Voici donc, vers 1835, un gentilhomme qui atteint à peine la trentaine
et que son livre sur l’Amérique a rendu célèbre. A quoi va-t-il
s’occuper? On lui fait fête dans Paris. Il va un soir chez Mme Récamier,
où Chateaubriand va lire une partie des ses _Mémoires_. «J’ai trouvé là,
écrit-il à Beaumont, un paquet de célébrités en herbe ou toutes venues,
un petit salon très bien composé; Chateaubriand d’abord, Ampère,
Ballanche, Sainte-Beuve, le duc de Noailles et le duc de Laval, le même
à qui j’avais entendu dire à Rome il y a dix ans: «Saquédié! j’ai passé
des moments agréables avec cette femme-là!» Chateaubriand m’a présenté à
tout ce monde-là, de manière à me faire des amis de quelques-uns, et de
sincères ennemis du plus grand nombre. Les uns et les autres m’ont
adressé beaucoup de compliments. Après avoir ainsi procédé à la petite
pièce, les véritables acteurs sont entrés en scène. Il serait trop long
de vous dire tout ce que j’ai entendu. C’est la première Restauration et
les Cent Jours. Du mauvais goût quelquefois, quelquefois de la bile
âcre, de la profondeur dans la peinture des embarras de Napoléon sur le
trône, de la verve partout, de la poésie à pleines mains; la marche de
Napoléon sur Paris après le retour de l’île d’Elbe, peinte comme
auraient pu le faire Homère et Tacite réunis, la bataille de Waterloo
décrite de manière à faire frémir tous les nerfs, quoique ce ne soit que
le retentissement lointain du canon... Que vous dirais-je? J’étais ému,
agité réellement et profondément remué, et, en exprimant une admiration
extrême, je n’ai fait que rendre ma pensée[41].»
[41] _Œuvres_, t. VI, p. 26.
Six mois après, il renonçait, en épousant une femme sans fortune, à la
vie brillante que cette lettre nous fait entrevoir qui l’attendait.
«Nous vivons, devait-il écrire un jour, dans un temps où l’argent est
nécessaire, même pour faire les choses qui valent mieux que lui. Il faut
le mépriser et le garder.»
Le souci de cet argent méprisable le gêna constamment. Mais il acceptait
cette gêne d’un cœur ferme. «Vous savez, écrivait-il à Gobineau, ma
théorie sur ce point: il n’y a de notre temps qu’une seule force
durable, c’est celle qu’on tire de son caractère. Il n’est qu’une seule
façon de conserver intact avec certitude son caractère; c’est de n’avoir
jamais besoin d’argent. Ergo, je conclus que quand on ne peut pas
augmenter son revenu, il faut savoir borner sa dépense[42].»
[42] SCHEMANN: _Correspondance entre Tocqueville et Gobineau_. Paris,
Plon, 1909, p. 175.
Il sut la borner toute sa vie. Mis en possession de la terre de
Tocqueville à la suite d’un partage entre ses frères en 1836, il dut
réparer et entretenir à grands frais cette lourde propriété. Il se fixa
dès lors à la campagne. L’Académie lui avait décerné, le 11 Août 1836,
un prix exceptionnel de huit mille francs. Deux ans plus tard, il était
élu membre de l’Académie des Sciences morales et politiques; puis, en
1841, de l’Académie française. En 1837, on le faisait chevalier de la
Légion d’honneur, sur quoi il écrivait à Royer-Collard[43]: «Je ne suis
pas l’ennemi systématique des distinctions de cette espèce; mais je
crois que la manière dont elles ont été données depuis plusieurs années
et les motifs pour lesquels elles ont été accordées leur ont ôté toute
espèce de prix aux yeux des hommes sensés et honnêtes... De plus une
distinction de cette espèce est une faveur: c’est un mot qui sonne mal à
mes oreilles. La faveur est en général achetée par quelque chose.
Rarement elle arrive sans être provoquée. Elle enveloppe jusqu’à un
certain point dans la même nuance morale et politique celui qui accorde
et celui qui accepte. Tout cela ne me convient point.
[43] Lettre inédite.
«Voilà, Monsieur, les réflexions pénibles que la lecture du journal a
fait naître. Sont-ce des idées de malade? Verrez-vous là un mauvais
orgueil? Un esprit exagéré d’indépendance? Je ne sais, mais j’ai voulu
vous les faire connaître... S’il était possible, ce que je n’espère
guère, de refuser sans grossièreté, sans esprit de parti et surtout avec
modestie, je n’hésiterais pas à le faire.» Ce dernier mot est joli. Il
tranche une question qui, périodiquement soulevée, est presque toujours
résolue sans élégance. Il eut, quant à lui, la modestie de mettre à sa
boutonnière le ruban rouge que, très certainement, il eût préféré qu’on
ne lui donnât pas.
Quelques mois plus tard, nouvel incident. Il a décidé de se présenter
aux élections. On lui offre des sièges de tous côtés, à Paris, à
Versailles, à Valognes. Il se présentera en Normandie. Mais voici que le
Président du Conseil, M. Molé, qui est son parent, croit bien faire en
recommandant aux électeurs de voter pour un candidat si distingué.
Là-dessus le candidat s’échauffe. «Je viens d’apprendre, écrit-il au
président, que le préfet m’avait fortement recommandé aux électeurs de
Valognes... Il m’est impossible d’accepter une candidature officielle...
Je sais à qui je parle, et si M. le président me blâmait, j’en
appellerais hardiment à M. Molé... Je veux être en état de prêter un
concours intelligent et libre, et c’est ce que je ne pourrais pas faire
si je me faisais nommer par le gouvernement. Je sais bien qu’il y a des
gens qui, en arrivant à la Chambre, oublient les moyens par lesquels ils
y sont entrés: mais je ne suis pas de ces gens-là. J’y veux arriver
avec la position que j’y veux tenir, et cette position est
indépendante...[44]» Molé lui répondit qu’il donnerait aussitôt l’ordre
qu’on ne le soutînt nulle part et qu’il était en conséquence assuré
d’être combattu et battu--ce qui eut lieu.
[44] _Œuvres_, t. VI, p. 71.
«Je n’ai pas été faire une visite, avait écrit Tocqueville à son père,
ni écrit une lettre, et, malgré cela, presque toute la portion éclairée
et respectée du pays vote et agit pour moi. Si je ne suis pas nommé, je
me console dans la minute...»
