon, de penser aux Bourbons. Dans un de ses

entretiens avec Senior, en 1851, je trouve ceci: «On dit que les

Bourbons sont une race usée et on donne comme exemples Louis XVI,

Ferdinand Ier de Naples, Charles IV d’Espagne; mais qui peut être plus

Bourbon que la famille de Louis-Philippe, issue des Bourbons de France

et de ceux de Naples? Et cependant elle ferait une famille remarquable

dans la vie privée. Je ne puis croire, ajoute-t-il, que les Bourbons de

France ne soient pas destinés à jouer encore un grand rôle; leur fortune

présente les y prépare[58].»

[58] D’EICHTAL, _op. cit._, p. 305.

Il tient à ce moment à la branche cadette plus qu’à l’autre. «Les

Orléanistes, explique-t-il au même Senior, n’ont aucun droit au trône,

ils ont peu d’amis et, par suite, peu de chances immédiates de succès...

mais il n’est pas vrai qu’ils n’aient pas de perspectives d’avenir.

S’ils ont moins d’amis qu’Henri V, ils ont moins d’ennemis; ils

représentent pour le peuple français une forme de gouvernement qui nous

convient mieux que la République, sans les souvenirs de l’insolence

féodale de l’ancien régime, ni des guerres et des catastrophes de

l’Empire... Plus tard, ajoute-t-il, nous pourrions songer à cette

branche cadette, comme au meilleur levier, pour nous sortir du bourbier

de la «liberté, égalité et fraternité...»

Car il n’aime pas les formules républicaines. Il l’a dit expressément à

ses électeurs, en 1848 dans sa profession de foi: «Il y en a qui croient

que la République doit être conquérante et propagandiste: je ne suis pas

républicain de cette manière.» Il n’aurait pas été républicain sous

notre troisième République: il aurait haï une certaine dictature

démagogique dont nous arrivons, par habitude, à ne plus toujours sentir

le poids. Et l’impuissance foncière d’un tel régime l’avait frappé dans

un temps où la France n’en avait pas encore fait la coûteuse expérience.

Par contre, s’il parle de la _fusion_, de la réconciliation des deux

branches, et de la remise de la couronne à Henri V, avec la succession

au comte de Paris, il conclut: «Ceci est peut-être notre meilleure

chance.»

Comment fut-il amené, sinon à entrer dans les conseils du comte de

Chambord, du moins à rédiger pour celui-ci la note qu’on va lire, je

n’ai rien trouvé dans les papiers qu’il a laissés qui m’ait apporté la

moindre lumière sur les circonstances et les raisons de cet acte

important de sa vie. C’est au hasard d’une conversation avec le comte de

Blois, le père du sénateur actuel, que l’existence de ce document me fut

révélée. Mon interlocuteur avait entendu dire que Tocqueville avait

remis, vers 1852 ou 1853, un mémoire au Prince et que, sans doute, on en

trouverait trace en consultant les archives de Forsdorff. J’ai vainement

fait faire en Autriche les recherches les plus minutieuses, et je

désespérais de retrouver ce document, auquel j’attachais un grand prix,

quand le comte de Kergorlay m’en fit parvenir une copie qu’il tenait de

son père, le fidèle ami de Tocqueville.

Nous allons lire cette pièce curieuse.

Elle porte la date du 14 janvier 1852. Mais je me demande s’il n’y a pas

eu, chez le copiste, erreur de lecture. Au lendemain du coup d’état,

Tocqueville n’eût pas été en état de rédiger une telle note avec

sang-froid. Je suppose qu’il faut lire 14 janvier 1853. Une note du

comte Louis de Kergorlay indique que ce travail avait été sollicité par

le duc de Lévis, qui faisait alors partie de la maison du comte de

Chambord, et qu’elle fut effectivement remise au Prince.

En voici le texte:

Paris, 14 janvier 1852 (1853).

«L’époque actuelle est triste mais elle n’est pas obscure. Jamais il

n’a été plus facile de voir les causes d’un grand évènement, son

caractère et les moyens à prendre pour en produire un contraire, si

cela est possible, chose qui reste le secret de Dieu.

