Alexis de Tocqueville, quelques mois après la publication de sa
_Démocratie en Amérique_, c’est-à-dire alors que la gloire lui souriait
et que semblait l’attendre un avenir chargé d’honneurs, fit discrètement
le mariage le plus modeste et le plus singulier: il épousait une
Anglaise sans beauté, sans naissance, sans fortune, et, ce qui achève de
dérouter, sans aucune fraîcheur, puisqu’elle avait neuf ans de plus que
son fiancé et les dents jaunes. Cette aventure eut sur la destinée de
Tocqueville une influence dont il ne cessa de se louer, mais sur
laquelle nous, qui payons les fautes des hommes de ce temps-là, nous
ferons peut-être des réserves.
Marie Mottley, dont les parents habitaient Stonehouse, dans le
Devonshire, vivait à Versailles, en compagnie de sa tante, Madame Belam,
quand, à la fin de 1828, trois jeunes gens, Alexis de Tocqueville,
Gustave de Beaumont et Ernest de Chabrol, devinrent ses voisins. Où,
comment, fit-on connaissance? Je n’ai pu, malgré les plus indiscrètes
recherches, trouver la moindre trace des premières rencontres entre
cette jeune fille et ces jeunes gens. Ce qui est sûr, c’est qu’un peu
plus tard Alexis écrivait d’Amérique à Marie les lettres les plus
tendres et que déjà ils avaient lié leurs cœurs. Au retour il était
célèbre, et d’autres que lui eussent délaissé la compagne des jours
modestes. Il força le consentement de son père et de ses proches. Marie
Mottley alla quelque temps à Boulogne-sur-Mer, où elle abjura le
protestantisme, puis le mariage eut lieu à Saint-Thomas d’Aquin, le 26
octobre 1836.
Qui était-elle? De toutes les recherches que j’ai faites ou fait faire
tant à Stonehouse qu’à Portsmouth, qui semble avoir été le berceau de la
famille, je n’ai tiré que des renseignements incertains. Elle avait un
grand nombre de frères, dont plusieurs servirent dans la marine. On
disait, dans l’entourage de la vieille Madame Belam, que Marie était la
seule fille parmi onze enfants, ce qui était inexact, car j’ai retrouvé
les traces de trois au moins de ses sœurs. On ajoutait que ses parents
l’avaient confiée, à quatre ans, à cette tante, qui était veuve et seule
au monde. Mais cette mère adoptive, que faisait-elle en France? A
Chamarande, où elle se retira après le mariage de sa nièce, il paraît
qu’on l’appelait irrévérencieusement la pharmacienne. Dans les journaux
de Portsmouth, vers 1825, on trouve bien aux annonces des _Belam’s pills
and remedies_, mais aucun annuaire local ne porte l’indication d’un
_chemist_ répondant à ce nom de Belam. Le certain, c’est que Tocqueville
dut bousculer violemment, pour se marier ainsi, les préjugés de sa race.
Sans doute eut-il, pour prendre un tel parti, des raisons graves, disons
des raisons nobles. Il semble qu’il en ait été hautement récompensé. Pas
nous, car cette étrangère, restée puritaine, ne pouvait manquer d’être
sourdement hostile à la société à la fois conservatrice et primesautière
à laquelle appartenait Tocqueville par sa naissance. Et celui-ci, dont
la mission, la mission providentielle, pour parler son langage, était de
demeurer parmi ses pairs et d’initier ces hommes d’ordre à la liberté,
fut probablement incité à les tenir pour incorrigibles et peu dignes
d’attention, dès le jour où il décida de faire de la politique,
c’est-à-dire dès Versailles et les premiers regards jetés sur lui par
cette fille aux yeux sévères.
