LA LIBERTÉ

La liberté, c’est-à-dire la faculté de faire ce qu’on veut, n’existe

pas: voilà ce qu’on peut avancer de plus certain sur la matière.

Ce qui existe, c’est la servitude de tous les hommes, même les plus

fiers, à l’égard des lois: lois morales, lois naturelles, lois humaines.

Ainsi réduits en esclavage, tout ce que nous pouvons faire est d’opter

entre les deux manières de servir: la manière noble et la manière

dégradante.

En 1857, l’Empereur Napoléon III visitait une ville de Cotentin;

Tocqueville observa que l’évêque, allant au devant du maître, jeta fort

peu d’eau bénite sur les fidèles qui se pressaient et lança tout le

goupillon à la tête de Sa Majesté: voilà la mauvaise manière.

Aux premiers temps de l’Église, les évêques, pour le service de Dieu,

allaient au martyre: c’était la manière noble.

Il n’y a pas de liberté, mais des degrés dans la servitude, et l’on

peut, sous le joug, être un héros ou un laquais: au regard du laquais,

le héros est un homme libre.

La seule affaire est de distinguer la bonne et la mauvaise obéissance,

c’est-à-dire de reconnaître, parmi les lois, celles auxquelles il est de

la nature de l’homme de se soumettre. Il peut y avoir du mérite, de

l’héroïsme même, à céder, par raison, à ces lois inéluctables. On commet

une faiblesse en se pliant bénévolement aux autres. L’homme libre ne

prodigue pas sa docilité.

Mais où sont les lois nécessaires?

Dans l’ordre matériel, elles existent, c’est indéniable: ce sont les

lois naturelles. La pesanteur est une loi qu’il faut subir bon gré mal

gré. Si l’on se révolte contre elle, on n’est pas pour cela un homme

libre; on est un fou. Il n’y a que les fous qui s’élancent dans les airs

par la fenêtre. Les gens raisonnables acceptent l’obligation de passer

par l’escalier, afin d’aller trouver la rue. Ils savent que l’humiliant

esclavage n’est pas d’obéir à la loi qui les rive au sol. La

connaissance d’autres lois les aiderait à conquérir les airs, sans

violer la pesanteur; mais ils ne connaissent pas encore ou connaissent

mal ces autres lois: voilà la faute. Il y a des gens hardis et des

savants, qui consacrent leur existence à les chercher; dès qu’ils les

ont formulées, des industriels s’ingénient à les appliquer, c’est-à-dire

à s’y soumettre. On appelle cela le progrès, ce qui prouve que, dans

l’ordre matériel, le dernier mot du progrès n’est pas la liberté, mais

la servitude intelligente de l’homme à l’égard des lois

inéluctables[17].

[17] Ce passage figure à peu près textuellement dans un autre ouvrage,

les _Méditations dans la Tranchée_, que j’ai fait paraître en 1916

chez Payot (pp. 52 et 53). Mais ce n’est pas aujourd’hui que je me

copie moi-même. Ce fut en puisant, tandis que j’écrivais mon petit

livre de guerre, dans les notes que j’avais déjà rédigées sur la

liberté selon Tocqueville. J’aurais volontiers fait l’effort de

formuler ici avec d’autres mots la même idée. Mais ces mots me

paraissent exprimer exactement ce que j’ai à dire, et je prie qu’on

me pardonne de les maintenir.

Dans l’ordre moral, c’est la même chose. Sauf les anarchistes purs, qui

sont des fous, tous les hommes conviennent qu’il y a des lois. La

difficulté est seulement de les connaître. Là-dessus, chacun a son

fragile avis ou ses doutes, et c’est la Tour de Babel.

Il est toutefois une catégorie de gens qui peuvent se flatter de

posséder sur la matière des certitudes: ce sont les hommes religieux, et

plus spécialement, dans notre société occidentale et latine, les

catholiques romains. Pour eux, il n’y a pas d’hésitation: ils croient en

un Dieu, dont la loi est claire. Ils savent toute l’étendue de leur

esclavage et, du même coup, sa limite. Ils sont serfs en deçà,

affranchis au delà. Ce sont les plus asservis de tous les hommes et les

plus libres.