Il était patient. Il nous a averti déjà qu’on réussit plus sûrement dans
ses desseins en restant honnête qu’en ne l’étant pas, mais à condition,
comme nous dirions aujourd’hui, de «tenir». Il a «tenu» toute sa vie. En
1839, il fut élu avec éclat. Et plus tard, sa renommée s’affermissant,
il eut, lors de l’élection de l’Assemblée Constituante en 1848, un
succès qui prit le caractère d’un hommage et d’une récompense: plus de
cent dix mille suffrages sur cent vingt mille votants. Il a raconté,
dans ses _Souvenirs_, comment il conduisit aux urnes ce jour-là les
électeurs de sa commune. «Le matin de l’élection, tous les électeurs
(c’est-à-dire toute la population mâle au-dessus de vingt ans) se
réunirent devant l’église. Tous ces hommes se mirent à la file deux par
deux, suivant l’ordre alphabétique... Au bout... venaient sur des
chevaux de bât ou dans des charrettes des infirmes ou des malades qui
avaient voulu nous suivre. Arrivé au haut de la colline qui domine
Tocqueville, on s’arrête un moment...» Ici, je passe la parole à un
survivant que j’ai eu la bonne fortune de rencontrer à Valognes il y a
déjà fort longtemps et de qui je tiens la lettre la plus savoureuse: «A
notre prière, écrit-il, Monsieur Alexis est monté à ce moment sur un
fossé; il nous a indiqué ce que nous devions faire. Sa voix éclatante et
forte, ses yeux noirs, brillants d’intelligence et lançant les éclairs
de son génie, nous ont plongés dans l’admiration.» Tocqueville leur
recommanda de ne pas se laisser accoster ni détourner par les gens du
bourg: «Que personne, dit-il, n’entre dans une maison pour prendre de la
nourriture ou pour se sécher (il pleuvait ce jour-là) avant d’avoir
accompli son devoir.» Ils votèrent tous en bon ordre, et pour lui. Quant
à Jean Lécrivain, le vieillard qui m’a dit, puis écrit le souvenir qu’il
a gardé de cette journée, je ne résiste pas à la tentation de publier le
portrait qu’il m’a fait de son grand homme: «Sa figure était pâle; ses
yeux noirs vous laissaient voir sa grande âme énergique; sa voix était
fortement timbrée et ses paroles toujours empreintes de la plus haute
raison. Sa chevelure d’un beau noir d’ébène pendait en boucles soyeuses
et encadrait son cou; un chapeau de feutre mou ordinairement coiffait sa
tête; ses mains étaient petites, maigres; les doigts allongés, couronnés
de longs ongles.» Ne trouvez-vous pas ce dernier trait charmant? Croyez
d’ailleurs qu’il n’est pas désobligeant pour Tocqueville. Il signifie
seulement que M. Alexis ne portait pas, comme Jean Lécrivain, les ongles
ras.
* * * * *
Le voici à la Chambre. Sur sa carrière politique, très agitée, de 1839 à
1848, nous nous arrêterons sans plaisir. Lui-même va tout de suite nous
justifier de n’y pas attacher un grand prix. «Je perds, a-t-il
écrit[45], le fil de mes souvenirs au milieu de ce labyrinthe de petits
incidents, de petites idées, de petites passions, de vues personnelles
et de projets contradictoires, dans lequel s’épuisait la vie des hommes
politiques d’alors.»
[45] _Souvenirs d’Alexis de Tocqueville_, publiés par le Comte de
Tocqueville, Paris, Calmann-Lévy, 1893, p. 5.
Là-dessus il nous montre comment la classe moyenne était devenue en 1830
non seulement la directrice unique de la société, mais sa _fermière_.
«Elle se logea, nous dit-il, dans toutes les places, augmenta
prodigieusement le nombre de celles-ci et s’habitua à vivre presque
autant du Trésor public que de sa propre industrie.»
Alors, ajoute-t-il, «il se fit un très grand apaisement dans toutes les
passions politiques, une sorte de rapetissement universel en toutes
choses et un rapide développement de la richesse publique». Et il
analyse aussitôt l’esprit de cette classe moyenne, «esprit actif,
industrieux, souvent déshonnête, généralement rangé, téméraire
quelquefois par vanité et par égoïsme, timide par tempérament, modéré en
toutes choses, excepté dans le goût du bien-être, et médiocre; esprit
qui, mêlé à celui du peuple ou de l’aristocratie, peut faire merveille,
mais qui, seul, ne produira jamais qu’un gouvernement sans vertu et sans
grandeur. Maîtresse de tout comme ne l’avait jamais été et ne le sera
peut-être jamais aucune aristocratie, la classe moyenne, devenue le
gouvernement, prit un air d’industrie privée; elle se cantonna dans son
pouvoir et, bientôt après, dans son égoïsme, chacun de ses membres
songeant beaucoup plus à ses affaires privées qu’aux affaires publiques
et à ses jouissances qu’à la grandeur de la nation.»
A toutes ces raisons de ne pas nous attarder volontiers dans une époque
sans éclat, il faut ajouter la suivante, dont Tocqueville ne parle pas:
c’est qu’il y fit lui-même une assez décevante figure. Très décevante
pour nous, qui avons trop loué le personnage pour n’éprouver pas quelque
gêne à le juger avec désintéressement dans sa vie parlementaire.
Ni dans ses lettres ni dans ceux de ses écrits qui resteront, il n’a
été, on l’a vu, un libéral au sens habituel du mot. Il le fut pourtant à
la Chambre des Députés et dans les journaux où il écrivit sous la
monarchie de juillet. Il le fut, ou s’efforça de l’être, à la façon
courante, celle des individualistes qui l’entouraient. Il ne perdit pas
une occasion de se réclamer de la Déclaration des Droits de l’homme,
d’affirmer son attachement au principe de la Souveraineté populaire et
de croire, ou de parler comme s’il croyait, que la France datait de la
Révolution. Cela même ne surprendrait pas. Puisque la démocratie lui
semblait, depuis son voyage en Amérique, d’institution divine, on peut
concevoir qu’il ait pris sur lui d’accepter les dogmes révolutionnaires,
qui sont la démocratie mise en formules; et l’on devine quel effort sans
issue il a pu faire pour empêcher les démocrates de son temps de
s’accommoder de la tyrannie démagogique, pour sauver du péril la
liberté, sa chère liberté. Il demeurait ainsi dans sa ligne. Mais, comme
il arrive dans la vie parlementaire, il prit, sans y penser, le
vocabulaire de ses voisins; n’ayant point, à l’égard de la liberté, une
doctrine ferme, mais un sentiment, il ne se méfia pas de la doctrine des
autres. Il ne vit pas nettement qu’il désignait, avec les mêmes mots que
ses amis, une autre chose; il voulait être libre et le disait
naturellement avec eux, dans un langage dont le sens lui eût fait
horreur s’il y avait réfléchi. Car comme tous les amoureux, il ne
pensait plus, il chantait quand il s’agissait de son amour.