«Ce que je vais dire me paraît si clair, qu’il me semble impossible

que cela soit contesté, si ce n’est par des passions aveugles ou

vulgaires, ou bien par la vanité plus insurmontable encore des chefs

de parti n’ayant pas le temps d’attendre le développement naturel des

faits et voulant se donner une importance immédiate dans les conseils

où il importe de faire parvenir l’exacte vérité.--Je ne puis guère

qu’énoncer dans leur ordre mes idées, n’ayant ni le temps ni la

volonté de les développer.

«1º Le premier point qui me paraît hors de doute, c’est que le

gouvernement actuel me paraît mieux placé qu’aucun autre qu’on

pourrait imaginer, mais surtout que celui de la branche aînée, pour

exercer le pouvoir absolu, et que, si le naturel de la France est, non

pas momentanément altéré, comme je le crois, mais changé, comme on le

dit, le gouvernement actuel durera, parce qu’il est celui qui répondra

le mieux à ce nouvel état des esprits et des mœurs. Il a plusieurs

facilités pour exercer le pouvoir absolu que nul ne peut avoir comme

lui.

«Il est révolutionnaire dans son origine et ses traditions, de telle

façon qu’il n’alarme aucun des grands intérêts que la Révolution a

créés; il ne fait craindre ni le retour de l’ancien régime, ni la

prépondérance des nobles, ni la domination du clergé; il satisfait, en

un mot, à tous les instincts nouveaux, sauf celui de la liberté, et

c’est en s’appuyant sur tous ces instincts qu’il peut parvenir à

comprimer le dernier. On dit que le Gouvernement de Louis-Napoléon ne

pourra durer parce que c’est celui d’un aventurier. Je réponds que

c’est précisément parce qu’il est un aventurier que son gouvernement a

des chances de durée en restant absolu.

«Indépendamment de l’origine révolutionnaire, il a l’origine militaire

et napoléonienne, ce qui lui permet d’abord de trouver dans l’armée,

indépendamment même de la nation, un appui solide, l’armée étant

devenue, par son avènement, une sorte d’aristocratie, et secondement,

d’user de tous les procédés du gouvernement militaire et de rétablir

toutes les traditions du despotisme impérial, position que ne pourrait

jamais occuper la vieille race de nos rois qui, étant un pouvoir

régulier, civil, moral dans son origine, doux et modéré dans ses

habitudes, serait bientôt embarrassé par ses bons principes, plus gêné

que servi par l’appareil du despotisme, et ne parviendrait guère,

voulant l’utiliser, qu’à faire naître les résistances sans y trouver

les moyens de les réprimer.

«D’où je conclus, comme chose non seulement vraisemblable ou même

vraie, mais évidente, que le seul gouvernement qui puisse user du

pouvoir absolu est celui-ci; que si l’esprit de la liberté est éteint

en France, il durera et qu’il ne sera renversé que si cet esprit se

réveille.

«2º Ce qui me semble non moins certain, quoique d’une moindre

évidence, c’est que cet esprit se réveillera; le moment du réveil seul

est douteux.

«Je ne suis pas de ceux qui disent avec assurance que la longue et

terrible révolution à laquelle nous assistons depuis soixante ans,

aboutira nécessairement et partout à la liberté.

«Je dis, au contraire, qu’elle pourrait bien finir par mener partout

au despotisme. Mais ces temps sont encore loin de nous, s’ils doivent

jamais venir. Je tiens l’établissement du pouvoir absolu impossible

aujourd’hui.--Il y a dans nos qualités, dans nos défauts, dans nos

vices même quelque chose qui s’y oppose encore invinciblement. Nos

habitudes luttent avec avantage contre lui, alors même qu’il se trouve

momentanément aidé par nos idées.--L’esprit général du temps, en un

mot, y résiste et en aura raison, malgré les circonstances

accidentelles et passagères qui le servent.