Dans l’antiquité, certains hommes devaient à leur naissance, à leurs

richesses, à leur génie, une belle indépendance; mais la masse humaine

était à la chaîne. Ceux mêmes qui émergeaient de la foule ne tenaient

pas de leur qualité d’hommes, mais des circonstances, la liberté

précaire dont ils jouissaient. Pour les autres, il était si peu question

de la dignité de leur nature, qu’on les considérait comme des choses. Le

Christ vint et changea tout cela. _Deposuit potentes de sede et

exaltavit humiles._ Il renversa d’un seul coup les faux maîtres et brisa

tous les liens. Il plaça chaque homme, même le plus misérable, en face

de la divinité. Il fit de ces objets vils des êtres de noblesse, de ces

esclaves des affranchis. Toutes les servitudes furent abolies, sauf une

seule: à la condition d’obéir à Dieu, chacun devint souverainement libre

à l’égard de ses semblables.

Alors s’ouvrit une ère, où, sous l’étroite autorité du maître de

l’Univers, régna cependant la liberté, la noble et généreuse liberté,

dont on parle toujours après vingt siècles, mais qu’on ne connaît plus.

Il n’y eut pas de joug, hormis celui de Dieu, qu’un chrétien ne secouât

fièrement. Le christianisme fut la première religion fière, et la fierté

la première vertu chrétienne. Braver les puissants de la terre; rester

le seul maître, après Dieu, de soi-même; regarder la mort avec

insolence: voilà les joies orgueilleuses, qui grandissaient les âmes et

faisaient les cœurs robustes.

La générosité fut une autre vertu des chrétiens. Quand le Christ releva

Marie-Madeleine avec des paroles de bonté, il remplit de stupeur les

hommes d’éducation païenne qui étaient là. C’est qu’il leur donnait deux

enseignements nouveaux. Il exaltait, dans la personne de cette femme

déchue, l’humanité elle-même et chacun fut prompt à considérer d’abord

avec ivresse son propre ennoblissement. Le maître entendait, en outre,

qu’ils considérassent désormais tous les hommes avec le respect dû à

leur nature ennoblie. Il leur commandait d’être généreux, en même temps

qu’ils étaient fiers. Il voulait qu’ils fussent à la fois des hommes

libres et, comme on pourrait dire, si l’usage n’avait donné à ce mot le

sens le plus équivoque, des «libéraux». La leçon fut comprise et bientôt

naquit cette admirable communauté chrétienne, où les fidèles connurent

l’honneur de placer à leur tête les plus dignes, et ceux-ci la gloire

d’être choisis pour leurs vertus par les plus nombreux.

La société moderne était fondée. Mais, sur ces chrétiens indépendants,

un maître incontesté régnait. Ils n’étaient aussi libres entre eux que

parce que Dieu les avait individuellement enchaînés à lui. L’obéissance

à la loi du Ciel était le prix de l’affranchissement sur la terre. On ne

pouvait pas plus concevoir la liberté sans religion, que la religion

sans liberté.

* * * * *

Lisez Tocqueville. Il a conçu la liberté à peu près comme faisaient ces

chrétiens.

Vous chercheriez en vain parmi ceux qui, de son vivant ou avant lui, ont

traité de la liberté, un maître dont la doctrine ressemblât vraiment à

la sienne. Il a appris tout seul à être libre et à vouloir que les

autres le fussent. Il est probable qu’il se prit à aimer la liberté dans

les premières années de son enfance, tandis que l’abbé Lesueur lui

expliquait le catéchisme.

«L’un de mes rêves, a-t-il écrit[18], le principal, en entrant dans la

vie politique, était de travailler à concilier l’esprit libéral et

l’esprit de religion, la société nouvelle et l’Église.» Il écrit encore:

«La véritable grandeur de l’homme n’est que dans l’accord du sentiment

libéral et du sentiment religieux, travaillant à la fois à animer et à

contenir les âmes...[19]»

[18] _Œuvres_, t. VI, p. 119.

