Son heure arriva le 2 juin 1849.
Comment cet homme perspicace, qui se piquait à l’occasion de
prophétiser, a-t-il pu devenir ce jour-là le ministre d’un prince, dont
il aurait bien dû deviner qu’il mettrait un jour la France en esclavage?
Tocqueville répondrait modestement que ce personnage ambitieux ne lui
paraissait pas voué à une telle fortune. Il redoutait bien quelque
sottise et sans doute avait-il envisagé que le Président serait
violemment tenté de rétablir l’Empire à son profit. Mais il ne croyait
pas au succès facile d’un rêve aussi fou. Il pensait, en tout cas, que
le devoir d’un homme sérieux était d’entourer cet élu du peuple et de
l’aider à gouverner avec sagesse. C’est dans cette pensée qu’il accepta
d’entrer avec Dufaure, Lanjuinais et Falloux dans le ministère qui fut
alors constitué sous la présidence d’Odilon Barrot.
Ce qu’il y avait de chimérique dans cette entreprise, il le vit plus
tard et l’a écrit dans ses _Souvenirs_: «Nous voulions faire vivre la
République; le Président voulait en hériter. Nous ne lui fournissions
que des ministres, quand il avait besoin de complices.»
Quoi qu’il en soit, voici Tocqueville au gouvernement. Peut-être
apprendra-t-on sans surprise que cet ami de la liberté, cet homme qui a
certainement montré, par crainte du despotisme, une complaisance extrême
pour le parlementarisme, se trouva fort à son aise quand il posséda tout
à coup le pouvoir et qu’au lieu de parler des affaires publiques, il eut
à les conduire. Il advint qu’il avait la tête et les nerfs d’un chef.
Il s’en est fort bien expliqué dans une belle page de ses _Souvenirs_.
«Je m’étais senti, écrit-il, perplexe, plein de soucis, de découragement
et d’agitation désordonnés, en présence de responsabilités petites.
J’éprouvai une tranquillité et un calme singuliers quand je me vis en
face des plus grandes. Le sentiment de l’importance des choses que je
faisais alors m’éleva sur-le-champ à leur niveau et m’y retint. L’idée
d’un échec m’avait paru jusque-là insupportable: la perspective d’une
chute éclatante sur un des plus grands théâtres du monde où j’étais
monté, ne me troublait point, ce qui me fit bien voir que mon faible
n’était pas la timidité, mais l’orgueil... J’ai dit combien je m’étais
fait autrefois d’ennemis en me tenant à l’écart de gens qui n’attiraient
mon attention par aucun mérite, et comme on avait pris souvent pour de
la hauteur l’ennui qu’on me causait; je redoutais fort pour moi cet
écueil dans le grand voyage que j’allais entreprendre. Mais je remarquai
bientôt que, si l’insolence croît chez certaines personnes en proportion
exacte du progrès de la fortune, il en était autrement pour moi, et
qu’il m’était beaucoup plus aisé de me montrer prévenant et même
empressé quand je me sentais hors de pair, que dans la foule. Cela vient
de ce qu’étant ministre, je n’avais plus la peine d’aller chercher les
gens, ni la crainte d’en être froidement reçu... Cela vient encore de ce
que, comme ministre, je n’avais plus seulement affaire aux idées des
sots, mais à leurs intérêts, qui fournissent toujours un sujet de
conversation tout trouvé et facile.»
Avec Tocqueville ministre, il ne sera pas question de métaphysique, mais
de psychologie. C’est, pour un homme d’action, moins dangereux, et c’est
pratique. Tout de suite il regarde ceux qui l’entourent, et derrière les
faits qu’on lui signale, il cherche les hommes et leurs mobiles. Il
s’agit de ne pas gouverner en l’air, mais avec des êtres de chair, qui
ont des intérêts, des passions, et d’abord avec ce Prince-Président,
curieux homme.
Il l’analyse, celui-là, avec un rare bonheur; et vraiment le portrait
qu’il a tracé de lui dans ses _Souvenirs_ est de main d’ouvrier. Il
commence avec esprit. «Il était, nous dit-il, très supérieur à ce que sa
vie antérieure et ses folles entreprises avaient pu faire penser à bon
droit de lui... Il déçut sur ce point ses adversaires et peut-être plus
encore ses amis.» Ceux-ci ne l’avaient choisi, en effet, que pour user
de lui et, s’il devenait gênant, le briser. «En quoi, conclut
Tocqueville, ils se trompèrent lourdement...»
Il continue ainsi: «Louis-Napoléon avait, comme homme privé, certaines
qualités attachantes: une humeur bienveillante et facile, un caractère
humain, une âme douce et même assez tendre, sans être délicate, beaucoup
de sûreté dans les rapports, une parfaite simplicité, une certaine
modestie dans sa personne, au milieu de l’orgueil immense que lui
donnait son origine... Sa conversation était rare et stérile; chez lui,
nul art pour faire parler les autres et se mettre en rapport intime avec
eux; aucune facilité à s’énoncer lui-même, mais des habitudes
écrivassières et un certain amour-propre d’auteur. Sa dissimulation, qui
était profonde comme celle d’un homme qui a passé sa vie dans les
complots, s’aidait singulièrement de l’immobilité de ses traits et de
l’insignifiance de son regard; car ses yeux étaient ternes et opaques,
comme ces verres épais destinés à éclairer les chambres des vaisseaux,
qui laissent passer la lumière, mais à travers lesquels on ne voit rien.