«Ce qui rend, en France, tous les gouvernements et si forts et si

faibles, c’est qu’en politique comme presque en toutes choses, nous

n’avons que des sensations et pas de principes: nous venons de sentir

les abus et les périls de la liberté, nous nous éloignons d’elle. Nous

allons sentir les violences, les gênes, la tyrannie tracassière d’un

pouvoir militaire et bureaucratique, nous nous éloignerons bientôt de

lui.

«Croire que la France fasse une révolution nouvelle, pour changer le

gouvernement absolu actuel contre un gouvernement absolu d’une autre

espèce, est une chimère ridicule. Je le répète, le gouvernement de

Louis-Napoléon durera, ou bien il sera renversé par l’esprit de

liberté. Je mets toujours à part les causes de ruine qui pourront

venir de l’étranger, causes presque aussi funestes au gouvernement qui

y prendrait naissance, qu’à celui qui y trouverait la mort, ce qui

est, par conséquent, très à désirer de ne pas voir se produire.

«La conduite à tenir pour le représentant de la Monarchie

traditionnelle est donc indiquée à l’avance avec une clarté plus

grande que celle qui éclaire d’ordinaire, dans des temps aussi

difficiles que les nôtres, le chemin à suivre.

«Il faut qu’il représente, aux yeux des Français, la liberté

régulière, et qu’il donne d’avance à l’esprit de liberté des garanties

suffisantes.

«Monseigneur le comte de Chambord est mieux placé que personne pour

prendre ce rôle; il lui est plus nécessaire qu’à un autre de la

prendre.

«1º Il est mieux placé qu’aucun autre: Lui seul, en effet, peut

rassurer complètement ceux qui tout en ayant le goût de la liberté,

ont peur d’elle: ce qui est la majorité. Un pouvoir traditionnel qui

s’appuie naturellement sur les classes supérieures et morales de la

nation, donne toutes sortes de garanties que, dans ses mains, la

liberté ne sera pas tournée contre l’ordre. Il répond plus qu’aucun

autre à l’idée de liberté régulière et modérée qui reste au fond de

l’esprit des Français, au milieu même de l’entraînement anti-libéral

dans lequel la peur du socialisme les a précipités.

«2º Il est plus nécessaire à Mgr le comte de Chambord qu’à aucun autre

de prendre ce rôle.

«Je l’ai déjà dit: la branche aînée a contre elle tous les instincts

que la Révolution a créés, sauf un: l’instinct de la liberté. Si

elle n’est pas libérale, elle est, de fond en comble,

contre-révolutionnaire, ce qui la rend inacceptable pour les masses.

Elle ne se rattache honorablement et utilement au monde nouveau que

par le libéralisme.

«Ce qui rendait sa cause sans ressource durant les vingt années qui

viennent de s’écouler, c’est que, durant ces vingt années, elle ne

pouvait apparaître que comme une réaction contre la liberté. Elle

était réduite alors à ne représenter que l’autorité qui, dans ses

mains, réveille toujours l’idée de l’ancien régime. Aujourd’hui, sans

cesser d’être le pouvoir qui donne le plus de puissance au principe de

l’autorité, elle s’offre naturellement comme une réaction contre le

despotisme. Pour la première fois, depuis 1830, tout le monde peut

croire à son libéralisme, parce que chacun sent que le libéralisme est

devenu sa force et son moyen. Dans ce sens, on peut dire que le coup

d’État du 2 décembre, qui est si funeste à la France, est une

merveilleuse fortune pour la branche aînée des Bourbons.

«Ce qui achève de lui rendre le rôle libéral un rôle nécessaire, c’est

que, si elle ne le prend pas, il sera rempli par la maison d’Orléans:

celle-ci le tient déjà par tradition et par nécessité, et il ne faut

pas se dissimuler qu’il lui donne une grande force.