C’est ainsi qu’à lire ses articles dans le malheureux journal dont il
prit un moment la direction, le _Commerce_, on croirait vraiment avoir
affaire au démocrate libéral qu’on a toujours dit qu’il était et que
j’estime qu’il ne fut pas.
Il n’est pas toujours commode de déterminer quels articles de cette
feuille ont été écrits par lui. Dans une lettre inédite à son ami Corne,
datée du 1er décembre 1844, on trouve cet aveu: «J’ai cru devoir y
mettre (dans le _Commerce_) un article signé, qui sera suivi d’un ou
deux autres. J’ai eu deux objets en vue en agissant ainsi: le premier a
été d’être utile au journal; le second, de bien établir, aux yeux du
monde politique, que je n’écrivais dans le _Commerce_ que ce que je
signais et qu’en conséquence je ne prenais la responsabilité de rien de
plus...» Entendait-il renier ainsi tant d’autres articles non signés
dont il était évidemment l’auteur, ou craignait-il seulement qu’on lui
attribuât la paternité de tout le fatras solennel et déplaisant dont les
rédacteurs de ce temps-là avaient coutume d’assommer leurs lecteurs? Je
ne crois pas aux défaillances de caractère d’un homme comme Tocqueville.
Je pense, par contre, qu’il se souciait beaucoup qu’on ne le confondît
pas avec le vulgaire. A nous de le reconnaître dans ces colonnes, où
l’on dirait que, tout de même, il s’efforce d’être aussi gris et
sentencieux que ses médiocres confrères. Le 15 décembre 1844, à propos
de l’accession des jésuites au pouvoir à Lucerne, je vois un article qui
est certainement de sa plume. Il y dénonce les jésuites avec une
violence qui, venant d’un tel esprit, scandalise. Il y fait d’ailleurs
une remarque intéressante, et prend soin de ne s’attaquer ni à la
religion même, qu’il a toujours respectée, ni aux ordres monastiques,
devant lesquels il s’incline. Il observe que les jésuites sont un ordre
à part de tous les autres, parce qu’il n’est pas spécialisé. «Chez eux,
dit-il d’abord, le même homme ne s’occupe jamais de deux choses:
celui-ci est missionnaire, celui-là, prédicateur ou confesseur, cet
autre, professeur ou maître d’études. Il ne sera jamais que cela toute
sa vie, et, en conséquence, il parviendra à faire cette chose aussi bien
que possible; mais l’ordre lui-même n’a pas de spécialité: il entreprend
à la fois toutes les œuvres; il se mêle à la fois de tout ce dont
l’Église s’occupe; il fait à la fois tout ce que le clergé a à faire: ou
plutôt, c’est, en quelque sorte, un autre clergé à côté du clergé: c’est
un gouvernement à côté et au milieu du gouvernement légitime de
l’Église.»
Jusque-là, rien à dire. Mais, prenant alors le ton des hommes de gauche
avec lesquels il a lié partie, il poursuit: «C’est un gouvernement
monacal qui dirige les intérêts généraux de la société chrétienne
suivant les vues d’une corporation particulière; qui a besoin sans cesse
d’allumer les passions pour se créer une force qui lui soit propre; de
faire naître la guerre pour se rendre nécessaire; d’entreprendre quelque
chose de plus que le clergé ordinaire pour se singulariser et attirer
vers soi les regards. En un mot, c’est l’Église livrée à
l’administration turbulente et mal réglée d’un parti.» La suite importe
peu. J’aurais même pu laisser tout le document où il est, dans la
collection poussiéreuse d’un journal dont tout est oublié, le rôle, la
couleur et même le nom. Ainsi nul n’aurait pu reprocher à Tocqueville
ces lignes qui n’ajoutent rien à sa gloire.
Après cela, lisez ce que Tocqueville écrivait le 2 décembre 1844, à
propos de la liberté d’enseignement, qu’il défendait alors avec âpreté
contre ses amis de gauche eux-mêmes. Aux yeux de ceux-ci, nous dit-il,
«la liberté d’enseignement semble être une servitude imposée par la
Charte. Nous l’admettons comme un des grands bienfaits que la Révolution
nous a assurés...» Il croit encore, il croit de tout son cœur, aux
bienfaits de la Révolution. Il sait, de science sûre, que la démocratie
conduit à la servitude, mais la Révolution démocratique par excellence,
la Révolution niveleuse de 1789, celle qui a abattu tous les hommes à la
fois, en les détachant les uns des autres et de leurs racines, il
persiste à dire qu’elle a fondé la liberté. Voyez comme il s’émeut, dans
le même article, en rappelant la grande date sur laquelle Sainte-Beuve
avait bien vu que cet aristocrate n’entendait pas la plaisanterie: «Ne
donnons pas aux légitimistes cette joie, écrit-il, et à ceux qui sont
restés fidèles au culte de 1789 cette douleur, de croire que cet immense
mouvement de la Révolution française, qui a remué presque toute l’espèce
humaine, n’a abouti après tout qu’à satisfaire des intérêts nouveaux, et
non à faire triompher dans le monde de nouveaux droits et de nouvelles
garanties.»
Pour en finir avec Tocqueville journaliste, disons que le _Commerce_
n’eut qu’un temps, que le projet de faire paraître un nouveau journal,
le _Soleil_, échoua, et qu’il faut s’en féliciter. Sans penser grand
bien des journaux qui ont la vogue à présent, on peut tenir les plus
fameuses gazettes d’alors pour des papiers assez misérables. On y
écrivait et on y faisait la polémique comme dans les feuilles qui
s’impriment aujourd’hui dans les chefs-lieu de canton. Et les gens
d’autrefois avaient la gravité en plus, c’est-à-dire le ridicule. Voici
un échantillon de ce qu’on écrivait, par exemple, au _Globe_, le 10 juin
1842, concernant le pauvre Tocqueville et son ami Beaumont:
«M. de Cormenin, le gentilhomme républicain, a envoyé à l’Académie des
Sciences morales et politiques, où il convoite un fauteuil, un mémoire
sur les empoisonnements par l’arsenic. L’académie, par une assimilation
épigrammatique, a nommé pour rapporteurs du mémoire du publiciste
radical MM. de Tocqueville et Beaumont, les publicistes jumeaux. Le
moindre défaut de ce titre si vague de _publiciste_, assigné aux
écrivains qui ne possèdent aucune spécialité, est de faire croire qu’ils
sont propres à toute chose. Aucune science ne leur est étrangère, et ils
tranchent avec autant d’aisance une question délicate qu’un fait de
stratégie.
