SECOND EMPIRE

Après le coup d’État, Tocqueville se retira de la vie publique. Il se

sentait physiquement épuisé; et sa souffrance morale était aiguë. Nous

allons écouter sa plainte. Ce sera l’occasion d’admirer encore son

tempérament d’écrivain; et nous pourrons, sur des documents inédits et

de grand prix, le situer parmi les adversaires de l’Empire, lui donner

la place, le rang qui lui appartiennent, et que voici: il est devenu,

sous le coup de la douleur, plus raisonnable que jamais; s’il a pu lui

arriver, au cours de sa carrière, de désirer la liberté pour elle seule,

il la revendique nettement aujourd’hui au nom et pour l’amour de

l’ordre. Il va falloir, pour connaître dans leur ardeur et leur vérité

ses sentiments profonds, que nous lisions plusieurs de ses lettres

intimes et l’on aura ici la primeur de quelques-uns des plus beaux cris

qu’ait inspirés la passion du bien public. On chercherait en vain de ces

accents dans la correspondance qu’a publiée Gustave de Beaumont. Parce

que je ne veux pas accabler ce fidèle et touchant ami de mon héros, nous

dirons que Beaumont, s’il sentait mal le prix des pages qu’il a

volontairement laissées dans l’oubli, pouvait tout de même invoquer

cette excuse ou ce prétexte, qu’on était encore, lorsqu’il publia les

lettres de son ami, trop près des événements pour qu’il osât livrer au

public certains jugements, vraiment un peu durs. Venons tout de suite au

fait. Tocqueville était peut-être démocrate sous la Monarchie de

juillet. Sous l’Empire, c’est évidemment un ami des vieilles traditions

de sa classe, la tradition monarchique et la tradition religieuse, qui a

écrit la lettre suivante. Il l’a adressée à l’un de ses frères, qui

venait, par une circulaire électorale, de donner une sorte d’adhésion

implicite au nouveau régime. Nous sommes au 14 février 1852.

«Que résulte-t-il de ta lettre? lui écrit-il. Ceci: que tu étais

partisan du coup d’état avant même que ce coup d’état eût lieu, que tu

as approuvé et légitimé autant que tu l’as pu par ton vote celui du 2

décembre et ce qui l’a suivi jusqu’au 20 décembre, jour de l’élection;

que tu loues le Président d’avoir énergiquement réprimé _le mal_ et que

tu lui promets ton loyal concours, s’il continue à se bien conduire.

«Je crois, mon cher ami, que, quand l’excitation de la lutte électorale

sera passée, tu regretteras d’avoir été aussi loin et que tu

t’apercevras qu’avec le cœur le plus droit et les intentions les plus

honnêtes, tu as froissé les sentiments respectables d’un grand nombre

d’honnêtes gens, ce qui est toujours un malheur regrettable.

«Relis, en effet, toutes les adhésions qui ont été données au nouveau

gouvernement, tu n’en trouveras pas une seule qui soit plus explicite,

plus complète que la tienne; remarque qu’aucune restriction n’est

indiquée par toi, au moins pour le passé, aucune; et que si le

gouvernement ne se hâte pas de prendre pour candidat un homme comme toi,

qui tiens un tel langage, il n’a pas le sens commun. Ton exemple sera

suivi, je n’en doute pas, mais jusqu’à présent il est unique.

«Quand au fond de la question, je serai bref. Tu as passé le _Rubicon_.

Les discussions seraient désormais pénibles sans être utiles.

«Je comprends très bien, sans la partager, l’opinion de ceux qui pensent

que tout ce que nous voyons est une crise nécessaire, une médecine

honteuse, mais indispensable, dont avait besoin un corps social

corrompu... Mais ce qui se passe n’en est pas moins une de ces œuvres

basses, que la Providence laisse faire quelquefois à des coquins et

auxquelles les gens de bien et de cœur ne doivent pas prêter le secours

et l’appui moral de leur vertu, que surtout ils ne doivent pas honorer

publiquement de leur adhésion. Qu’on subisse le gouvernement actuel,

qu’on ne l’attaque pas, que même on l’aide, faute de mieux, dans les

fonctions que la confiance des populations vous confie, je le comprends.