«Tant que la branche aînée ne remplira pas ce rôle, elle le laisse à

la cadette, et la fusion des deux branches est impossible, car la

position de représentant unique de la liberté constitutionnelle est

trop haute et trop forte pour qu’on puisse jamais croire que la maison

d’Orléans veuille l’abandonner tant qu’on la lui laissera occuper

seule. Je n’oserais, pour ma part, y pousser, si j’étais dans ses

conseils.--Ce n’est qu’en devenant franchement libérale que la branche

aînée peut ôter à la branche cadette l’intérêt que celle-ci conserve

de se tenir à part et lui fournir un terrain honorable et facile de

ralliement.

«3º Il est bien nécessaire que la branche aînée se hâte de donner des

gages à la liberté, afin de ne pas laisser s’éloigner d’elle les

espérances et les regards des libéraux. Ceux-ci (ceux du moins qui ont

des principes et des volontés arrêtées) sont, en ce moment, en petit

nombre; mais il faut bien voir qu’ils forment le noyau de la

résistance contre le pouvoir actuel; c’est eux qui ramasseront bientôt

et réuniront ensemble les mécontentements épars que le gouvernement

fera naître; ils donneront à ces mécontentements un corps, une voix,

un but, en feront un esprit d’opposition systématique et marcheront à

la tête de tous les ennemis divers que ceux qui gouvernent en France

ne tardent jamais à se faire. Ce sont donc ces hommes-là qu’il faut

gagner, sinon par des actes publics qui pourraient être intempestifs

en ce moment, du moins par des engagements pris en particulier, et

auxquels la parfaite bonne foi qu’on reconnaît à Mgr le comte de

Chambord donnerait, sur l’esprit de ceux vis-à-vis desquels on les

prendrait, une grande puissance.

«Parmi les libéraux, un certain nombre n’ont jamais eu de préjugés

contre la branche aînée; les préjugés des autres se sont presque

effacés en présence des derniers événements. Tous sentent que Mgr le

comte de Chambord est le mieux placé, s’il le veut, pour donner tout à

la fois des garanties suffisantes à l’ordre et à la liberté, et pour

fonder une monarchie qui réponde à ces deux besoins.--Leur esprit et

leur cœur sont donc naturellement ouverts en ce moment; mais ils se

refermeront bientôt, si les résolutions de Mgr le comte de Chambord,

en fait de liberté, leur semblent douteuses, car, au fond, ils ne sont

attachés en politique qu’à la cause de la liberté. La légitimité ne

sera jamais pour eux qu’un moyen et non une fin, et ils deviendront

orléanistes, le jour où ils seront convaincus que la branche aînée ne

peut pas ou ne veut pas devenir libérale.

«4º Quant aux moyens de convaincre les libéraux, j’ai déjà dit qu’ils

ne me paraissaient pas devoir consister en ce moment en actes publics,

mais en engagements particuliers de telle nature qu’ils convainquent

pleinement les principaux d’entre eux et leur permettent de donner à

leur tour des assurances positives à leurs amis et même à leurs

adversaires.

«Je ne pense pas qu’il y ait lieu pour Mgr le comte de Chambord, quant

à présent, de s’expliquer sur le détail des lois politiques, ni même

sur la mesure exacte de libertés publiques qu’il peut avoir en vue. Le

temps n’en est pas venu et on ne peut pas lui demander de dire ce

qu’il ne peut savoir. Mais, ce qu’il peut et doit faire savoir, dès à

présent, c’est sa ferme et définitive résolution de ne rétablir en

France que la monarchie constitutionnelle et représentative, avec ses

principaux caractères qui sont: 1º la garantie de la liberté

individuelle; 2º une représentation nationale sincère; 3º une liberté

et une publicité complète des discussions parlementaires; 4º une

liberté de la presse réelle.

«Je cherche, comme on le voit, à prendre ce qui me paraît le plus

substantiel dans le régime de la royauté constitutionnelle. Je crois

qu’en dehors de ces quatre conditions, que je viens d’énumérer, ce

régime n’existerait pas en réalité et n’en aurait que l’apparence

trompeuse. Une telle concession serait mensongère; elle fonderait un

état de choses sans dignité pour le prince, sans garantie pour le

peuple, et sans durée.