«Le rapport de MM. de Tocqueville et Beaumont n’est pas sorti des nuages
dont ces publicistes font leur demeure habituelle. Plus d’un front
célèbre dans la magistrature s’est froncé à leurs paradoxes aventureux,
et maint philosophe hautement placé a dédaigneusement souri à
l’outre-cuidance boursouflée de ces messieurs. C’est toujours le même
amphigouri de grands mots entortillés en phrases vides et redondantes:
la même superficialité de pensée qui, sur l’approbation bénévole des
journaux et du public, plus pressés de louer l’ouvrage que de le lire,
ont valu à l’auteur de la _Démocratie en Amérique_ l’extravagante
réputation si heureusement exploitée par lui...»
On se demande ce qu’un homme comme le délicat, sage et savant
Tocqueville allait faire dans cette galère...
Il ne devait pas réussir beaucoup mieux à la tribune, mais là on n’a pas
l’impression qu’il s’abaisse. L’art oratoire, même dans les parlements
médiocres, reste une grande chose. Les plus beaux orateurs sont parfois
de tristes personnages. Mais tous les grands hommes, tous ceux qui
pensent avec puissance et que torture le besoin d’agir sur les autres,
ont rêvé de bien parler en public. C’est une pitié que de voir
Tocqueville en proie à ce tourment. Ici nous allons puiser dans le
meilleur de son œuvre, dans sa correspondance, particulièrement dans les
lettres à sa femme, qu’il serait si désirable qu’on éditât un jour. Vous
allez voir comme le ménage fit bien de se séparer quelquefois pendant
les sessions. Le député faisait part alors de ses émotions à la
châtelaine restée en Normandie et lui contait sa vie politique en des
pages charmantes, que nous allons feuilleter.
Voici une lettre du 17 août 1842, qu’il faut lire tout entière, parce
que, dans tous ses détails, elle va nous instruire:
«Les lettres reflètent naturellement, écrit-il, l’état de l’esprit dans
le moment où on les écrit, plutôt que le fond même des pensées. Tu ne
t’étonneras donc pas, ma petite amie chérie, si, tout en étant content
de toi et, en général, de ma condition, je t’écris une lettre mécontente
et troublée. Décidément l’approche de cette tribune me tue et l’effet
qu’elle produit sur moi finira par me forcer à renoncer à la vie
politique. Il y a peu de chances pour que je puisse parler dans cette
discussion. Je ne suis pas inscrit. Il y a dix à parier contre un que
l’occasion de dire mon mot ne se présentera pas; eh bien, la seule
possibilité de la chose me rend soucieux, distrait, agité, impropre même
au travail qui serait nécessaire pour réussir dans cette épreuve. Cela
est triste, mais qu’y faire? Cette malheureuse disposition semble tenir
à la constitution même de mon âme, tant je sens d’impossibilité de la
modifier. Il est toujours probable que la Chambre finira samedi. La
chose est loin d’être sûre pourtant. Ma lettre de vendredi pourra,
j’espère, lever tes doutes à cet égard.
«Je vois bien qu’il faudra remettre à l’an prochain tes visites;
puisque, pendant le mois où tu as été seule, tu n’as pas pu trouver
trois jours pour les faire, il est bien clair qu’une raison ou une autre
t’empêcheront toujours. Je trouve la raison que tu me donnes dans ta
dernière lettre très plaisante. C’eût été manquer à mon père que de
l’aller attendre à Valognes au lieu de l’attendre à Tocqueville. Jamais,
je crois, on n’avait entendu les convenances de cette manière-là.
«Je m’aperçois que je grogne. Je voudrais m’en empêcher, car cela ne
sert à rien. Mais cette maudite vie politique crée un fond de mauvaise
humeur contre lequel on ne sait comment lutter; cela sort toujours par
quelque bout.
«J’ai eu ce matin cependant une émotion qui avait son prix. J’ai été
voir un général couvert de blessures que nous avons élu, l’autre jour,
questeur, ce qui est une fortune pour lui. Ces places sont payées et
bien payées. Comme il appartient à l’opposition, on croyait généralement
qu’il ne serait pas élu ou plutôt réélu, car il était déjà questeur l’an
dernier. Sa femme est, en ce moment, à trois cents lieues d’ici. Il en
recevait une lettre quand j’étais là. Je vis que cette lettre lui
causait une grande impression. Enfin, les larmes lui vinrent aux yeux et
il me tendit la lettre en me disant avec cette émotion profonde, mais
contenue, d’un vieux soldat: «Voyez, Monsieur, quelle femme j’ai là! et
si, tout pauvre que je suis, j’ai lieu de me plaindre de mon sort.» Je
lus la lettre. Elle était admirable. Elle était écrite sous le coup
d’une lettre où il annonçait qu’il allait échouer: «Ne vous inquiétez ni
de moi, ni de nos enfants! Ne songez qu’à soutenir votre honneur qui est
le nôtre. Depuis longtemps, nous sommes pauvres, parce que vous avez
voulu conserver vos opinions. Nous avons vécu, quoique avec peine. Nous
saurons faire de même encore et nous serons fiers au moins de porter
votre nom.» N’est-ce pas un beau langage? J’étais vraiment ému en lisant
cela. Tu sais qu’une belle action ou une belle parole ne m’a jamais
laissé calme. Je serrai la main à mon homme en lui disant: Général, vous
n’avez pas, en effet, à vous plaindre de votre sort. Et j’ajoutai tout
bas: Ni moi du mien; ma femme ne m’écrirait pas d’un autre style en
circonstance pareille. Plus je vais, en effet, et plus je suis convaincu
que de toutes les circonstances heureuses qui se sont rencontrées dans
ma vie, la plus heureuse de toutes est sans contredit de t’avoir
trouvée. Je t’aime de toute mon âme et je te quitte au plus vite, de
peur qu’il ne me prenne l’envie de te quereller sur quelque misère.»
Un autre jour, il a parlé; il devrait être apaisé après ce grand effort.