Elle a laissé le plus mauvais souvenir à ceux qui n’ont pas pénétré dans
son âme. Par contre, ceux qui étaient dans l’intimité du ménage l’ont
aimée et grandement respectée. A la juger sur les dehors, on ne pouvait
que se fâcher ou sourire. Autoritaire, têtue, sèche, elle garda toujours
un fort accent anglais, et s’obstina à mettre au féminin les canapés et
les pianos de ses belles-sœurs, qui pouffaient en se cachant du mari;
elle mangeait avec une lenteur qui désespérait son ardent compagnon de
table; un jour, comme elle n’en finissait pas de grignoter du pâté,
Alexis se leva, lui prit son assiette et la jeta sur le parquet.
«Redonnez-moi encore du pâté», dit-elle d’une voix sereine au
domestique. Dans le ménage c’était elle qui commandait, et la langue
courante était l’anglais. Ils n’eurent pas d’enfants, mais on a conservé
dans la famille le souvenir de toute une série de chiens, de roquets,
qui furent choyés tour à tour comme des fils, dont il fallait prendre
des nouvelles quand ils tombaient malades et que, morts, on dut pleurer.
Et voilà, de cette Anglaise perdue parmi des Français nés moqueurs, tout
le mal qu’on a pu dire.
Sous cette enveloppe ni séduisante, ni sympathique, Tocqueville trouva
une âme digne de la sienne et ce n’est pas un mince éloge. Il y eut des
scènes entre ce mari et cette femme, et tous deux, qui avaient mauvais
caractère, ont dû vivre parfois, en tête à tête, des journées, peut-être
des semaines assez maussades. Mais leur correspondance vaudrait qu’on la
publiât tout entière pour l’édification et aussi l’enchantement de nos
ménages.
«Je te jure, mon amie chérie, que je crois que mon amour pour toi me
rend meilleur. En pensant à toi, je sens que mon âme s’élève...»
«Il y en a qui regardent le monde comme une salle de bal, et moi je suis
sans cesse tenté d’y voir un champ de bataille, où chacun se présente à
son tour pour combattre, recevoir des blessures et mourir. Et je crois,
je le crois en vérité, que cela me donne pour aimer une énergie que
n’ont pas les autres hommes.»
«... Je n’éprouve jamais une impression honorable que je ne sois sûr de
te trouver en sympathie, et c’est un de tes plus grands charmes à mes
yeux, mon amie chérie, c’est un présent inestimable de Dieu qu’une femme
qui vous attire sans cesse vers le bien et vous y retient...»
«... Si je deviens grand un jour, ce que j’espère, Dieu seul saura sans
doute jamais à quel point cela aura été ton ouvrage...»
«... Tu choisis avec un art adorable parmi toutes les choses que tu
pourrais me dire celles qui sont de nature à adoucir et à rendre moins
pénibles mes pensées... Oh! mon amie, tout ce soin, tout cet effort,
crois-le, ne sont pas perdus. Le souvenir s’en grave dans mon cœur; il
s’ajoute à tous ceux qui font de toi l’être unique, mon ange gardien,
mon tout. Car que serais-je sans toi? L’expérience du monde commence à
me montrer de tous côtés des horizons bornés; plus je vis, plus je
m’arrête et je m’enfonce dans cette pensée, que le seul bien solide et
réel que je possède sur la terre, c’est notre attachement mutuel; c’est
l’union si extraordinaire de nos deux âmes; c’est le charme dont tu
environnes mon existence...»
Ils s’écrivaient dès qu’ils étaient loin l’un de l’autre, avec autant de
fidélité que de ferveur. Et je pourrais citer telle lettre qui commence
de cette façon charmante: «Quoique je t’aie écrit ce matin, je veux le
faire encore...» Il existe beaucoup de lettres, toutes inédites, de
Tocqueville à sa femme. Il leur arrivait, en effet, trop souvent d’être
séparés. La situation du ménage était modeste et les menues misères
d’argent fréquentes. On n’avait qu’une maison, le château de Normandie,
et, pendant les sessions parlementaires, on vivait en quelque
appartement meublé, ce qui devait être fort onéreux, ou bien, dans les
petites années, à l’hôtel, et Madame de Tocqueville demeurait alors à la
campagne.