Très insouciant du danger, il avait un beau et froid courage dans les
jours de crise et, en même temps, chose assez commune, il était fort
vacillant dans ses desseins. On le vit souvent changer de route,
avancer, hésiter, reculer à son grand dommage: car la nation l’avait
choisi pour tout oser, et ce qu’elle attendait de lui, c’était de
l’audace et non de la prudence... Son intelligence était incohérente,
confuse, remplie de grandes pensées mal appareillées, qu’il empruntait
tantôt aux exemples de Napoléon, tantôt aux théories socialistes,
quelquefois aux souvenirs de l’Angleterre où il avait vécu; sources très
différentes et souvent fort contraires. Il les avait péniblement
ramassées dans des méditations solitaires, loin du contact des faits et
des hommes, car il était naturellement rêveur et chimérique. Mais, quand
on le forçait à sortir de ces vagues et vastes régions pour resserrer
son esprit dans les limites d’une affaire, celui-ci se trouvait capable
de justesse, quelquefois de finesse et d’étendue, et même d’une certaine
profondeur, mais jamais sûr et toujours prêt à placer une idée bizarre à
côté d’une idée juste.
«En général, il était difficile de l’approcher longtemps de très près
sans découvrir une petite veine de folie courant ainsi au milieu de son
bon sens...
«Il avait eu, avant d’arriver au pouvoir, le temps de renforcer ce goût
naturel que les princes médiocres ont toujours pour la valetaille. Je
crois que la difficulté qu’il avait à exprimer ses pensées autrement que
par écrit l’attachait aux gens qui étaient depuis longtemps au courant
de ses idées et familiers avec ses rêveries, et que son infériorité dans
la discussion lui rendait, en général, le contact des hommes d’esprit
assez pénible...»
Tocqueville réussissait d’ailleurs à se faire entendre mieux que tout
autre de cet homme compliqué. «Il m’écoutait volontiers, nous
assure-t-il, sans laisser percevoir l’impression que produisait sur lui
mon langage: c’était son habitude. Les paroles qu’on lui adressait
étaient comme les pierres qu’on jette dans les puits; on en entendait le
bruit, mais on ne savait jamais ce qu’elles devenaient.» Il a tout le
temps des images ou des formules de cette qualité. «Le président, nous
dit-il ailleurs, se taisait, mais ne se rendait pas.» Dans une lettre
inédite à G. de Beaumont[50] il nous le montre «sympathique et
apathique..., aussi ingouvernable qu’incapable de gouverner».
Tocqueville connaissait la manière d’user d’un caractère dont il avait
si bien dénombré les rouages: le problème était, nous dit-il, de
décourager le rêveur et de flatter l’épicurien. «Ce qui m’avait toujours
frappé, c’était la nécessité qu’il y avait de nourrir son esprit d’une
espérance quelconque, si l’on voulait tenir celui-ci en repos.» Alors
Tocqueville détournait la pensée de cet homme de toute entreprise
aventureuse, mais lui laissait entendre qu’on pourrait, s’il était sage,
le garder longtemps dans la ouate à la tête de la République.
[50] 4 novembre 1849.
Car Tocqueville, à cette époque de sa vie, a été républicain, mais pas
pour la République, pour la France. «Je ne croyais pas plus alors que je
ne crois aujourd’hui que le gouvernement républicain fût le mieux
approprié aux besoins de la France; ce que j’entends à proprement parler
par le gouvernement républicain, c’est le pouvoir exécutif électif. Chez
un peuple où les habitudes, la tradition, les mœurs ont assuré au
pouvoir exécutif une place si vaste, son instabilité sera toujours, en
temps agité, une cause de révolution; en temps de calme, de grand
malaise.» Il voulait pourtant maintenir la République, parce qu’il ne
voyait alors rien de prêt, ni de bon à mettre à sa place.
«Louis-Napoléon, nous dit-il, était seul préparé à prendre la place de
la République... Mais que pouvait-il sortir de son succès, sinon une
monarchie bâtarde, méprisée des classes éclairées, ennemie de la liberté
et gouvernée par des intrigants, des aventuriers et des valets?»
Et il ajoute ceci, que notre expérience a singulièrement confirmé: «La
République était sans doute très difficile à maintenir, car ceux qui
l’aimaient étaient, la plupart, incapables ou indignes de la diriger, et
ceux qui étaient en état de la conduire la détestaient, _mais elle était
assez difficile à abattre_.» Ce que nous formulerions aujourd’hui en
disant qu’on peut, pour se débarrasser d’un roi, lui trancher le cou, et
qu’il n’y a malheureusement pas moyen, si mécontent qu’on soit d’elle,
de couper celui de la République.
Voilà donc, non un idéologue, mais un réaliste, aux affaires. Il jette
un premier regard sur ses agents, et voit tout de suite le cas médiocre
qu’il faut faire des rapports officiels des préfets. «J’avais vu, nous
dit-il, à la fin de l’administration de Cavaignac, comment un
gouvernement pouvait être entretenu dans des espérances chimériques par
la complaisance intéressée de ses agents. Je vis cette fois comment ces
mêmes agents peuvent travailler à accroître la terreur de ceux qui les
emploient: chacun d’eux, jugeant que nous étions inquiets, voulait se
signaler par la découverte de nouvelles trames et nous fournir à son
tour quelque indice nouveau de la conspiration qui nous menaçait.» Quant
au personnel diplomatique, «la plupart de nos ambassadeurs, écrit-il,
craignaient de s’attacher à aucune politique dans le pays où ils nous
représentaient et redoutaient même de manifester à leur propre
gouvernement des opinions dont on eût plus tard à leur faire un crime.
Il avaient donc soin de se tenir cachés et bien à couvert dans un
fouillis de petits faits, dont ils remplissaient leurs correspondances
(car en diplomatie il faut toujours écrire, ne sût-on rien ou ne
voulût-on rien dire); ils se gardaient bien d’y montrer ce qu’ils
pensaient des événements dont ils faisaient le récit, et encore moins
d’indiquer ce que nous devions en conclure. Cette _nullité volontaire_,
à laquelle se réduisaient nos agents et qui, à la vérité, chez la
plupart d’entre eux, n’était qu’un perfectionnement artificiel de la
nature, me porta, dès que je l’eus reconnue, à employer dans les grandes
cours des hommes nouveaux.»