Ses nerfs en restent surexcités et voici le billet qu’il envoie, tout
secoué d’émotion, à sa femme:
«Vendredi matin. Ma petite amie chérie, j’ai parlé hier à la Chambre. Le
moment était très défavorable. Il était près de six heures. La Chambre
était pressée. Cela m’a troublé et j’ai cru avoir horriblement mal
parlé. D’après tout ce que j’entends dire ce matin, il semble que je me
suis fort exagéré cette impression et que, si le discours d’hier n’est
pas un succès, ce n’est pas non plus un échec. Dans le premier moment,
je t’avais écrit une lettre qui t’aurait affligée. Je viens de la
brûler, non seulement parce que je ne veux pas te faire de la peine,
mais encore parce que mes impressions, en t’écrivant, dépassaient, je le
pense, la vérité. Aujourd’hui, je ne suis point désolé, mais pourquoi
cacher que je suis très triste? J’ai fait hier de nouveau l’expérience
que je manque absolument du talent qui, dans ce gouvernement, est tout,
du talent d’improviser.
«J’ai voulu répliquer, hier, et je n’ai fait que dire une partie du
discours que j’avais préparé et qui ne s’adaptait pas complètement à la
circonstance. C’est ce qui fait qu’une partie de la Chambre a mal
écouté. Je ne veux point m’appesantir sur ce sujet. A quoi cela
servirait-il qu’à t’attrister!
«J’aime mieux songer que je vais te revoir. De ce côté, il n’y a que des
joies douces et qui ne sont jamais empoisonnées par ces affreuses
amertumes que donne l’orgueil blessé ou souffrant. Je vais te revoir. Ce
mot suffit pour remplir mon cœur de bonheur. Il faut, dimanche soir,
envoyer une voiture à Valognes. Je ne suis pas encore sûr, cependant,
que la Chambre me permette de partir. Pour le savoir maintenant, tu n’as
plus qu’un moyen, c’est, dimanche soir, d’envoyer chercher à Barfleur le
journal. Ce sera celui de samedi matin; il pourra prévoir ce qui va
venir le lendemain. Mais non. Voici un autre moyen plus sûr. Si, dans la
journée de samedi, je vois que la loi ne peut finir ce jour-là, je
t’écrirai poste restante à Barfleur. Dimanche soir, tu enverras chercher
la lettre. S’il n’y a pas de lettre, c’est que j’arriverai le lendemain.
Aussitôt arrivé à Valognes, je monterai en voiture et j’irai à
Tocqueville. J’ai faim et soif de te voir. Mon cœur a besoin d’immenses
compensations pour l’aridité de ces derniers temps. Où puis-je les
trouver, sinon près de toi? Je t’arriverai donc mourant du désir de te
voir, de te parler, de te serrer dans mes bras.
«Je t’aime, je t’embrasse, je t’adore de toute mon âme et je dévore, en
idée, les trois jours qui me séparent encore de toi.»
«_10 heures._ Point de lettre de toi. Je n’en avais jamais désiré une
plus vivement. Elle m’aurait fait du bien et du plaisir, mais je ne suis
pas en heureuse veine et il faut se résigner. Je suis bien triste.»
Au début de la même session, il avait songé à l’appeler auprès de lui.
«Notre plus grand bonheur n’est-il pas en nous-mêmes? Et n’aurions-nous
pas tort de nous en priver pendant une douzième de l’année, quand nous
pouvons faire autrement? Je sais qu’il y a toujours cette maudite
considération d’argent qui se présente. J’ai peur que ton séjour ici ne
nous coûte cher. Il me semble cependant que cette dépense pourrait être
diminuée par beaucoup d’économies... Songe bien à tout cela. Je ne puis
dissimuler que j’aurais un bien grand plaisir à te sentir de nouveau
près de moi. Tu devrais aimer nos séparations, car à peine t’ai-je
quittée, qu’il me semble aussitôt avoir mille raisons nouvelles de
t’aimer...»
Cela dit, il lui montre et nous explique admirablement à nous-mêmes sa
situation douloureuse au milieu des partis:
«Je ne te dis rien de l’intérieur des affaires, puisque tu vois les
journaux. Quant à moi, la vue du monde politique m’a rejeté dans la
mélancolie noire que tu me connais. Je suis toujours dans le même
cul-de-sac. L’opposition se divise en deux bandes: l’une composée de
modérés que M. Thiers et ses amis exploitent de telle façon qu’on ne
peut se joindre à celle-là sans paraître fripon ou dupe; l’autre,
composée de gens violents ou inintelligents, aussi incapables de se
conduire eux-mêmes que de conduire les autres; gens avec lesquels il est
difficile de marcher dans un moment donné, impossible de marcher
habituellement. Une opposition _honnête_ et _modérée_ ne se rencontre, à
vrai dire, que chez moi et mes amis; et ceux-là ne sont pas en état de
faire un parti à part. Je suis donc retombé dans tous les tiraillements,
les incertitudes et les mécontentements intérieurs qui m’ont rendu
jusqu’ici la vie politique si pénible et souvent si douloureuse.
«Je t’embrasse mille fois et du fond de mon cœur, comme je t’aime. Quand
serai-je seul avec toi dans notre cher Tocqueville?»
Au cours des années, il ne cessera de parler avec la même tendresse de
son vieux château. En 1845, il écrit de Paris à son _amie chérie_:
«Ah! que je soupire après notre chère solitude de Tocqueville, et toi
seule pour compagne, ne fût-ce que pendant quelques jours, pour pouvoir
enfin parler, penser, agir suivant ma nature, sans crainte d’être mal
jugé ou mal compris. Plus je vis, plus je découvre que je ne puis jouir
de ce bonheur qu’avec un seul être au monde, qui est toi, et que tu me
deviens plus nécessaire et plus chère, à mesure que le reste de
l’humanité me devient plus indifférent et plus déplaisant. Et tu dis que
je ne t’aime point! Tu es archifolle et tu m’impatientes et m’irrites
profondément, quand tu m’écris de telles billevesées...»
Cette femme devait être insupportable, et il l’adorait.