[19] _Ibid._, t. VI, p. 232.

Je pourrais multiplier les citations. Que signifient-elles? Tocqueville

a-t-il voulu être quelque chose comme un catholique libéral? Un

catholique libéral est un catholique honteux, un catholique qui fait des

avances aux mécréants. Tocqueville était tout le contraire. Il disait:

«Je suis un mécréant»; et il faisait des avances aux croyants. Il ne

s’intéressait évidemment à la religion que comme moyen, non comme fin.

Sa fin était la politique, une politique d’hommes libres. Son moyen

était le catholicisme romain, avec ses dogmes et sa discipline. Il a eu

de la sympathie pour Montalembert, mais sous l’Empire et parce que la

même horreur de la servitude politique les rapprochait alors. S’il n’a

pas aimé Veuillot, c’est que leurs tempéraments se heurtaient; mais que

Veuillot fût tout à la servitude chrétienne, cela n’était point pour

scandaliser Tocqueville. Celui-ci voulait un clergé indépendant du

pouvoir civil et soumis à Rome. Il ne lui semblait pas que les

protestants fussent des chrétiens. Il considérait qu’une Église forte et

fière était la condition même de la liberté politique: «Je crois,

écrivait-il, que les fautes du clergé seront toujours infiniment moins

dangereuses à la liberté que son asservissement[20].» Et ce qu’il

redoutait le plus était une «sorte d’arrangement qui ferait du

gouvernement et de l’Église deux associés aux dépens de la liberté[21]».

[20] _Œuvres_, t. VI, p. 120.

[21] _Ibid._

Le fond même de sa doctrine était que le pouvoir politique peut être

d’autant plus modéré que les citoyens sont plus étroitement soumis à une

religion qui règle leurs mœurs. Tocqueville n’a guère cru à la vertu des

institutions et c’est d’ailleurs le procès, le gros procès, que peuvent

lui faire les amis éclairés de son caractère et de sa doctrine. Il aime

l’ordre, mais il compte, pour son établissement et son maintien, sur la

sagesse des hommes plus que sur la force publique. Et, pour rendre les

hommes sages, il attend tout de la religion seule.

C’est pourquoi il perd patience quand il voit le clergé, dont tout le

rôle politique devrait être d’affranchir les citoyens, donner l’exemple

de l’asservissement à César. Non seulement il ne veut pas de servitude

politique, mais il est prêt même à refuser, au nom de Dieu, toute

obéissance au maître. «Nous ne prenons ni l’un ni l’autre, écrit-il au

prince de Broglie[22], au pied de la lettre et comme règle de morale

publique, de rendre à César ce que nous lui devons, sans examiner quel

est César et quel est le droit et la limite de sa créance sur nous.»

[22] _Œuvres_, t. VI, p. 323.

Et sans doute est-ce au nom de la souveraineté populaire, au nom des

droits de l’homme, qu’il va contrôler la créance de César? Point. Il ne

connaît vraiment qu’une souveraineté: celle de Dieu.

Notez que Tocqueville n’est nullement un mystique ni un évangélique. Ce

fils de Normands austères, rigoristes, qui font penser aux puritains et

que le Jansénisme a certainement marqués un peu, croit en un Dieu sévère

et lointain, ordonnateur des grandes disciplines sous lesquelles il n’y

a qu’à courber le front. Et je ne le propose pas comme un écrivain

d’édification, mais comme un homme qui, au lieu de chercher sa loi en

lui, reconnaît celles qui le dominent.

La liberté, c’est, pour lui, le droit d’aller chercher ce Dieu et ces

lois par-dessus la tête des hommes. C’est, d’une façon plus générale, le

droit de faire sans entraves son devoir, notamment son devoir civique.

Il faut des lois, il faut des maîtres. Il n’y a aucun esclavage à obéir

aux lois sages, aux maîtres justes. Mais l’homme libre obéit à bon

escient. Il est d’abord un homme vertueux, fort, soucieux de sa

responsabilité, qui met le bien, y compris le bien public, au-dessus de

tout. C’est un honnête homme.