Des hommes à lui, dont il savait qu’il pourrait compter sur le zèle et
l’absolu désintéressement: Lamoricière en Russie, Beaumont à Vienne,
Corcelle à Rome. Il faut seulement ajouter que le choix de Lamoricière
fut à double fin. «A la tête de nos adhérents dans l’Assemblée nationale
se trouvait, nous dit-il, le général Lamoricière, dont je redoutais fort
la pétulance, les imprudents propos et surtout l’oisiveté... J’entrepris
de lui donner une grande ambassade lointaine.» Il choisit fort bien
celle de Russie, «où il n’y a guère que les généraux, et les généraux
célèbres, qui réussissent».
La situation, quand les nouveaux ministres prirent le pouvoir, était
difficile. Au dehors, l’expédition de Rome. A l’intérieur, en connexion
avec l’aventure lointaine, une émeute menaçante, qui éclatera d’ailleurs
onze jours plus tard, le 13 juin. Et, par là-dessus, le choléra. Il
paraît que Thiers s’en crut atteint un jour. Tocqueville, qui n’épargne
jamais celui-là, nous le représente, au début de l’insurrection, «plongé
dans un grand fauteuil, les jambes étendues sur un autre, et se frottant
le ventre», car, nous dit-il, «il ressentait quelques atteintes de la
maladie régnante». Ajoutez ce détail, dont Tocqueville, observateur
comme un romancier, précis comme un metteur en scène, connaît toute
l’importance: les débats parlementaires avaient lieu dans une salle de
délibération trop petite. C’était l’ancienne Chambre des députés,
préparée pour quatre cent-soixante membres, et dans laquelle ils sont
maintenant sept cent cinquante. «On s’y touchait donc, tout en se
détestant... La gêne y augmentait la colère... Un duel dans un tonneau.»
Mais on ne finirait pas de relever les mots de cet homme sur les choses
et sur les gens. Il en a de fameux sur Falloux, qu’il estimait et
admirait, mais avec des réserves: «Sincère, nous dit-il de lui, en ce
sens qu’il ne considérait que sa cause et non son intérêt particulier,
mais, au demeurant, très fourbe et d’une fourberie peu commune et très
efficace, car il parvenait à mêler momentanément dans sa propre croyance
le vrai et le faux, avant de servir ce mélange à l’esprit des autres;
seul secret qui puisse donner l’avantage de la sincérité dans le
mensonge et permettre d’entraîner vers l’erreur qu’on juge bienfaisante
ceux qu’on pratique et qu’on dirige.» Plus loin, parlant du même homme,
il dit ceci: «Il avait cédé à un moment irréfléchi, ce qui lui arrivait
quelquefois; car la nature l’avait fait léger et étourdi, avant que
l’éducation et l’habitude l’eussent rendu calculé jusqu’à la duplicité.»
De Molé, il dira, non pas à nous, mais à Beaumont, dans cette lettre
inédite du 4 novembre 1849, que j’ai déjà citée: «Il est toujours à
vendre.» Quant aux violents, aux Burgraves, dont il n’y a aucune
conduite soutenue à attendre, «ce sont, nous dira-t-il, des bâtons
flottants sur un océan de vanité[51].»
[51] Lettre inédite à G. de Beaumont, du 24 novembre 1849.
Parmi tant d’hommes divers, il gardera d’ailleurs intacts son esprit, sa
volonté: «Mon secret, nous dit-il, consista à flatter leur amour-propre,
en même temps que je négligeais leurs avis.» Et cette bonne recette, il
la détaille en une page remarquable, qu’il faut lire. Écoutez ceci:
«J’avais fait, dans les petites affaires, une remarque que je jugeais
très applicable aux grandes: j’avais trouvé que c’est avec la vanité des
hommes qu’on peut entretenir le négoce le plus avantageux, car on
obtient souvent d’elle des choses très substantielles, en donnant en
retour fort peu de substance; on fera toujours de moins bonnes affaires
avec leur ambition ou leur cupidité; mais il est vrai que pour traiter
avantageusement avec la vanité des autres, il faut mettre entièrement de
côté la sienne propre et ne s’occuper que du succès de ses desseins;
c’est ce qui rendra toujours ce genre de commerce difficile. Trois
hommes, par le rang qu’ils avaient occupé jadis, se croyaient surtout en
droit de diriger notre politique étrangère: c’étaient M. de Broglie, M.
Molé et M. Thiers. Je les accablai tous les trois de déférence; je les
fis venir souvent chez moi, et me rendis quelquefois chez eux pour les
consulter et leur demander, avec une sorte de modestie, des conseils
dont je ne profitai presque jamais; ce qui n’empêcha pas que ces grands
hommes ne se montrassent très satisfaits. Je leur agréais davantage en
leur demandant leur avis sans le suivre, que si je l’avais suivi sans le
leur demander.» Voilà qui est dur pour le régime parlementaire, où ce
n’est pas l’homme d’action, mais les donneurs d’avis qui font la loi.
«Ce fut surtout avec M. Thiers, ajoute Tocqueville, que ce manège me
réussit merveilleusement. Rémusat, qui, sans prétentions personnelles,
désirait sincèrement la durée du cabinet, et qu’une pratique de
vingt-cinq ans avait familiarisé avec tous les faibles de M. Thiers,
m’avait dit un jour: «Le monde connaît mal M. Thiers; il a bien plus de
vanité que d’ambition; il tient aux égards plus encore qu’à
l’obéissance, et aux apparences du pouvoir qu’au pouvoir même.