«1842. Paris, ce mercredi soir. Ta lettre de ce matin m’a fait bien
plaisir, mon amie chérie. Quand je crois que tu as du chagrin, je ne
sais que devenir moi-même. Je ne puis penser alors qu’à toi et tout
m’apparaît sous un jour triste, en moi et autour de moi. Je voudrais
bien savoir comment cela se nomme, sinon aimer. Sans cause réelle de
chagrin, j’étais accablé de tristesse durant les quinze jours qui
viennent de s’écouler. Aujourd’hui que rien n’est changé, je me semble
un autre homme. Je suis plus content de moi et des autres. Pascal a
écrit quelque part que le temps n’influait guère sur son humeur, qu’il
avait sa pluie et son soleil en lui. Moi, je les ai en toi. Quand tu es
triste et affligée, ta tristesse me parût-elle déraisonnable ou même
offensante, elle me gagne et je m’en sens plus pénétré que si elle
m’était propre. La raison de tout ce phénomène, c’est que je t’aime de
tout mon cœur et que tu as fini par te loger dans tous les plus petits
coins de mon âme, à ce point qu’elle se sent souffrante de partout quand
tu souffres toi-même.»
«... Tu te plains que je ne te parle pas politique. Il s’agissait bien
du sort des empires, quand nous nous querellions. Je t’assure qu’il n’y
a pas de jour où je n’aie pensé bien plus souvent et bien plus
profondément à notre dissentiment qu’à la Charte et à la Monarchie: ce
en quoi j’avoue, du reste, que j’ai eu tort. Ma dernière lettre a dû
cependant te donner en gros des notions sur ce qui se passe. Quant aux
détails, je ne saurais te les donner que de vive voix. La Chambre, ainsi
que je te l’ai dit, est fort semblable à sa devancière. Deux grands
partis égaux; entre eux, une poignée d’intrigants, faisant
alternativement passer la victoire d’un bord à l’autre. Mon attitude est
aussi à peu près la même. Je n’ai rien fait de bien considérable.
Quelques députés nouveaux et gens de mérite semblent désirer marcher
avec nous. Je ne crois pas à l’avenir de ces associations, mais elles
n’ont pas d’inconvénients avec des hommes nouveaux et non classés. Je
m’y prête, sans en attendre beaucoup. La grande affaire sera, comme je
le disais, dans les preuves que je donnerai de ma capacité et de mon
caractère. Ai-je l’un et l’autre, dans un degré éminent? C’est ce qui
est loin de m’être encore prouvé à moi-même. Il est possible que j’aie
l’occasion de parler la semaine prochaine dans la loi de Régence: je
désire le pouvoir...»
L’heure d’intervenir dans cette affaire de la Régence approche. Il
s’affole.
«Ma petite amie chérie... j’ai l’esprit troublé et inquiet par
l’approche de la discussion de la Régence... La tribune est pour moi un
objet d’horreur et de terreur, et sa vue, même de loin, me cause un
trouble profond dont je ne suis pas le maître...»
On ne se lasserait pas de parcourir ces lettres, où il proteste de son
amour, où il semble s’accrocher, comme un pauvre homme que déçoit la vie
publique, à la seule âme qu’il sente égale à la sienne.
«Est-ce que tu ne vois pas, lui écrit-il un jour, qu’indépendamment de
beaucoup de qualités aimables et charmantes que je trouve en toi, il y a
une chose qui t’élève et t’élèvera toujours à mes yeux à mille pieds
au-dessus de toutes les femmes que je connais; et cette chose, pour la
rendre en un mot, c’est que tu as une grande âme.»
Il aime cette femme et le lui dit tous les jours:
«Je t’aime de tout mon cœur, tu le sais bien. Tu es la seule personne au
monde qui ait ma confiance, le seul cœur dans lequel je me fie, le seul
auquel je me sois complètement ouvert. Tu es nécessaire, non seulement à
mon bonheur, mais à ma vie: car, après toi, il n’y a rien que
l’isolement et le désespoir...»
«... Plus je vis et plus je suis convaincu que toute la part de bonheur
que nous pouvons espérer dans ce monde vient de notre union. Je ne puis
te dire avec quelle douceur, quelle émotion et quelle reconnaissance je
songe à notre intérieur, mais aussi avec quel tremblement je pense que
nous avons mis l’un et l’autre dans un seul être toutes nos chances. Car
que deviendrais-je sans toi? En vérité, il n’y aurait pas sur la terre
d’homme plus malheureux que moi, malheureux de ce malheur irrémédiable
dont chaque jour, chaque incident, chaque circonstance font sentir de
plus en plus la profondeur. Mais j’espère, Dieu merci, que tu vivras
plus que moi.»
Nous allons revenir à la politique, mais cette parenthèse charmante, il
fallait bien l’ouvrir et ne pas la refermer trop vite. Ce que nous
savons maintenant du cœur de Tocqueville et du feu qui consumait ce cœur
nous aura éclairés: le mari parfait de Marie Mottley ne pouvait faire
qu’un député médiocre. Non que les grandes passions ne soient utiles en
politique; mais l’amour souffrant pour une femme est, dans une âme
masculine, à la fois la source et le signe d’une grande faiblesse. Chez
Tocqueville, la sensibilité était presque maladive. Il aurait pu, nous
le verrons, faire un grand ministre. Il manquait de sang-froid pour la
vie parlementaire.
«Vous me désespérez, écrit-il à Beaumont[46], en me parlant d’un grand
rôle. Je sais mieux que personne ce qui me manque pour un rôle de cette
espèce, à commencer par la confiance en moi-même. De plus, que
voulez-vous faire de considérable sur cette mer morte de la politique?
Ce qui fait les grands rôles dans les affaires publiques, ce sont les
grandes passions politiques. Il n’y a pas d’homme qui puisse lutter avec
éclat contre l’apathie, l’indifférence et le découragement de toute une
nation. J’ai beau allumer un grand feu dans mon imagination; je sens le
froid général qui pénètre de toutes parts en moi; malgré mes efforts, il
éteint le verbe.»
[46] Lettre inédite du 22 novembre 1842.
Dans des notes inédites, je trouve sur l’état de la France, cette
formule, qu’une voix illustre devait rendre un jour immortelle: «Comment
veut-on que le pays ne tombe pas peu à peu dans un profond ennui?» Oui
la France s’est ennuyée pendant les années qui ont précédé 1848.