Mais qu’on semble donner son approbation publique à ce qu’il a fait et

qu’on lui promette son concours, voilà, je te le confesse, ce qui me

froisse profondément.

«Il ne s’agit pas de soutenir L. N., dit-on, mais de raffermir

l’autorité, la morale, la religion. Ce sont là paroles de philosophes,

mon cher ami, et non d’hommes politiques. Il ne s’agit pas de ce que

l’on veut, mais de ce que l’on fait.

«Est-ce que tu peux croire un instant d’ailleurs que ce soit en

employant les moyens qu’on a employés et en faisant ce que l’on a fait

qu’on rétablit _l’autorité_? N’aperçois-tu pas que ceci est de la

Révolution sous une autre forme, que ce gouvernement est aussi excessif

dans son genre et bien plus que celui auquel il succède; qu’il établit

un état de choses extrême qui appelle invinciblement l’extrême

contraire; que tous ses procédés sont révolutionnaires, empruntés aux

plus mauvaises époques de la révolution, et que la seule différence est

qu’ils sont employés contre nos ennemis et non plus contre nous-mêmes?

Différence immense aux yeux des hommes, mais nulle aux yeux de Dieu.

«Crois-tu qu’on rétablisse la morale en donnant au monde l’exemple le

plus éclatant qui ait jamais été donné dans l’histoire, de la ruse, de

la violence et du parjure triomphant aux acclamations que la peur

arrache à une partie des classes élevées et honnêtes? Crois-tu qu’on

rétablisse la morale ébranlée en donnant l’exemple de la violation de

toutes les lois, par la vue de l’élite du pays mise dans les voitures

cellulaires, des plus grands généraux du temps traités comme des

forçats, ou bannis comme des ennemis publics, pour le seul crime d’avoir

été fidèles à leur mandat et aux lois de leur pays; crois-tu même qu’on

rétablisse la morale, en frappant au hasard ceux qu’on regarde comme les

ennemis de la morale, en arrêtant sans mandats, jugeant sans tribunaux,

déportant sans arrêts des milliers d’hommes? Peux-tu le croire un seul

instant?

«Et quant à la religion, rappelle-toi bien ceci, pour t’en souvenir un

jour: il n’y a jusqu’à présent, Dieu soit loué, qu’une partie du clergé

qui ait adhéré publiquement à ce gouvernement. Si le malheur voulait

qu’il restât dans l’opinion publique cette impression, que le clergé

tout entier a embrassé cette cause, rien ne porterait un coup plus

terrible à la religion dans notre pays. Cela n’achèverait pas, sans

doute, de la détruire dans les masses, mais l’ébranlerait dans les

esprits élevés et délicats, qui forment partout l’élite des sociétés et

qui tôt ou tard dirigent l’opinion. Je t’avoue que, pour ma part,

quelque sympathique que je sois aux croyances religieuses, je me sens

attristé et troublé plus que je ne l’ai jamais été, en voyant une partie

du clergé se laisser si facilement gagner par les appâts grossiers qu’on

lui offre, lorsque j’aperçois chez tant de catholiques cette aspiration

vers la tyrannie, cet attrait pour la servitude, ce goût de la force, du

gendarme, du censeur, du gibet.»

Ainsi ce n’est pas contre l’autorité qu’il s’élève: il tremble pour

elle, au contraire, et il le dit expressément. Et si les autres

adversaires de l’Empire, ceux qui, plus tard, devaient, sur ses ruines,

fonder la République, ont, comme s’y attendait Tocqueville, confondu

dans la même haine le despote et les prêtres, lui, qui n’avait pas la

foi, aimait à ce point la religion que la défaillance politique du

fervent chrétien qu’était son frère fut sa plus cuisante douleur.

Sa souffrance au spectacle qu’il eut sous les yeux du 2 décembre jusqu’à

sa mort, il l’a exprimée tantôt avec une force qui ébranle l’esprit,

tantôt avec une douleur qui touche le cœur. Nul romantisme, mais

l’explosion toute naturelle des sentiments qu’au contact de certaines

bassesses peut ressentir une âme droite. Et c’est pourquoi je ne crois

pas qu’il y ait un seul écrivain dont l’œuvre soit plus propre à

discréditer, aux yeux des gens de cœur, s’ils ont, par surcroît, quelque

aptitude à la réflexion, le régime qui devait aboutir à la défaite, au

démembrement et à la Commune.