Consultez-le beaucoup et faites ensuite comme il vous plaira. Il tiendra
plus de compte de votre déférence que de vos actes.» Ainsi fis-je, et
avec le plus grand succès. Dans les deux principales affaires que j’eus
à traiter pendant mon ministère, celle du Piémont et celle de la
Turquie, je fis précisément le contraire de ce que voulait M. Thiers, et
nous n’en restâmes pas moins jusqu’à la fin bons amis.»
Il eut à traiter trois affaires et non pas deux. Il oublie là celle des
réfugiés en Suisse. Il y eut aussi la liquidation de l’expédition
romaine, mais dont nous ne dirons qu’un mot, pour l’écarter.
Ce que nous faisons ici n’étant pas une histoire du ministère, mais du
caractère de Tocqueville, il importe peu que nous entrions dans le
détail de toute cette affaire romaine, qui demanderait un volume à elle
seule et que Tocqueville débrouilla comme il put, mais sans bonne
humeur. Il trouva les choses mal engagées à son arrivée au pouvoir. Dans
quelle mesure aida-t-il à leur dénouement et faut-il souscrire au
jugement de l’historien Pierre de la Gorce, qui lui a reproché de s’être
montré dans la circonstance nerveux et impressionnable? Pour ma part, je
m’abstiendrai de tout avis tant que n’auront pas été publiées ou que je
n’aurai pas eu sous les yeux les lettres particulières échangées entre
Tocqueville et son ambassadeur auprès du Pape, son ami Corcelle. Cette
correspondance, très précieuse, non seulement pour l’étude de l’affaire
romaine, mais parce que c’est avec Corcelle que Tocqueville a, toute sa
vie, débattu avec le plus de passion la question religieuse et celle qui
le préoccupait tant, des rapports de l’autorité et de la liberté, il
faut souhaiter que ses détenteurs actuels se décident à la publier ou à
la montrer. Jusque-là il vaut mieux, faute d’un élément essentiel,
réserver son jugement sur l’ambassadeur, sur le ministre et sur ce
qu’ils ont fait ensemble, tantôt d’accord et tantôt se disputant.
Il y a d’ailleurs moyen de juger Tocqueville ministre sur d’autres
pièces.
C’est d’abord l’affaire des révolutionnaires réfugiés en Suisse. On
sortait d’une période de troubles violents. On avait, en Allemagne, en
Italie, en France, battu et chassé des bandes rebelles et tout ce monde
turbulent s’était réfugié en Suisse. Ils étaient là dix à douze mille,
toujours prêts à venir troubler l’ordre dans les États voisins. La
Prusse, l’Autriche, la Russie se plaignaient fort, menaçant la
Confédération, si elle entretenait chez elle ce personnel inquiétant,
d’envahir le territoire helvétique et d’y venir faire la police.
«J’essayai d’abord, nous dit Tocqueville, de faire entendre raison aux
Suisses et de leur persuader de ne point attendre qu’on les menaçât,
mais de chasser eux-mêmes de leur territoire, comme le droit des gens
les y obligeait, tous les principaux meneurs qui menaçaient ouvertement
la tranquillité des peuples voisins... Si vous allez ainsi au devant de
ce qu’on peut vous demander de juste, répétai-je sans cesse au
représentant de la Confédération à Paris, comptez sur la France pour
vous défendre contre toutes les prétentions injustes ou exagérées des
cours. Nous risquerons plutôt la guerre que de vous laisser opprimer ou
humilier par elles.» Ici, il faut interrompre Tocqueville pour noter
comme il sait prendre ses responsabilités. Nous allons le voir, dans les
autres affaires, même importantes, comme dans celle-ci qui l’est peu,
poser si nettement la question, qu’on voit aussitôt ce que la France
permettra; hors de quoi, ce sera la guerre. Il est crâne, mais parce
qu’il sait où il va. En politique, il faut être intelligent d’abord,
courageux ensuite. Les deux sont nécessaires, et dans cet ordre. Le
langage qu’il tenait ainsi aux Suisses avait d’ailleurs peu d’effet
«car, nous dit-il, rien n’égale l’orgueil et la présomption des Suisses.
Il n’y a pas un de ces paysans qui ne croie fermement que son pays est
en état de braver tous les princes et tous les peuples de la terre».
Alors Tocqueville eut une idée, une idée de grand politique, bien que
l’aventure fût petite. «Ce fut, nous explique-t-il, de conseiller aux
gouvernements étrangers qui n’y étaient, du reste, que trop disposés, de
n’accorder pendant quelque temps aucune amnistie à ceux de leurs sujets
qui s’étaient réfugiés en Suisse, et de leur refuser à tous, quelle que
fût leur culpabilité, la permission de revenir dans leur patrie. De
notre côté nous fermâmes nos frontières à tous ceux qui, après s’être
réfugiés en Suisse, voulaient traverser la France pour se rendre en
Angleterre ou en Amérique, à la foule des réfugiés inoffensifs aussi
bien qu’aux meneurs. Toutes les issues étant ainsi bien closes, la
Suisse resta encombrée de ces dix ou douze mille aventuriers, gens les
plus remuants et les moins ordonnés qui fussent en Europe. Il fallut les
nourrir, les héberger, et même les solder, afin qu’ils ne missent pas le
pays à contribution. _Cela éclaira tout à coup les Suisses sur les
inconvénients du droit d’asile._ Ils se fussent bien arrangés de
conserver indéfiniment parmi eux les chefs illustres, malgré le danger
que ceux-ci faisaient courir aux voisins; mais l’armée révolutionnaire
les incommodait fort. «Alors ils cédèrent, expulsèrent les meneurs et,
après avoir failli s’attirer toute l’Europe sur les bras plutôt que
d’éloigner ces hommes de leur territoire, les Suisses les en chassèrent
volontairement afin d’éviter une gêne momentanée et une médiocre
dépense.» Tocqueville ne peut s’empêcher de donner, pour conclure, un
coup de griffe au régime démocratique. «Jamais on ne vit mieux, dit-il,
le naturel des démocraties, lesquelles n’ont, le plus souvent, que des
idées très confuses ou très erronées sur les affaires extérieures, et ne
résolvent guère les questions du dehors que par des raisons du dedans.»