Cela étant, Tocqueville devait chercher d’abord les hommes libres parmi

ceux qu’on appelait alors les honnêtes gens. Il fut rapidement déçu.

Ouvrez son premier ouvrage. Au début même de l’introduction de la

_Démocratie en Amérique_, il s’exprime ainsi, parlant de la France:

«Où sommes-nous donc?

«Les hommes religieux combattent la liberté et les amis de la liberté

attaquent les religions; des esprits nobles et généreux vantent

l’esclavage et des âmes basses et serviles préconisent l’indépendance;

des citoyens honnêtes et éclairés sont ennemis de tous les progrès,

tandis que les hommes sans patriotisme et sans mœurs se font les apôtres

de la civilisation et des lumières.

«Tous les siècles ont-ils donc ressemblé au nôtre? L’homme a-t-il

toujours eu sous les yeux, comme de nos jours, un monde où rien ne

s’enchaîne, où la vertu est sans génie et le génie sans honneur, où

l’amour de l’ordre se confond avec le goût des tyrans et le culte saint

de la liberté avec le mépris des lois...?»

Voilà qui est peut-être écrit d’une manière un peu solennelle. N’y

faisons pas attention. Ces esprits nobles et généreux dont parle

Tocqueville, ces champions de la vertu, de l’honneur, de l’ordre, ces

hommes qui ne sont pas libres et qui devraient l’être: ce sont ses amis,

ses pairs, tous ses proches, hommes religieux.

Les autres, qui aiment la liberté et ne devraient pas l’aimer, ces âmes

basses et serviles, ces hommes sans patriotisme et sans mœurs: ce sont

les ennemis de la religion.

«Ce qui m’a le plus frappé de tout temps dans mon pays, écrit-il en 1836

à son ami Kergorlay, ç’a été de voir rangés d’un côté les hommes qui

prisaient la moralité, la religion, l’ordre; et de l’autre ceux qui

aimaient la liberté, l’égalité des hommes devant la loi. Ce spectacle

m’a frappé comme le plus extraordinaire et le plus déplorable qui ait

jamais pu s’offrir aux regards d’un homme, car toutes ces choses, que

nous séparons ainsi, sont, j’en suis certain, unies indissolublement aux

yeux de Dieu; ce sont toutes des choses _saintes_...[23]»

[23] _Œuvres_, t. V, p. 429.

Et il ajoute: «Je montrerai donc franchement ce goût de la liberté...

Mais, en même temps, je professerai un si grand respect pour la justice,

un sentiment si vrai de l’amour de l’ordre et des lois, un attachement

si profond et si raisonné pour la morale et les croyances religieuses,

que je ne puis croire qu’on n’aperçoive pas en moi _un libéral d’une

espèce nouvelle_, qu’on me confonde avec la plupart des démocrates de

nos jours. Voilà mon plan tout entier.»

Ce fut son plan jusqu’au bout. En 1857, quelques mois avant sa mort, il

écrivait encore à Corcelle: «Me trouvant dans un pays où la religion et

le libéralisme sont d’accord, j’avais respiré... Car depuis ma jeunesse,

la vue d’un spectacle différent pèse sur mon âme. J’exprimais ce

sentiment, il y a plus de vingt ans, dans l’Avant-Propos de la

_Démocratie_. Je l’éprouve aujourd’hui aussi vivement que si j’étais

jeune encore et je ne sais s’il y a une seule pensée qui ait été plus

constamment présente à mon esprit[24].»

[24] _Œuvres_, t. VI, p. 395.

Ce qui étonne, ce qui stupéfie et déconcerte Tocqueville, c’est que les

chrétiens, détenteurs de beaucoup de vertus privées, ne pratiquent pas

la vertu dans la vie publique comme ils l’observent à leur foyer, ne

soient pas des hommes libres en même temps qu’ils sont des honnêtes

gens. Car, dans la cité, la vertu première, c’est l’indépendance. Les

âmes timorées et sans noblesse croient que la liberté c’est le désordre,

la désobéissance, l’anarchie. Pour Tocqueville, à la fois fier et rangé,

la liberté a un nom: c’est la vertu.