Il souffrait, quant à lui, de ces séparations; car il avait besoin
d’elle. C’est surtout, a-t-il écrit dans ses _Souvenirs_, «dans les
moments de difficultés et de périls que son courage et son grand sens me
sont de secours.» On trouve dans sa correspondance avec ses amis des
témoignages nombreux du culte qu’il lui rendait. Un an après son
mariage, il écrivait à Louis de Kergorlay une lettre qu’il faut citer,
parce qu’elle contient, à peu près dans les mêmes termes, les hommages
qu’il n’a cessé de lui rendre jusqu’à sa mort.
«... Je ne puis te dire le charme inexprimable que j’ai trouvé à vivre
ainsi continuellement avec Marie, ni les ressources nouvelles que je
découvrais à chaque instant dans son cœur. Tu sais qu’en voyage plus
encore qu’à l’ordinaire je suis inégal, irritable, impatient. Je la
grondais bien souvent et presque toujours à tort; et dans chacune de ces
circonstances je découvrais en elle des sources inépuisables de
tendresse et d’indulgence; et puis je ne saurais te dire quel bonheur on
éprouve à la longue dans la compagnie habituelle d’une femme chez
laquelle tout ce qu’il peut y avoir de bien dans votre âme se réfléchit
naturellement et paraît mieux encore. Quand je fais ou dis une chose qui
semble complètement bien, je lis aussitôt dans les traits de Marie un
sentiment de bonheur et de fierté qui m’élève moi-même. De même que,
quand ma conscience me reproche quelque chose, j’aperçois immédiatement
un nuage dans ses yeux. Quoique maître de son âme à un point rare, je
vois avec plaisir qu’elle m’intimide; et tant que je l’aimerai comme je
fais, je suis sûr de ne jamais me laisser entraîner à quelque chose qui
ne soit pas bien[38].»
[38] _Œuvres_, t. V, p. 328.
Quoiqu’on ait dit des amitiés de Tocqueville, le culte qu’il portait à
sa femme primait tous les autres. Il lui écrivait, le 6 décembre 1841:
«Beaumont me témoigne comme toujours la plus vraie et la plus utile
amitié. Je suis sûr qu’il la ressent. Toutefois ce n’est plus là
l’amitié du premier âge, mais cette autre amitié de l’âge mûr, qui se
retient sans cesse et cache toujours plus de l’âme qu’elle n’en montre.
Je fais plus ou moins la même remarque auprès de tous mes amis... Et
cela me prouve qu’il n’y a qu’un seul sentiment dans lequel le cœur
puisse se confier complètement et se mettre à l’aise, c’est l’affection
mutuelle qui naît dans un bon et tendre ménage.»
Voilà une sage, une grande formule, qui mérite qu’on lui donne de la
publicité. Elle est d’un écrivain qui ne pensait pas à la légère et
pesait ses mots. La femme qui l’a inspirée a droit à des égards. Et
quoiqu’elle ait fâcheusement entretenu la méfiance de Tocqueville à
l’endroit d’une France traditionnelle qu’elle ne pouvait pas aimer, nous
lui saurons gré d’avoir été pour lui plus qu’une femme, son premier ami.
Le second ami, ce fut Gustave de Beaumont, que plusieurs fois déjà nous
avons nommé. Si je prétendais écrire une histoire solennelle et
définitive d’Alexis de Tocqueville, je m’interdirais tout jugement
passionné sur lui-même et sur ses proches, et sans doute parlerais-je
avec une aimable gravité de ce Beaumont, qui fut le noble et charmant
compagnon de toute sa vie. Mais je n’aime pas Beaumont; je crois que son
influence sur Tocqueville a été mauvaise, et je préfère le dire. Il est
resté dans mon esprit, après le long commerce que, pour préparer ce
travail, je viens d’avoir avec lui, le joueur de flûte du voyage vers
l’Amérique. Il a passé sa vie à célébrer la liberté, mais sur un mode
grêle et ennuyeux. Il professait, avec une conviction louable, mais
terne, ce que son ami sentait avec éclat. Il ne comprit pas un seul jour
que celui-ci était un libéral de l’espèce particulière que nous avons
dite. Lui qui l’était suivant la formule la plus courante, celle qui
consiste à céder par principe aux partis de désordre, eut sur
Tocqueville un ascendant fâcheux. Il en fit, comme on disait déjà, un
homme de gauche, que nous allons voir se débattre dans une carrière
politique irritante et stérile.