Il fut également heureux et ferme dans le débat qu’il s’agissait de
clore entre l’Autriche et le Piémont. Battus à Novare, les Piémontais
étaient sur le point de signer la paix avec leurs vainqueurs, et
Tocqueville s’était, nous dit-il, très ardemment entremis entre les deux
parties, «parce que la France avait intérêt à la fin de cette affaire.»
Déjà, il se félicitait qu’il ne restât qu’une mince question d’argent à
résoudre, quand, brutalement, l’Autriche envoya à Turin un ultimatum,
avec menace d’hostilité dans les quatre jours. Alors, le ministre
français qui, tout en soutenant les Piémontais dans leur résistance à
certaines exigences déraisonnables des Autrichiens, leur avait nettement
dit et écrit qu’il ne fallait pas qu’ils escomptassent le concours
militaire de la France, n’hésita pas à jeter sur l’heure même notre épée
dans la balance. «Je vis, a-t-il écrit dans ses _Souvenirs_, que c’était
là une de ces circonstances extrêmes que j’avais envisagées d’avance où
il convenait de risquer non seulement mon portefeuille, ce qui, il est
vrai, n’était pas risquer grand chose, mais le sort de la France.» Il
ordonna que l’armée de Lyon fût concentrée au pied des Alpes; il fit
savoir à notre représentant à Turin, par une lettre écrite de sa main,
«car le style flasque de la diplomatie, nous assure-t-il, ne convenait
pas à la circonstance», que si le Piémont était attaqué, nous le
défendrions; enfin il appela chez lui le ministre d’Autriche et profita
de ce que les habitudes de la réserve diplomatique devaient lui être
encore peu familières pour lui faire une scène violente, telle que le
pauvre homme, il devait l’avouer plus tard, n’en avait jamais subi de sa
vie. Tout cela finit fort bien. L’Autriche n’avait élevé le ton que pour
hâter le dénouement. Elle ne demanda rien de plus que ce qui lui était
accordé déjà et signa. Mais la France, par la voix de Tocqueville, avait
affirmé sa politique et sa force.
Cette affaire à peine finie, une nouvelle histoire de réfugiés menaça
d’incendier l’Europe. Les Hongrois venaient de se faire écraser par
l’Autriche; et leurs chefs, ainsi qu’un certain nombre de généraux
polonais, qui s’étaient associés à leur cause, s’étaient sauvés en
Turquie. De là, les deux principaux d’entre eux, Denbiski et Kossuth,
avaient écrit à notre ambassadeur à Constantinople, réclamant la
protection de la France. Au même moment les ambassadeurs d’Autriche et
de Russie priaient le gouvernement turc de leur livrer ces hommes. Les
deux ambassades, surprises qu’on n’obéît pas aussitôt à leurs
injonctions, menacèrent. Les Turcs, d’une voix douce, répondirent qu’on
ne les ferait pas céder. «Si je perds le pouvoir pour ceci, disait le
grand vizir, j’en serai fier.» Et il ajoutait: «Dans notre religion,
tout homme qui demande merci doit l’obtenir.» Tocqueville constate, dans
ses _Souvenirs_, que ces Turcs parlaient ainsi comme des gens civilisés
et des chrétiens. «Les ambassadeurs, ajoute-t-il, se bornèrent à
répondre, en vrais turcs, qu’il fallait livrer les fugitifs, ou subir
les conséquences d’une rupture, qui irait probablement jusqu’à la
guerre.» Puis le tsar écrivit de sa main une lettre comminatoire au
sultan. Celui-ci refusa de se plier à cette nouvelle injonction et
congédia sans ménagements le porteur de la missive. Alors la Russie et
l’Autriche rompirent les rapports diplomatiques: c’étaient les
hostilités toutes proches.
Là-dessus, gros émoi en Angleterre, où l’on décide de faire tout de
suite des représentations au tsar et à l’empereur d’Autriche, et
d’envoyer la flotte au secours de la Turquie. Tocqueville, si porté
qu’il fût à soutenir le Sultan, trouva, cette fois, qu’on tirait un peu
vite l’épée du fourreau. Il est intéressant de voir avec quelle
indépendance il juge ses amis anglais, quand il n’est plus question de
faire avec eux de la philosophie politique, mais d’agir dans le monde.
Les Anglais, dans l’affaire du Piémont, nous avaient abandonnés sans
vergogne. Cette fois ils voulaient nous entraîner avec eux dans une
aventure où ils ne risquaient que quelques bateaux et nous notre
existence. Malheureusement leur ambassadeur à Paris avait capté
Louis-Napoléon qui, à son tour, convainquit les ministres. Falloux même,
le seul sur qui comptât Tocqueville pour réagir contre un état d’esprit
qui lui semblait fou, acquiesça étourdiment aux vues anglaises. Il ne
resta plus au ministre des Affaires étrangères que d’atténuer, par son
action personnelle, la gravité de la faute. Il envoya alors à
Lamoricière des instructions pleines de sens: «Engagez l’affaire très
doucement, lui mandait-il par lettre particulière; gardez de mettre
contre nous l’amour-propre de nos adversaires; évitez une trop grande et
trop ostensible intimité avec les ambassadeurs anglais, dont le
gouvernement est abhorré dans les cours où vous êtes, tout en conservant
pourtant avec ces ambassadeurs de bons rapports. Pour arriver au succès,
prenez le ton de l’amitié et ne cherchez pas à faire peur...»