Tocqueville le sentait plus vivement que d’autres; et longtemps, sans
doute, il fut seul à l’avoir écrit ou dit. Ses collègues du Parlement,
tout occupés de leurs petites ou grandes affaires, ne connaissaient pas
ce mal de l’ennui. Les meilleurs mêmes ne voyaient pas que les mœurs
politiques se dégradaient autour d’eux. L’honnête Gustave de Beaumont a
pris soin de laisser de côté, dans la correspondance de son ami, toutes
les lettres ou les parties de lettres où Tocqueville dénonce les bas
appétits des partis. La perspicacité, le don de prophétie même, ne
consistent pas tant à voir l’avenir, qu’à discerner dans le présent un
mal nouveau, qui va grandir. Ce mal, dont souffrent toutes les
démocraties modernes et qui a fini chez nous par discréditer aux yeux de
trop de gens la politique et ceux qui la font, Alexis de Tocqueville
nous le montre à sa source. Les bourgeois du temps de Louis-Philippe
s’enrichissaient, sans se soucier du reste. Les ploutocrates
d’aujourd’hui subordonnent à leurs affaires la politique du monde. Aux
yeux de Tocqueville, c’est Thiers, bien plus que Guizot, qui personnifie
cet avilissement de la politique. On a pu prêter à Guizot, à la suite
d’un mot malheureux, des intentions qu’il n’avait point. Thiers, chef de
l’opposition, n’avait pas l’excuse d’être ministre. Ce n’est pas le
pouvoir qui l’a corrompu: la corruption était en lui.
Voici une lettre que Beaumont n’a pas publiée. Elle lui fut adressée par
Tocqueville le 14 décembre 1846. J’en citerai ici la plus grande partie,
car elle me paraît capitale.
«Je vois sans beaucoup de surprise, mais avec beaucoup de chagrin, que,
quoique d’accord sur le but vers lequel on doit tendre, ayant en
définitive les mêmes goûts et les mêmes opinions générales en politique,
nous sommes malheureusement divisés sur la conduite à tenir en ce
moment. Cela me peine extrêmement et me fait sentir le besoin, même au
milieu de la vie agitée que je mène, de reprendre encore le sujet avec
vous et vous bien expliquer les motifs qui me font agir dans cette
circonstance, sinon contrairement à vous, du moins différemment de vous.
Je voudrais que cette différence d’opinion ne desserrât en rien le lien
si fort et si ancien d’affection et d’estime qui nous unit; ce qui est,
je crois, facile, en se parlant toujours à cœur ouvert.
«J’ai trop d’expérience du monde politique pour ne pas savoir que toute
séparation ostensible de M. Thiers mène, dans un temps plus ou moins
long, à faire la guerre à M. Thiers. Seulement cette conclusion peut
être plus ou moins rapidement tirée. Ni mon goût, ni mon intérêt, ni mon
devoir ne me portent à combattre immédiatement M. Thiers et je crois
qu’avec quelque prudence des deux parts on peut marcher assez longtemps,
faisant une guerre parallèle au cabinet sans se heurter. Je ne suis donc
pas disposé, pour ma part, à prendre une position hostile et militante à
l’égard de M. Thiers. Mais je considère comme d’une importance immense
d’en prendre vis-à-vis de lui, aux yeux du pays, une qui soit réellement
et nettement indépendante, et il y a longtemps que je l’aurais fait
publiquement si je n’avais été seul. Voici, en bien peu de mots, mes
raisons:
«Comme je vous parle à cœur découvert, je vous avouerai sans détour que
la première et la plus forte de mes raisons, c’est le besoin de me
satisfaire moi-même. De tous les hommes qui existent dans le monde, M.
Thiers est assurément celui qui heurte et qui froisse le plus
complètement tous les sentiments que je suis habitué à considérer comme
les plus élevés, les plus purs et les plus précieux de tous ceux que je
rencontre hors de moi et en moi. Je sens, sans le vouloir, autrement que
lui sur presque toutes les choses de ce monde; ce que j’aime, il le hait
ou le ridiculise; ce qu’il aime, je le crains ou le méprise; et cela, de
part et d’autre, sans préméditation, par le seul mouvement instinctif de
nos deux natures. Vivre en contact habituel et en communauté d’action
avec cet homme-là; concourir dans une certaine mesure à
l’accomplissement de ses desseins; travailler malgré moi à lui livrer le
pouvoir; découvrir tous les jours que je suis, soit volontairement soit
à mon insu, l’instrument de ses plans et de sa politique, cela finirait
par me faire une si misérable existence à mes propres yeux qu’il n’y a
que l’impossibilité la plus absolue d’en avoir une autre qui pût me
décider à la mener encore. Je ne sais pas si je n’aimerais pas mieux
quitter la vie politique.
«Maintenant que je vous ai donné en premier lieu la raison, qui, parlant
à un autre, n’eût été donnée par moi que la seconde, permettez-moi
d’être aussi explicite et aussi franc sur celle-ci. Non seulement je
trouve l’union avec M. Thiers pénible et compromettante, mais au point
de vue des grands intérêts de notre pays et de notre patrie, je la tiens
pour très pernicieuse. Je crois que ceux, qui comme Barrot et comme
vous-même, mon cher ami, pensent pouvoir enchaîner M. Thiers, le
modifier, le contenir, le tenir, sont dans une illusion. M. Thiers a une
personnalité trop indomptable dans sa souplesse, trop éclatante, trop
puissante, pour qu’on puisse en arriver là. Vous pouvez bien obtenir de
lui telle concession en retour de telle autre, le faire céder sur tel
point, lui imposer tel sacrifice. Vous ne changerez ni sa nature ni ses
tendances profondément hostiles aux vôtres, et vous ne l’empêcherez pas,
une fois arrivé aux affaires, même par vous et avec vous, de donner au
gouvernement son esprit comme son nom. On ne domine et on ne contient M.
Thiers que par la force et l’on n’est fort contre lui que quand on
s’appuie sur la portion du pays qui n’a ni ses sentiments ni ses idées.
Or c’est cette force-là que l’union avec lui vous fait perdre. Nous
considérons tous comme le plus grand mal et le plus grand péril de la
situation présente l’indifférence profonde dans laquelle tombe le pays,
indifférence croissante qui se manifeste par les symptômes les plus
redoutables. Il y a beaucoup de causes à ce mal; mais assurément l’une
des principales est la croyance chaque jour plus profondément enracinée
dans la masse que la vie politique n’est plus qu’une partie où chacun ne
cherche qu’à gagner; que la politique n’a de sérieux que les ambitions
personnelles dont elle est le moyen; qu’il y a une sorte de duperie et
presque de bêtise et de honte à se passionner pour un jeu sans réalité
et pour des chefs politiques qui ne sont que des acteurs, qui ne
s’intéressent même plus au succès de la pièce, mais seulement à celui de
leur rôle particulier. Je puis me tromper; mais je crois fermement que
rien n’a été plus propre à donner et à accroître cette croyance que
l’union dans laquelle l’opposition parlementaire a vécu avec M. Thiers.