J’ai un autre grief contre Gustave de Beaumont: c’est d’avoir été un
éditeur peu scrupuleux des œuvres de son ami. Tocqueville étant mort
avant sa femme, celle-ci, devenue légataire de tous les papiers et
documents laissés par son mari, les légua à son tour à Beaumont. Elle
n’aimait pas sa belle-famille et le lui marqua par cet acte disgracieux.
C’est donc à Beaumont que revint le soin de publier la correspondance
laissée par le grand homme. Il s’acquitta de ce travail avec une grande
piété, mais en prenant avec le texte des libertés vraiment intolérables.
Non seulement il a tronqué des lettres, ou corrigé, amendé, refait des
passages entiers; mais il n’a pas craint de fabriquer tantôt une seule
lettre avec deux ou trois, et tantôt deux ou trois avec une seule. Le
souci qui apparaît dans ces tripotages est presque toujours d’adoucir,
d’estomper, de remplacer de vives couleurs par de la grisaille. Si nous
vivions en d’autres temps et qu’il fût possible de publier encore, comme
on faisait si facilement autrefois, de gros volumes de correspondance,
il y aurait plaisir à livrer au public, non seulement les innombrables
lettres inédites que j’ai pu recueillir soit auprès de la famille de
Tocqueville ou des héritiers de Gustave de Beaumont, soit chez les
descendants de tous ses correspondants, Kergorlay, Chabrol, Dufaure,
Corcelle, Lanjuinais, J.-J. Ampère, Duvergier de Hauranne, Circourt,
Molé, Odilon Barrot, Madame Swetchine, Montalembert, Lamoricière, et, à
l’étranger, Stuart Mill, Reeve, Senior, Grote et sa femme, mais à
rééditer, en les restituant dans leur vrai texte, toutes celles qu’a
données et maquillées Gustave de Beaumont dans son édition. Souhaitons
qu’on le puisse faire un jour. Et puisons nous-même, en attendant, dans
ce trésor. Nous y verrons de quels amis rares Tocqueville avait su
s’entourer, et comment il les traitait.
* * * * *
Les plus curieuses lettres du début de sa vie publique sont sans doute
celles que je n’ai pas réussi à atteindre et que peut-être on ne
découvrira jamais. Mais Tocqueville, pour celles-là, avait fait des
brouillons. Son correspondant méritait des égards. L’auteur de la
_Démocratie en Amérique_, alors âgé de trente et un ans, estimait, si
célèbre qu’il fût déjà, qu’il ne pouvait écrire au courant de la plume à
M. Royer-Collard. Ces brouillons, que j’ai retrouvés, nous avons toutes
les bonnes raisons de croire que Tocqueville en a envoyé la copie à leur
destinataire, puisque nous possédons les réponses de celui-ci.