Il arriva que Lamoricière, avant d’avoir reçu ces instructions, se
conduisit comme s’il les avait connues. C’est d’un grand ministre que
d’être exactement servi par ses agents. Cela prouve qu’on a su les
choisir, et pour une politique qu’ils peuvent entendre. «Lamoricière,
nous dit Tocqueville, se hâta de lui-même d’exprimer très vivement,
quoique sur un ton amical, qu’il blâmait ce qui venait de se passer à
Constantinople; mais il se garda de faire des représentations
officielles et surtout menaçantes. Tout en se concertant avec
l’ambassadeur d’Angleterre, il évita soigneusement de se compromettre
avec lui dans des démarches communes; et quand Fuad Effendi, porteur
d’une lettre du sultan au tsar, arriva, il lui fit dire secrètement
qu’il n’irait pas le voir, afin de ne pas compromettre le succès de la
négociation, mais que la Turquie pouvait compter sur la France.» C’est
toujours, chez Tocqueville et ceux qui servent sa pensée, la même
fermeté, digne d’un pays fort, mais avec les mêmes façons adroites, par
où s’est distinguée, à toutes ses grandes heures, la politique de la
France. Le tsar céda, non aux Anglais, mais aux Turcs. La note
déplaisante que Palmerston destinait à la Russie arriva à Saint
Pétersbourg quand l’affaire était déjà réglée. «Le mieux, dit fort à
propos Tocqueville, eût été de ne plus rien dire; mais tandis que dans
cette affaire nous n’avions visé qu’au succès, le cabinet anglais avait,
de plus, cherché le bruit. Il en avait besoin pour répondre à
l’irritation du pays.» La note fut donc présentée au comte de
Nesselrode. «Le Russe répliqua qu’il ne concevait ni le but ni l’objet
de cette demande; que l’affaire dont, sans doute, on voulait parler,
était arrangée, et que, d’ailleurs, l’Angleterre n’avait rien à y voir.
Lord Bloomfield demanda où en étaient les choses. Le comte de Nesselrode
refusa avec hauteur de lui donner aucune explication; parce que ce
serait, dit-il, reconnaître le droit de l’Angleterre de s’immiscer dans
une affaire qui ne la regarde point. Et comme l’ambassadeur anglais
insistait pour laisser du moins copie de la note dans les mains du comte
de Nesselrode, celui-ci, après s’y être d’abord refusé, reçut enfin la
pièce de mauvaise grâce et le congédia en disant nonchalamment qu’il
allait répondre à cette note, qu’elle était terriblement longue et que
ce serait fort ennuyeux. «La France, ajouta le chancelier, m’a déjà fait
dire les mêmes choses; mais elle les a fait dire plus tôt et mieux.»
Quelques jours plus tard, Tocqueville, qui avait bien servi la France en
des circonstances difficiles, était, avec tous ses collègues du
ministère, congédié par le maître. L’heure des ministres était passée.
Les complices allaient entrer en scène.
Tocqueville avait un tempérament d’homme d’état. Louis-Napoléon, devenu
empereur, devait tenter plusieurs fois de le rappeler aux affaires. Et
s’il avait vécu, l’auteur de la _Démocratie en Amérique_, eût
certainement joué, après la guerre de 1870, un grand rôle. Pendant son
ministère si court, il ne cessa d’intervenir dans des affaires qui,
toutes, pouvaient nous engager dans la guerre. Il estimait que la France
n’était pas en état, en tous cas n’avait pas le goût d’accomplir de
grandes choses. Et cependant il parla et agit avec tant de vigueur et de
souplesse à la fois, que notre prestige sortit des dures épreuves de
cette période non seulement intact, mais agrandi.
Au bas d’une lettre à Beaumont, je trouve ce _post-scriptum_ qui n’a pas
été publié: «Je suis fatigué, tourmenté et un peu découragé en vous
écrivant. Il y a en ce moment trop et de trop grandes affaires. Je plie
sous le faix. Et puis, mon cher ami, quelle misère que de diriger les
affaires étrangères d’un peuple, qui, ayant le souvenir d’une force
immense, et, dans la réalité, une puissance limitée, aspire à tout, et,
au fond, ne veut, et peut-être ne peut rien oser. Il vaudrait mieux
planter ses choux.»
Tout Tocqueville est dans ces quelques lignes. Tempérament mélancolique,
dû au pitoyable état de son estomac, dû aussi aux prémisses qu’au temps
de son imprudente jeunesse, il a inscrites dans une _Préface_ fameuse,
et dont, à l’automne de sa vie, il aperçoit, avec plus d’épouvante que
jamais, où elles mèneraient le monde et d’abord la France, si vraiment
il fallait en tirer les déductions logiques. Mais tempérament de feu. «A
votre âge, j’aurais sauté sur les tours de Notre-Dame!» disait-il à des
jeunes gens qu’il trouvait mous. Et l’on se souvient comme il secoua
Corcelle, le menaçant de lui donner des coups de bâton, parce que cet
ami plus calme ne s’excitait pas sur la politique. Ainsi, au total, une
âme trépidante dans un corps délabré. Cela étant, si on écrit ou qu’on
laisse aller son esprit de déduction en déduction, on peut bien, sous
l’influence de nerfs malades, se tromper un peu ou beaucoup. Quand on
passe aux actes et que c’est pour ou contre la France, pour ou contre le
bien public, qu’il va falloir prendre des décisions, encourir des
responsabilités, alors le mécanisme intellectuel fonctionne, comme on
dit aujourd’hui, à plein rendement; et l’intelligence de Tocqueville
était vive et nourrie à des sources dont une expérience séculaire a
éprouvé la qualité.