Car, quoiqu’on fasse, M. Thiers sera toujours pour le pays le symbole le
plus complet et le type de la personnalité, de l’_insincérité_ et de
l’intrigue en matière politique.»
Voilà, contre Thiers, un dur procès. Comment Tocqueville n’a-t-il pas vu
que le grand malheur n’est pas que de tels hommes existent, mais qu’ils
l’emportent fatalement, en régime parlementaire, sur tous les autres? Ce
n’est pas contre la bassesse de certaines âmes qu’il faut s’élever, mais
contre les institutions qui favorisent, au détriment du bien général, la
fortune des intrigants bien doués. Il le savait d’ailleurs, mais il
croyait nécessaires ces institutions malheureuses. Il en faisait
l’expérience avec une allégresse naïve, qui se muait tout à coup en
tristesse et en désespoir. Il lui est arrivé plus d’une fois de douter
de la France et tous les jours de gémir sur lui-même. Il voyait bien que
la Révolution continuait, que ses ravages n’étaient pas finis et il en
souffrait. Mais puisque la Révolution était voulue de Dieu...
Gustave de Beaumont a publié une lettre très curieuse à Kergorlay, dans
laquelle Tocqueville, qui venait d’étudier l’histoire de l’Angleterre
après la révolution de 1688, convient que, de l’autre côté de la Manche
et, sans doute, de ce côté aussi, les travers, les faiblesses et les
vices des hommes «tiennent à la forme même des institutions et à leur
action spéciale sur la portion corrompue du cœur humain.» Il ajoute: «Le
rôle que jouent les passions égoïstes, vénales, le défaut de principes,
la versatilité des opinions, la démoralisation et la corruption presque
constante des hommes politiques dans cette histoire constitutionnelle de
l’Angleterre est immense.» Il est bien dommage qu’il n’ait pas
entrepris, partant de là, une étude sévère des institutions anglaises
pour lesquelles il est de ceux qui ont professé le respect le plus
superstitieux. On pourra lire cette lettre, qui est intéressante, aux
_Œuvres complètes_ publiées par Beaumont[47]. Mais un passage y manque
et on me permettra de le donner ici. Comme toujours, l’éditeur, dont
l’âme n’avait pas la délicatesse ombrageuse de son ami, et dont
l’intelligence n’entrait pas dans le beau débat sur la probité des mœurs
politiques, a omis ce qui pouvait nous faire le mieux comprendre et
aimer Tocqueville. Il s’agit, une fois de plus, des scrupules que
ressent cet honnête homme et de l’embarras constant où il se trouve au
milieu des partis. «Les qualités qui me manquent, écrit-il, m’empêchent
de prendre un premier rôle, dès à présent, dans la Chambre; et je ne
vois pas un seul homme que j’estime assez pour marcher derrière lui.
Cela semble me condamner à un isolement sans compensation et qui me
désespère. Il me faut un apprentissage, mais comment et sous qui le
faire?... Cette lettre est restée interrompue pendant plus de trois
semaines au bout de la phrase précédente... Je la reprends dans le même
état d’esprit. C’est toujours, au milieu d’impressions assez douces, un
fond de désaffection de moi-même et d’inquiétude de l’avenir qui gâte le
présent. L’approche de la prochaine session me préoccupe péniblement. La
rupture de M. Thiers avec la gauche et la part que j’ai prise à cet
événement me forcent de vivre moins isolé de l’opposition que je ne l’ai
fait jusqu’ici, de prendre une part plus active dans les affaires de
tous les jours. La difficulté pour le faire est très grande. Je ne veux
marcher avec l’opposition et me mêler à elle qu’à la condition d’agir
sur elle et de conserver, même dans une action commune, la couleur qui
m’est propre. Cela ne serait pas impossible si les événements étaient
plus considérables et les esprits plus agités; mais au milieu du calme
absolu des choses et des hommes, il est bien difficile de mettre en
relief d’une manière quelconque les nuances particulières d’une opinion
et d’un caractère. Une autre difficulté est celle-ci: M. Thiers, dans
l’espérance d’endormir la nation et de rassurer le roi, de manière à se
faufiler jusqu’au pouvoir, est d’avis qu’il n’y a rien de nouveau à
faire. Je suis à peu près du même avis pour des raisons très
différentes. Je crois que cette rage du nouveau que montre l’opposition
fatigue et dégoûte le pays à ce point qu’au lieu de l’exciter à marcher
en avant, on finit par ne plus pouvoir même l’empêcher de reculer.
Défendre les libertés que nous possédons, en obtenir tout ce que les
lois actuelles en promettent me paraît déjà bien assez faire. J’arrive à
peu près, en fait, au point où est M. Thiers mais j’y arrive par un
chemin si différent et j’y apporte des sentiments et des instincts si
contraires que l’accord entre nous est absolument impossible. Or la
difficulté est extrême pour faire comprendre au pays cette position
compliquée; et faire la guerre à M. Thiers, à ses principes, à ses
tendances, à la plupart de ses idées, sans cependant demander dans le
moment présent beaucoup plus que lui, voilà l’un des problèmes qui se
présentent le plus souvent à mon esprit et dont la solution m’embarrasse
davantage.»
[47] _Œuvres_, t. V, p. 369.
Vraiment, plaignons-le.
Gustave de Beaumont a pu, dans les notes biographiques qu’il a publiées
sur lui, s’évertuer à nous expliquer que son ami joua un rôle important
à la Chambre; il a pu rassembler, dans l’édition qu’il a fait paraître
de ses œuvres, quelques discours, d’ailleurs d’une belle tenue et
noblement pensés. Nous n’avons pas très envie de les connaître. Nous ne
sommes pas du tout disposés à nous faire des illusions sur la carrière
parlementaire de l’homme qui a écrit les lettres que nous avons lues.
Nous savons, sur sa vie publique, tout l’essentiel: c’est qu’il a bien
regardé les gens et les partis de son temps et que cette vue l’a
attristé. Comme, par ailleurs, la part de son intelligence est assez
belle, il ne nous déplaît pas qu’à la Chambre, à défaut d’un grand
talent, il nous ait montré sa souffrance. La souffrance de Tocqueville a
deux sources. Elle vient de la terreur que lui inspira, toute sa vie, le
fait «providentiel» de la démocratie. Elle vient aussi, et c’est plus
honorable pour sa tête et pour son cœur, du don qu’il avait de voir au
fond des âmes. Sa douleur en face des partis, c’était la forme aiguë de
sa clairvoyance.