Il y a dans sa correspondance deux lettres à Madame Swetchine, dont

l’importance est extrême; il y résume toute sa pensée sur ce point

essentiel. Qu’on me permette de les citer presqu’en entier: elles sont

admirables.

La première est du 10 septembre 1856.

«Il y a, écrit-il, ce me semble, dans la morale deux parties distinctes,

aussi importantes l’une que l’autre aux yeux de Dieu, mais que, de nos

jours, ses ministres nous enseignent avec une ardeur très inégale. L’une

se rapporte à la vie privée; ce sont les devoirs relatifs des hommes,

comme pères, comme fils, comme femmes ou maris... L’autre regarde la vie

publique: ce sont les devoirs qu’a tout citoyen vis-à-vis de son pays,

de la société humaine dont il fait spécialement partie. Me trompé-je en

croyant que le clergé de notre temps est très préoccupé de la première

portion de la morale et très peu de la seconde? Cela me paraît plutôt

sensible dans la manière de sentir et de penser des femmes. Je vois un

grand nombre de celles-ci qui ont mille vertus privées dans lesquelles

l’action directe et bienfaisante de la religion se fait apercevoir: qui,

grâce à elle, sont des épouses très fidèles, d’excellentes mères; qui se

montrent justes et indulgentes envers leurs domestiques, charitables

envers les pauvres... Mais, quant à cette partie des devoirs qui se

rapporte à la vie publique, elles ne semblent pas même en avoir l’idée.

Non seulement elles ne les pratiquent pas pour elles-mêmes, ce qui est

assez naturel, mais elles ne paraissent pas même avoir la pensée de les

inculquer à ceux sur lesquels elles ont de l’influence. C’est une face

de l’éducation qui leur est comme invisible. Il n’en était pas de même

dans cet ancien régime, qui, au milieu de beaucoup de vices, renfermait

de fières et mâles vertus. J’ai souvent entendu dire que ma grand’mère,

qui était une très sainte femme, après avoir recommandé à son jeune fils

l’exercice de tous les devoirs de la vie privée, ne manquait point

d’ajouter: «Et puis, mon enfant, n’oubliez jamais qu’un homme se doit

avant tout à sa patrie; qu’il n’y a pas de sacrifices qu’il ne doive lui

faire; qu’il ne peut rester indifférent à son sort, et que Dieu exige de

lui qu’il soit toujours prêt à consacrer, au besoin, son temps, sa

fortune et même sa vie, au service de l’État et du Roi[25].»

[25] _Œuvres_, t. VI, p. 338.

Un mois plus tard (20 octobre 1856), Tocqueville, écrivant toujours à

Madame Swetchine, précisait sa pensée:

«Je ne demande point aux prêtres, écrivait-il, de faire aux hommes dont

l’éducation leur est confiée ou sur lesquels ils exercent une influence,

je ne leur demande pas de faire à ceux-ci un devoir de conscience d’être

favorables à la République ou à la Monarchie; mais j’avoue que je

voudrais qu’ils leur disent plus souvent qu’en même temps qu’ils sont

chrétiens, ils appartiennent à l’une de ces grandes associations

humaines que Dieu a établies sans doute pour rendre plus visibles et

plus sensibles les liens qui doivent attacher les individus les uns aux

autres: associations qui se nomment des peuples et dont le territoire

s’appelle la Patrie. Je désirerais qu’ils fissent pénétrer plus avant

dans les âmes que chacun se doit à cet être collectif avant de

s’appartenir à soi-même, qu’à l’égard de cet être-là, il n’est pas

permis de tomber dans l’indifférence, bien moins encore de faire de

cette indifférence une sorte de molle vertu qui énerve plusieurs des

plus nobles instincts qui nous ont été donnés; que tous sont

responsables de ce qui lui arrive et que tous, suivant leurs lumières,

sont tenus de travailler constamment à sa prospérité et de veiller à ce

qu’il ne soit soumis qu’à des autorités bienfaisantes, respectables et

légitimes[26].»