A Gustave de Beaumont, il avait écrit, un peu avant la lettre que je

viens de citer, cette page vraiment émouvante, qui est restée inédite:

«Tout travail m’est, quant à présent, impossible. J’attribue cette

incapacité pénible aux faits et aux conversations _perturbatrices_ qu’on

rencontre à chaque moment à Paris. Si j’étais à la campagne, je

l’attribuerais à la solitude. La vérité est qu’elle naît d’une maladie

de l’âme et ne cessera que quand celle-ci se portera mieux, ce qui ne

peut venir que du temps; c’est le grand médecin de la douleur. Il faut

attendre le plus patiemment possible qu’il ait fait son œuvre. Du reste,

cette douleur, comme toutes les douleurs vraies et légitimes, m’est

chère en même temps qu’elle m’est cruelle. La vue de ce qui se fait, et

surtout de la manière dont on le juge, froisse tout ce qui se rencontre

en moi de fier, d’honnête et de délicat. Je serais bien fâché d’être

moins triste. Sous ce rapport, j’ai pleine satisfaction, car, en vérité,

je suis triste à mourir. Je suis arrivé à l’âge où je suis à travers

bien des événements différents, mais avec une seule cause, celle de la

liberté régulière et modérée; cette cause est perdue sans ressource; je

le croyais déjà en 1848, j’en ai la dernière démonstration aujourd’hui.

Non que je ne sois convaincu que ce pays ne soit destiné à revoir les

institutions constitutionnelles, mais il ne les verra pas durer, ni

elles, ni aucune autre. C’est du sable et il ne faut pas se demander

s’il restera fixe, mais quels sont les vents qui le remueront.»

Il allait, à ce moment, jusqu’au désespoir; et nous pouvons bien le lui

pardonner.

Nous allons lire maintenant une bien belle lettre, inédite comme les

autres. Son destinataire était Lamoricière. On conviendra que, si

Tocqueville haïssait l’Empire et en médisait, c’était en assez bonne

compagnie.

Paris, 24 Novembre 1852.

«Je ne sais, mon cher ami, où et comment vous parviendra cette lettre.

Je charge Bedeau de vous la faire tenir. Vous courez les pays, sans

faire connaître à vos amis, du moins à ceux que je puis interroger,

votre itinéraire, de façon qu’on ne sait où vous prendre...

«Je ne puis rien vous dire des affaires publiques que vous ne sachiez

par les journaux. Vous apprenez de loin, comme nous le voyons de près,

à quel point le gros de la nation _se rue dans la servitude_, pour

prendre une expression de Tacite. Ce n’est pas pourtant qu’il y ait le

moindre enthousiasme, soit pour l’homme, soit pour le système, mais il

y a l’enthousiasme de la peur et de la cupidité. On ne voit qu’une

chose: être délivré des socialistes et pouvoir gagner sans crainte de

l’argent. Combien de temps durera cet entraînement? Il y a des moments

de tristesse, où je me demande si la nation n’a pas trouvé son

gouvernement naturel, le seul dont elle soit digne. Je persiste à ne

pas le croire. L’ère révolutionnaire n’est close ni ici, ni ailleurs.

Et ceci n’est encore qu’un incident du grand drame qui n’est pas près

de finir. Ceux mêmes qui jouent la farce actuelle n’ont aucune foi

dans la durée de la pièce. Chacun ne songe qu’à jouir beaucoup et

vite, de peur de ne pas jouir longtemps. Les classes éclairées

refusent obstinément leur confiance; les hommes de mérite dans tous

les genres, leur concours. Sous ce rapport, L. N. est aussi isolé que

le 3 décembre. La prospérité matérielle a assurément reparu. Mais les

affaires ont un caractère fébrile. Ce qui se passe à la Bourse ne peut

se comparer qu’à ce qu’on a vu du temps de Law. Les travaux publics

sont multipliés d’une manière extravagante. Aussi sais-je d’une source

certaine que les principaux banquiers s’attendent à une crise

financière et retirent leur argent de toutes les entreprises

industrielles, afin de l’y faire rentrer quand _la lessive sera

faite_.