Royer-Collard ressentait pour le caractère du jeune Tocqueville de
l’amitié et du respect. «Cette amitié, lui écrivait-il un jour[39], a
mis dans ma vieille vie un intérêt qui lui manquait.» Et, dans la même
lettre, il traitait deux sujets chers à Tocqueville: il disait du bien
de l’honnêteté en politique et du mal de M. Thiers. «La politique hors
de la morale n’est qu’un jeu de dupes et de fripons... Je ne sais,
ajoutait-il aussitôt, si vous avez lu une histoire de la Révolution en
dix volumes de l’ex-président du Conseil; c’est la thèse contraire à la
nôtre. Comme l’auteur n’est pas naturellement méchant ni pervers, il
succombe souvent sous la difficulté, mais sans se révolter jamais; c’est
dans ce mauvais livre la seule victoire de l’honnête sur l’utile.» Et
voici la réponse de Tocqueville: «Vous me parlez du livre de M. Thiers,
Monsieur, et vous me demandez si je l’ai lu. C’est un des premiers
ouvrages politiques qui me soient tombés sous les mains après être sorti
du collège. J’étais dans tout l’élan des sentiments honnêtes qui sont
naturels à la jeunesse et, de plus, les traditions de famille avaient
conservé sur mon imagination leur vivacité première. L’histoire de la
Révolution me causa donc un dégoût profond et la plus violente
antipathie pour son auteur. Je regardais M. Thiers comme le plus pervers
et le plus dangereux de tous les hommes. L’été dernier, lors d’un voyage
que j’ai fait à Paris, je l’ai rencontré un jour dans une maison tierce;
j’ai eu longtemps l’occasion de parler avec lui, car il a bien voulu
faire beaucoup de frais en ma faveur. Je l’ai trouvé au-dessus et
au-dessous de ce que je pensais. Je lui supposais à tort un dégoût
naturel pour le bien; je croyais qu’à utilité égale il préférait le mal;
et je pense maintenant que seulement le bien lui est indifférent; d’une
autre part je lui accordais un certain génie machiavélique dans la
pensée, dont j’avoue que je n’ai pas trouvé la trace. Il m’a paru
exploiter spirituellement et superficiellement un petit nombre de lieux
communs. Son principal mérite, et c’en est un grand, m’a semblé être de
donner un tour heureux et simple ou une forme pratique à des sentiments
peu élevés et à des pensées vulgaires, de telle sorte que les hommes
médiocres qui l’entendent doivent le considérer comme le plus bel idéal
qu’ils puissent se proposer et ne peuvent manquer de se sentir, en
l’écoutant, contents d’eux-mêmes et de lui. Voilà, Monsieur, les
impressions que m’a laissées cette entrevue. Je ne sais si je me trompe.
En tout cas, je vous prie de me garder le secret, car je n’ai pas plus
envie de faire de M. Thiers mon ennemi que mon ami...»
[39] Inédite du 19 nov. 1836. Archives du Comte Ch. de Tocqueville.
Notez qu’il ne s’agit pas, entre ce vieillard et ce jeune homme, de cet
autre débat sur la morale et la politique qui a pour objet de déterminer
si on doit opposer les préceptes évangéliques au salut public. Je crois
que Tocqueville, homme de gouvernement, eût, pour servir l’État, commis
d’un cœur léger de grands péchés. Mais il ne voulait pas que les gens
chargés du bien général eussent l’âme basse et que leurs procédés de
gouvernement fussent tortueux. Ils étaient d’accord là-dessus tous les
deux. Parlant de l’Ancien Régime, Royer-Collard écrivait à son ardent
correspondant: «Ce n’est pas la vieille forme de la société que je
regrette, mais les hommes qui en sortaient; les esprits, les âmes, les
caractères. Il me faut _de la grandeur, n’en fût-il plus au monde_; je
ne redemande pas assurément les privilèges de la noblesse, mais je
redemande _le gentilhomme_, et je ne le retrouve pas dans notre
société.» Il le retrouvait en Tocqueville. Celui-ci, mis en confiance,
découvrait volontiers son âme à un tel homme. Un jour, à la veille des
élections qui devaient, pour la première fois, le porter au Parlement,
il écrit à Royer-Collard: «Je désire être nommé, car je n’ai point pour
le succès cette indifférence que vous m’exprimiez un jour, je l’avoue.