«Ces quatre libertés sont nécessaires, mais je conviens volontiers

qu’on peut leur donner plus ou moins de développement dans la

pratique. Je suis porté à croire, quant à moi, qu’après l’anarchie qui

a suivi 1848, et en sortant du despotisme que nous subissons en ce

moment, il sera nécessaire d’user de grande prudence dans le

rétablissement de la monarchie constitutionnelle; qu’il faudra

d’abord, voyez comme l’épreuve rend raisonnable, assurer au pouvoir

royal tous les droits qui sont compatibles avec la liberté, et ne

reconnaître, dans les premiers temps, à la liberté que les droits

indispensables sans lesquels elle ne pourrait pas exister.

«Ainsi, pour expliquer ma pensée par deux exemples: un parlement où

l’on discute librement et dont les discussions sont publiques, me

paraît une condition _sine quâ non_ de la monarchie constitutionnelle;

mais il ne s’en suit pas, nécessairement, que le Parlement ne puisse

d’abord être fort restreint dans ses attributions et resserré dans la

durée de ses travaux.

«La liberté de la presse me semble encore une des conditions

nécessaires de la monarchie constitutionnelle; mais il n’en résulte

pas, qu’en dehors de la censure préalable, on ne puisse et ne doive

prendre toutes sortes de garanties contre les abus de cette liberté

redoutable.

«On ne demande pas, je le répète, à Mgr le comte de Chambord,

l’engagement de rétablir les libertés dont j’ai parlé dans l’état où

la Monarchie de juillet les avait laissées. Ce qu’on lui demande,

c’est de garantir que ces libertés seront rétablies dans la mesure qui

est indispensable pour que le système constitutionnel soit une réalité

et non une apparence.»

C’est une singulière destinée que celle de ce Tocqueville. Parce qu’il a

annoncé avec plus d’éclat que d’autres une vérité qu’on ne peut pas

contester, à savoir le progrès constant de l’égalité des droits entre

les hommes depuis l’avènement du christianisme, il a passé pour un

démocrate, à la façon des idéologues sans psychologie que nous coudoyons

tous les jours. Parce qu’il avait dans l’âme un goût vif pour

l’indépendance, un sentiment aigu de sa dignité, un souci ombrageux de

rester fier, on l’a classé au nombre des libéraux de l’espèce commune,

gens de désordre et de destruction, ou, quand leurs intentions sont

heureuses, hommes sans caractère. Et voilà qu’à le regarder de très

près, nous le voyons à ce point éloigné des autres démocrates et des

autres libéraux que, s’il tient encore aux formes de la liberté et s’il

y tient expressément, il le fait avec la prudence et la circonspection

d’un homme qui sent d’abord la nécessité de l’ordre et de l’autorité; et

que s’il est à l’heure présente, un groupement qui pourrait le

revendiquer pour un de ses précurseurs et l’un de ses maîtres, c’est

celui auquel appartenait ce Léon de Montesquiou, mort à la guerre, et

dont l’un des écrits les plus ardents, les plus passionnés, porte ce

titre: «_M. de Tocqueville est un criminel._» J’avais promis à Léon de

Montesquiou de lui présenter un jour un Tocqueville qui l’étonnerait un

peu, un Tocqueville, ami de la France d’abord, serviteur passionné de

l’ordre et de l’autorité, mais épris aussi de liberté, d’une liberté si

désirable, si nécessaire, si belle, que non seulement elle ne portât pas

ombrage à l’autorité, mais qu’elle s’harmonisât avec elle, la

corrigeant, la complétant, la rendant plus douce et par là plus

efficace, plus aimable et par là plus durable et bienfaisante.

Tocqueville, que cet homme sévère a pris un peu vite pour un criminel,

parce que le vocabulaire courant obligeait qu’on le dît de son temps

libéral et démocrate, pourrait être, en réalité, revendiqué pour un de

ses patrons par l’école politique d’aujourd’hui qui désire le retour à

des institutions d’où la France tirait autrefois sa grandeur.

Comme disait Monsieur de Tocqueville... · 第 28 / 36 题