«Le ridicule commence aussi à se mêler beaucoup à l’odieux de ce

nouveau régime. Tous ces _escrocs_ et _m......_ qui, suivant

Changarnier, formaient, il y a trois ans, le fond du parti

bonapartiste (c’est ce qu’il me disait dans ce temps-là, lorsqu’il

était lui-même cependant fort avant dans la boutique), ces industriels

de toutes espèces, en un mot, devenus les grands seigneurs et les

grandes dames de cette cour, commencent à faire toutes sortes

d’extravagances, qui ne feront assurément que s’accroître avec

l’autorité du maître.

«Eh bien, malgré tout cela, à moins que ce gouvernement ne fasse

d’énormes fautes, il durera un temps assez long et personne n’est

encore en état de dire ni comment il finira, ni par qui il sera

remplacé.

«La funeste révolution de février a créé une disposition d’esprit qui

le soutiendra, tant qu’elle durera, à travers le ridicule, la

souffrance et le mépris.

«J’ai désiré jusqu’à présent qu’on vous permît de rentrer en France et

que vous puissiez venir passer près de nous ce temps de rude épreuve.

J’avoue que je ne le désire plus. Vous êtes le seul homme auquel on

fasse l’honneur de le craindre, le seul dont on saisisse les images et

les statuettes chez les marchands. On ne vous laisse pas même trôner

sur les pipes, quoique votre passion pour le tabac doive vous assurer

cet empire-là. L’autre jour, une centaine de pipes portant votre buste

ont été saisies chez un marchand. Il est clair qu’on ne serait pas

longtemps sans saisir la personne d’un homme, dont la figure fait

ainsi trembler.

«Je vous aime donc mieux en dehors qu’au dedans de nos frontières,

malgré les tracasseries qu’on prétend que les gouvernements étrangers

vous font et qui, assurément, sont plus honteuses pour eux que

fâcheuses pour vous.

«Personne ne doute que la diminution de l’effectif, qui n’est point

accompagnée d’une diminution dans les cadres, ne soit une frime, dont

l’objet est de faciliter l’acquiescement de l’Europe au nouvel Empire.

C’est prendre un soin bien inutile, je pense. L’Europe eût acquiescé

sans cela. Elle consentira à tout ce que l’on voudra, jusqu’à ce qu’on

vienne lui marcher sur les pieds. Ira-t-on jusque là? Je suis sans

aucune lumière de ce côté, n’ayant aucune relation avec les gens qui

touchent le monde officiel. Ce n’est guère que dans un an qu’on pourra

avoir des notions sur ce point. Nous sommes encore dans l’ère des

progrès, des tâtonnements, de la prudence. Il me tardait que l’Empire

fût enfin proclamé, qu’on eût ainsi atteint le faîte de la fortune et

de la puissance, que non seulement toute résistance, mais toute

velléité d’opposition fût détruite, tout frein ôté au maître et aux

valets, pour qu’on pût enfin juger ce qu’il avait dans l’esprit et ce

qu’il savait faire. J’ai toujours pensé que ce serait alors seulement

que tout ce que l’homme et le système renferment de mauvais

commencerait à se produire librement, que l’entraînement de la foule

trouverait son point d’arrêt, et qu’enfin les véritables difficultés

et les vrais périls du nouveau régime naîtraient. Cela sera bien loin

d’être aperçu par le vulgaire, mais cela sera, soyez-en sûr.

L’expérience de toute ma vie, m’a appris que c’était quand un homme,

un parti, un prince se croyait décidément le maître, pensait n’avoir

rien à craindre de ses ennemis et n’avoir plus qu’à jouir de son

triomphe, qu’il commençait à s’acheminer vers sa ruine. Auparavant, il

n’avait affaire qu’à ses ennemis, mais maintenant à lui-même, à ses

passions, à ses préjugés, à son enivrement, à ses idées fausses ou

imprudentes. Croyez qu’il en sera de même ici.