Je ne suis pas froid, comme il serait plus sage de l’être, aux discours
des hommes. Je ne voudrais point brûler le temple d’Éphèse pour qu’on
parlât de moi, mais j’avoue qu’une grande et belle réputation, acquise
par de beaux et bons moyens, m’a toujours semblé le plus précieux bien
de ce monde et le seul qui valût le sacrifice de son temps, de ses
forces, et même au besoin de sa vie.» Et ils renchérissent volontiers à
tour de rôle sur ce thème de la belle honnêteté. Royer-Collard lui écrit
le 16 septembre 1836[40]: «Vous avez trop raison; l’utile, exploité par
la plus grande habileté, est encore au-dessous de l’honnêteté, non
seulement comme but, mais comme moyen. J’ai passé ma vie dans cette
comparaison; l’expérience a toujours prononcé pour l’honnête.» Et
Tocqueville répond le 30 octobre: «J’ai toujours pensé qu’à égalité de
capacité, on finirait par réussir dans ses desseins plus sûrement encore
en restant honnête qu’en ne l’étant pas, si on ne se lassait pas si vite
de l’être.» Par ce dernier trait d’une saisissante vérité, il montre
qu’il ne poursuit pas une chimère et que, s’il croit au succès de la
vertu, il connaît les conditions humaines de ce succès. Il faut, à
l’honnête homme qui veut l’emporter sur les autres, plus que ne dit
Tocqueville: il lui faut un plus grand génie qu’à ses rivaux; en tout
cas, à génie égal, plus de patience. Et si je relève cette formule
admirable, c’est que lui-même y a conformé sa vie, et que la fortune,
nous le verrons, fut à la fin contrainte de saluer plus bas que les
autres cet honnête homme.
[40] Inédite. _Ibid._
Il voulut un jour lire Machiavel. Dès le livre fermé, il écrivit à
Royer-Collard: «Il y a dans cet ouvrage un grand étalage de
scélératesse; on y professe savamment l’art du crime en matière
politique; c’est une machine très compliquée, dont l’astuce, la
fourberie, le mensonge forment les ressorts; mais à quoi tout cela
aboutit-il, après tout? Il me semble que je vois à chaque instant
l’élève de Machiavel qui s’embarrasse lui-même dans ses propres rêts; en
voulant se fortifier d’un côté, il se découvre par quelque endroit; ses
héros ne sont jamais assez habiles pour qu’on ne voie pas qu’ils sont
habiles; leurs trahisons ne sont jamais assez cachées pour qu’ils ne
passent enfin pour des traîtres; s’ils connaissent les faiblesses et les
turpitudes des humains, ils n’ont jamais l’air de se douter qu’il existe
au fond du cœur des hommes un sentiment vague, mais puissant, de
justice, qui tôt ou tard se fait jour.» Il conclut en constatant qu’on
«ne saurait être plus laborieusement criminel et qu’assurément il serait
encore moins difficile de se tirer d’affaire en étant simplement
honnête.» Là-dessus son siège est fait. Il n’en démordra pas de sa vie.
Et nous trouverions, à travers sa correspondance avec tous les autres,
les amis de sa jeunesse qu’il a gardés jusqu’à sa mort, et ceux de sa
maturité, le même enthousiasme pour le bien et ceux qui le servent, le
même dégoût pour toute bassesse. La seule différence, c’est que, n’ayant
pas, pour ces correspondants moins solennels, écrit d’abord ses lettres
au brouillon, il y a mis plus d’élan, des formules plus vives et
quelquefois d’étonnantes maximes, qui resteront dans la mémoire des
hommes. Vers la fin de sa vie, écrivant à Kergorlay, qui fut pour lui un
ami moins présent, mais plus tendre, que Beaumont, et plus près de son
cœur d’aristocrate, il lui disait: «Je compare l’homme à un voyageur qui
marche sans cesse vers une région de plus en plus froide et qui est
obligé de remuer davantage à mesure qu’il va plus loin. La grande
maladie de l’âme, c’est le froid.» Vous vous souviendrez de ce mot quand
je parlerai de ses derniers moments. Et peut-être penserez-vous avec moi
que cet homme, dont l’âme avait si grand besoin de chaleur, est en effet
mort de froid.