Oui, grand ministre, d’une école qu’on a vainement essayé de
discréditer: celle du réalisme. Mais surtout, ministre maître d’agir,
détaché de toutes les chaînes dont tant d’autres ont les membres
embarrassés; ministre libre, vis-à-vis des autres et de soi-même, ne
connaissant ni la peur, ni le bas intérêt, ni les intrigues par où la
plupart ont accédé et se maintiennent au pouvoir. Il n’y a pas de plus
belle illustration de l’idée que Tocqueville se faisait de sa liberté,
que le spectacle de sa noble, vigilante et rayonnante activité au quai
d’Orsay.
Il est un point sur lequel on pourrait lui chercher chicane. Dans le
débat, qui nous passionne aujourd’hui, sur la politique de la France en
Europe centrale en face de l’hégémonie prussienne, on a d’abord
l’impression que Tocqueville n’avait pas une doctrine sûre et que
peut-être il eût été de ceux qui ont si malheureusement laissé croître
la puissance de la Prusse.
Au moment où il arriva au pouvoir, la Prusse venait de prendre, à la
date du 26 mai 1849, la tête d’une confédération, dont les provinces
s’étendaient de Memel à Bâle et qui réunissait, sous son pouvoir,
vingt-sept millions d’Allemands. Il y avait de quoi faire réfléchir un
homme d’état français. Tocqueville réfléchit, en effet, et consigna sa
pensée dans un passage de ses _Souvenirs_, qu’on aimerait mieux ne pas
trouver sous une telle plume: «L’intérêt de la France est-il que le lien
de la Confédération germanique se resserre ou se relâche?... La réponse
qu’on fera à cette question dépend de la réponse qu’on fera à cette
autre: quel est au vrai, de nos jours, le péril que fait courir la
Russie à l’indépendance de l’Europe? Quant à moi, qui pense que notre
occident est menacé de tomber tôt ou tard sous le joug ou du moins sous
l’influence directe et irrésistible des tsars, je juge que notre intérêt
est de favoriser l’union de toutes les races germaniques, afin de
l’opposer à ceux-ci.» On ne pouvait pas alors se tromper plus
lourdement.
Mais dans une lettre inédite à Beaumont, je trouve ces mots: «Je sais
très bien tout ce qu’il y a de dangereux pour la France, au point de vue
de sa politique permanente, à ce qu’il se fonde une unité
gouvernementale en Allemagne.»
Et voici un passage des entretiens de Tocqueville avec Nassau
Senior[52].
[52] D’EICHTAL, p. 230.
«27 juillet 1848. Conversation sur la politique de lord Palmerston
concernant l’Allemagne. Tocqueville dit qu’il la trouvait _trop
favorable à la Prusse_.
«SENIOR: L’Autriche menaçant ruine,--puisqu’elle deviendra impuissante
si elle perd la Hongrie, et qu’elle passera sous l’influence de la
Russie, si elle la garde,--il est important de lui substituer une
puissance qui puisse s’élever entre l’Europe occidentale et la Russie:
la Prusse n’est-elle pas le seul État capable de remplir ce rôle? Par
suite, si la politique de lord Palmerston tend vers ce but, elle me
paraît louable.
«TOCQUEVILLE: Ceci peut être vrai en ce qui concerne les intérêts de
l’Angleterre, mais la France ne peut pas voir avec plaisir un nouvel
accroissement d’une grande puissance militaire tout contre sa
frontière.»
Voilà qui nous rassure. Le passage des _Souvenirs_ est, il est vrai,
postérieur à cette conversation. Mais qu’importe? Tocqueville a formulé
là deux avis contradictoires, et dans le mauvais ordre, puisque c’est le
fâcheux qui a suivi l’excellent; mais, les deux fois, il a considéré la
France et non une philosophie, ni des principes. Il n’a pas mis, comme
Voltaire, son pays aux pieds d’un roi philosophe, ni servi, avant sa
patrie, le principe des nationalités comme on devait faire après lui. Il
a regardé de son mieux la carte d’Europe. Il a, nous ne le voyons
qu’aujourd’hui, surestimé la Russie, mais il n’a pas haï l’Autriche; il
a seulement constaté sa faiblesse. Et s’il a parlé avec détachement de
l’unité allemande, ce fut à une heure où elle apparaissait, après les
rêves de 1848, comme chimérique. Que Palmerston favorise effectivement
la Prusse, voilà un fait précis et menaçant. Alors l’homme d’état prend
la parole et prononce que la France n’a que faire à ses portes d’une
grande puissance militaire. Nous pouvons être tranquilles, Tocqueville
n’aurait pas, en 1919, au congrès de Versailles, demandé le démembrement
de l’Autriche, mais celui de l’Allemagne.
* * * * *
Il n’est pas possible de clore ce court chapitre de la vie de
Tocqueville, sans nommer l’homme qui remplit auprès du ministre les
fonctions de chef de son cabinet, le comte J. Arthur de Gobineau.
Celui-ci avait alors trente-quatre ans. Le volume de correspondance
entre Tocqueville et lui, qu’a publié en 1909 l’Allemand Schemann nous
révèle que Gobineau se flattait, dès 1843, «d’être en très bonne posture
auprès de M. de Tocqueville». Ce dernier l’avait chargé de faire pour
l’Académie des Sciences morales et politiques un grand travail sur
l’état des doctrines morales au XIXe siècle. Le jeune homme s’acquittait
de sa tâche à la satisfaction du maître. «J’ai déjeuné avec lui il y a
quelques jours, écrit-il, et il m’a fait des tendresses infinies.»