«Après tout, on ne me persuadera pas qu’un gouvernement absolu et sans

aucun contrôle, privé de l’appui de la partie la plus habile, la plus

sage et la plus honnête de la nation, et conduit par une bande

d’aventuriers et de coquins, ait en lui-même des conditions de sagesse

et par conséquent de durée. Cela est vieux comme le monde, mais n’en

est pas moins vrai. Pardon de ma philosophie, de mes théories. Ce qui

n’est pas une vaine théorie, c’est la tendre amitié que je vous

conserve et qui s’augmente avec la persécution qui vous frappe et qui,

du reste, peut nous atteindre tous demain. Car il est visible que ce

gouvernement, suivant la loi ordinaire, devient plus ombrageux, plus

tracassier et plus impatient de toute opposition, à mesure qu’il

devient plus fort.

«Lanjuinais vient d’arriver à Paris. Il compte vous aller voir d’ici à

un mois en Belgique.

«Freslon me paraît en train de faire de bonnes affaires au barreau. Je

m’en réjouis, car c’est un homme d’or. Dufaure a aussi fait son début

avec faveur sur ce nouveau théâtre. Je dirais volontiers de celui-là

que c’est un homme de pierre, aussi immuable et impassible. Nos autres

amis sont encore absents, mais tous fermes comme des pieux.

«Adieu, mon cher ami, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.»

Et voici enfin une lettre également inédite, que je ne résiste pas à la

tentation de publier. Celle-là est dure. Tocqueville y parle sans

tendresse d’une femme que nous avons tous respectée dans sa longue

infortune. Mais le morceau est éloquent et, dans ses dernières lignes,

singulièrement prophétique.

«Vous savez par les journaux, écrit-il à Beaumont le 24 janvier 1853, le

grand événement du mariage impérial. Je pense que vous approuvez

pleinement notre Empereur de s’être, comme il le dit lui-même, livré à

son penchant. Tous ses amis sont fort abattus de cette escapade et tous

ses adversaires très satisfaits. On ne parle point d’autre chose et

c’est un déluge d’historiettes et de cancans. Ceci achèvera de le perdre

dans le faubourg St-Germain. Violer l’humanité et les lois, passe. Mais

une mésalliance! fi donc! nous voyons bien que cet homme n’est qu’un

aventurier et un fou. Ce qui serait de l’Histoire et ce qui, en

attendant l’Histoire, doit faire rire dans le présent, c’est le

désespoir et la terreur auxquels sont livrés la plupart des gens de la

maison. Ce diable d’homme a trompé toute cette valetaille, comme il

avait trompé l’Assemblée nationale. Il n’a rien laissé percer de ses

desseins jusqu’au dernier moment et a permis de croire jusqu’à la fin

qu’il ne s’agissait pour lui que d’une maîtresse. De là, toutes sortes

de propos légers et d’actes peu révérencieux qu’on avait cru pouvoir se

permettre contre la donzelle; toutes sortes de petites noirceurs dont

les bonnes amies de l’endroit ne s’étaient pas fait faute à son égard;

puis, un beau jour, le maître rassemble tout ce monde-là et dit sans

préambule: «Voici l’Impératrice!» «Il nous a annoncé cela, disait le

soir Fleury, comme s’il nous avait tiré à l’improviste un coup de

pistolet dans la tête.» En somme, il était difficile de faire une plus

grande faute, ni qui montre mieux la nature de l’homme. Mais

qu’importent les fautes, quand on a assez de force pour en commettre

tant impunément! Il n’y a que la guerre qui puisse le perdre vite, et la

guerre nous perd tous avec lui. Quelle horrible situation! Du reste, il

serait trop long de vous conter, mais vous pouvez tenir pour certain

qu’_il y a quinze jours_, il a été _sur le point_ de se jeter de

lui-même, avec une folie sans exemple, dans cette faute, la seule

mortelle.»

La douleur de Tocqueville ne l’aveuglait pas. Elle avivait au contraire

sa clairvoyance. Le régime, il l’a senti, durerait longtemps. Et la

guerre, qui devait à la fin perdre le despote et nous perdre avec lui,

il l’a, dix-sept ans à l’avance, annoncée dans cette lettre.

Comme disait Monsieur de Tocqueville... · 第 26 / 36 题