Il ne trouvait pas de ces formules ardentes quand il écrivait à
Beaumont. Il est probable que celui-ci, quand d’aventure son ami se
haussait avec lui à un certain ton, prenait peur. Il est certain en tout
cas qu’il biffa, dans l’édition qu’il nous a laissée de la
correspondance de Tocqueville, ce beau passage d’une lettre qu’il avait
reçue de lui le 6 juillet 1836: «C’est une chose bien difficile que
celle que nous entreprenons. Rester soi-même au milieu des partis qui
divisent son pays; réhabiliter l’honnêteté en politique dans une nation
qui est devenue presque indifférente sur le bien et sur le mal et qui
n’adore que le succès, ce n’est certes pas là une petite entreprise.
Mais qu’importe? Il vaut encore mieux échouer en faisant cela, que
réussir autrement.»
Je n’en finirais pas si je voulais donner seulement une idée de ce qu’on
découvre dans cette correspondance de Tocqueville, si vivante, si
chargée d’idées et d’émotions, et si nombreuse. J’ai retrouvé un millier
de lettres inédites, dont la plupart mériteraient d’être publiées et
j’en pourrais signaler des quantités, peut-être d’autres milliers, que
leurs détenteurs, on ne sait pourquoi, veulent garder secrètes. Heureux
temps, où l’on pouvait, où l’on savait écrire; heureux homme, qui
jouissait à plein cœur des plaisirs de l’amitié.
A plein cœur? Ici, je vais faire une observation qui étonnera d’abord,
mais qu’on me pardonnera si l’on veut suivre ma pensée jusqu’au bout. Je
ne crois pas que le cœur ait eu la première part dans les amitiés de
Tocqueville. Je ne crois pas d’ailleurs que l’amitié soit nécessairement
et surtout une affaire de cœur. J’ai été amené à réfléchir sur la nature
des sentiments de Tocqueville à l’égard de ses amis en lisant ses
_Souvenirs_, dont nous allons parler dans un instant, et où sont
démasqués, en des portraits d’une vérité âpre et quelquefois féroce,
tous ceux avec qui il a entretenu, avant et après avoir porté sur eux de
tels jugements, la correspondance la plus intime et apparemment la plus
amicale.
Cet honnête homme avait-il donc l’âme d’un fourbe? Fort loin de là, mais
les amitiés masculines sont d’abord un commerce de l’esprit. Elles
n’existent qu’entre gens cultivés ou, pour le moins, diserts. L’amour
peut se complaire dans le silence; l’amitié, point. Ce sont les
conversations qui l’entretiennent et qui la vivifient. Les paroles sont
aussi nécessaires pour faire des amis que le bois ou le charbon pour
faire du feu. Tocqueville a été recherché par beaucoup d’hommes
distingués, parce qu’il avait toujours quelque chose à leur dire ou à
leur écrire.
Ces hommes prenaient plaisir à l’entendre ou à le lire, mais aussi
s’attachaient à lui. Ce n’étaient pas seulement des curieux, mais
vraiment, à divers degrés, des confidents. C’est qu’au commerce de leurs
esprits un autre s’ajoutait alors: celui de leurs âmes. Je ne dis pas de
leurs cœurs. Il ne peut pas être question de tendresse entre des hommes,
mais de confiance, c’est-à-dire d’un sentiment plus puissant et d’une
qualité plus sûre. En amitié, il faut que l’un des deux au moins soit
honnête, et qu’il porte l’autre à des hauteurs, où, détaché des misères
et de la boue du monde, on n’ait, en se regardant dans les yeux, qu’à
s’admirer.
En amour aussi, d’ailleurs. Ce qui déshonore le théâtre contemporain,
c’est que tous les amants qu’on met à la scène ont l’âme basse. Dans la
vie, les grands amoureux sont d’abord des êtres nobles, et la droiture
foncière de Tocqueville, qui aurait pu le mieux servir en politique, a
du moins fait de lui le mari le plus heureux et le plus rare des amis.