A vrai dire, Tocqueville ne fut pas toujours tendre à l’excès pour
l’écrivain, s’il demeura fidèle à l’ami. J’avais remarqué dans sa
correspondance inédite plusieurs passages sévères à l’endroit de
Gobineau[53], et je savais que le gros ouvrage que celui-ci avait
consacré à l’_Inégalité des races humaines_ l’avait fort mécontenté.
Dans les lettres que M. Schemann, gobiniste fervent, a retrouvées et
publiées, on trouve les raisons, qui sont curieuses, de ce
mécontentement.
[53] _Œuvres_, t. VI, p. 236. Le nom de Gobineau n’est pas cité par
Beaumont, mais figure dans la lettre originale. Voir aussi t. VII,
p. 500.
Tocqueville reproche à Gobineau d’avoir une doctrine triste et de ne
laisser aux hommes aucun goût pour réagir contre un destin qu’il leur
présente comme fatal. Gobineau aurait pu répondre à Tocqueville que, lui
aussi, croyait à une fâcheuse fatalité et que sa terreur religieuse en
présence d’une certaine démocratie providentielle, n’était pas non plus
une doctrine gaie. Mais en Tocqueville, je l’ai dit, il y a toujours eu
deux hommes: l’un qui a écrit la _Préface de la Démocratie en Amérique_,
l’autre qui n’a cessé de témoigner contre cet écrit de jeunesse. L’un
des deux s’est assurément trompé. Nous allons voir avec quelle force, en
1853, puis en 1858, dans des lettres admirables, il parle à Gobineau un
langage qu’eût entendu avec profit le Tocqueville de 1831.
«Vous vous comparez, lui écrit-il, à un médecin qui annonce à un malade
qu’il a une maladie mortelle, et vous dites: qu’y a-t-il là d’immoral?
Je réponds que si l’acte n’est pas immoral en lui-même, il ne peut
produire que des conséquences immorales ou pernicieuses. Si mon docteur
me venait dire un de ces matins: «Mon cher Monsieur, j’ai l’honneur de
vous annoncer que vous avez une maladie mortelle, et, comme elle tient à
votre constitution même, j’ai l’avantage de pouvoir ajouter qu’il n’y a
absolument aucune chance pour en réchapper d’aucune manière», je serais
d’abord tenté de battre le médecin. Secondement, je ne verrais plus
autre chose à faire que de me mettre la tête sous la couverture et
d’attendre la fin prédite, ou si j’avais l’humeur qui animait les
personnages de Boccace durant la peste de Florence, je ne songerais qu’à
m’abandonner sans effort à tous mes goûts en attendant cette fin
inévitable, afin de faire au moins ma vie, comme on dit, courte et
bonne. Encore je pourrais mettre à profit la sentence en me préparant à
la vie éternelle: mais il n’y a pas de vie éternelle pour les
sociétés[54].»
[54] Schemann, _op. cit._, p. 287.
Gobineau prétendait expliquer la destinée des différents peuples par les
caractères, les tares ou les vertus de leurs races. «Quel intérêt, lui
répond Tocqueville, peut-il y avoir à persuader à des peuples lâches qui
vivent dans la barbarie, dans la mollesse ou dans la servitude, qu’étant
tels de par la nature de leur race, il n’y a rien à faire pour améliorer
leur condition, changer leurs mœurs ou modifier leur gouvernement?...
Quand on a vu un peu longtemps et d’un peu près la manière dont se
mènent les choses publiques, croyez-vous qu’on ne soit pas parfaitement
convaincu qu’elles réussissent précisément par les mêmes moyens qui font
réussir dans la vie privée; que le courage, l’énergie, l’honnêteté, la
prévoyance, le bon sens sont les véritables raisons de la prospérité des
empires comme de celle des familles et, qu’en un mot, la destinée de
l’homme, soit comme individu, soit comme nation, est ce qu’il la veut
faire[55].»
[55] SCHEMANN, _op. cit._, p. 287.
Les sages, les mâles paroles! Et comme on aime à les lire sous la plume
de ce Tocqueville qui eût si facilement laissé croire, par d’autres de
ses écrits, qu’il était, lui aussi, un fataliste et un désespéré.
Et voyez comme il se fâche quand on met en cause le destin de la France.
«Quant à vous, écrit-il à Gobineau[56], soit naturel, soit conséquence
des luttes pénibles auxquelles votre jeunesse s’est courageusement
livrée, vous vous êtes habitué à vivre du mépris que vous inspire
l’humanité en général et en particulier votre pays. Comment voulez-vous,
par exemple, que je ne sois pas un peu impatienté, quand je vous entends
dire que votre nation n’a jamais pris les choses que par le côté petit
et mesquin et n’a pas produit d’esprit hors ligne, si ce n’est peut-être
cet ignoble Rabelais dans les œuvres duquel je ne suis jamais arrivé à
trouver un louis d’or qu’après avoir remué, à grand dégoût, des tas
d’ordures? Comme si plusieurs grandes choses de ce monde n’avaient pas
été faites par nous? Comme si ce n’était pas nous, surtout, qui depuis
trois cents ans, par une succession non interrompue de grands écrivains,
avons le plus agité l’esprit humain, l’avons le plus poussé, animé,
précipité dans tout le monde civilisé, en bien ou mal, cela peut se
discuter, mais puissamment, qui en doute? Je ne connais pas un étranger,
si ce n’est peut-être quelque cuistre de professeur allemand, qui porte
sur la France le jugement que vous, Français, portez sur elle.»
[56] _Ibid._, p. 334.
Voilà de dures paroles, plus dures sans doute que ne les voulait
Tocqueville, car il ne prévoyait évidemment pas alors que les Allemands
découvriraient un jour Gobineau et serviraient sa gloire avec un zèle
aussi désobligeant pour elle que pour nous.