[26] _Ibid._, t. VI, p. 346.

* * * * *

Tocqueville n’était pas un libéral comme les autres.

De la page que je viens de citer, il résulte d’abord qu’il voulait, non

pas exalter chaque individu, mais les unir entre eux pour le bien

public. Il entendait, en outre, chasser de leurs maisons les

indifférents et les dormeurs.

Il était ainsi, tout en servant mieux que personne la liberté,

proprement le contraire de ce qu’on est convenu d’appeler un libéral.

Car il n’était pas individualiste, alors que, par définition, les

libéraux le sont tous.

Et il n’aimait pas les égoïstes, alors que les libéraux le sont presque

tous, par tempérament.

* * * * *

Il eut quelque mérite à ne pas tomber dans l’individualisme. C’était une

doctrine dont le principe ressemblait, à s’y méprendre, au sien même.

Mais il a su voir que le détail par où il divergeait était essentiel.

Il a certainement pensé que l’homme libre était celui qui obéissait aux

lois supérieures seules. Il aurait pu penser, comme les individualistes,

que l’homme libre était celui qui obéissait à sa loi intérieure seule.

C’est presque la même chose et c’est plus commode. Il est certain que si

j’agis seulement suivant ma conscience, je suis indépendant à l’égard de

tous les hommes et de leurs lois: je suis libre.

L’avantage apparent d’une pareille définition, c’est qu’elle est bonne

pour tous les hommes, y compris ceux qui sont asservis à une religion.

La conscience de ceux-ci est régie par la loi de leur Dieu: ils ne

connaissent que cette loi. Les autres ignorent les lois divines, mais

trouvent, dans leur conscience, d’autres lois, qu’ils suivent. Et cette

docilité, comme celle des croyants, les libère des contraintes

illégitimes.

Mais Tocqueville n’a pas voulu faire de la philosophie. Nous ne traitons

pas ici d’une liberté abstraite: nous parlons de la liberté dont peuvent

réellement jouir les hommes que nous voyons en société.

L’homme qui disserte sur son «moi» peut considérer que la seule règle à

laquelle il soit tenu d’obéir est celle de sa conscience: le philosophe

est un sujet d’élite dont la conscience est supérieurement façonnée par

l’éducation et la méditation. Sa conscience lui dicte des lois

raisonnables. Il s’y plie: c’est fort bien.

Encore est-il quelquefois prudent de ne pas abandonner un homme libre de

cette espèce au milieu des autres hommes. Nous avons aujourd’hui des

penseurs à qui leurs consciences suggèrent de singuliers devoirs et de

fâcheuses révoltes. On a pu prêcher, au nom de la conscience humaine, le

mépris du drapeau et l’insurrection générale en temps de guerre.

Philosophiquement, on ne peut rien objecter à cela: tous les systèmes

sont discutables, peut-être même toutes les expériences sont-elles

légitimes. Humainement, c’est autre chose.

C’est qu’il y a plus d’un homme sur la terre. Nous sommes des millions,

qui devons vivre côte à côte. Une société libre est, nous dit-on

toujours, celle qui est organisée de telle manière que chacun y jouisse

de la plus grande indépendance sans dommage pour l’indépendance de ses

semblables. Pour assurer cette harmonie, sans laquelle nous serions

asservis les uns aux autres, il est nécessaire que nous suivions chacun

notre conscience, notre conscience seule; mais aussi que nos consciences

ne se heurtent point entre elles et soient des consciences parallèles,

soumises à une loi supérieure, la même pour toutes.

Et les sociétés qui ne trouvent pas cette loi dans une religion commune

sont vouées au despotisme, parce que, la loi nécessaire, ce n’est pas un

Dieu qui l’impose alors aux consciences, ce sont des hommes.

La conclusion n’est pas gaie pour les peuples modernes. Il n’y a pas de

liberté dans une société si chacun y possède une conception différente

du vrai et du faux, du bien et du mal. Et il n’y a aucun espoir d’y

introduire la liberté, parce qu’il faudrait d’abord y réaliser l’unité,

en exerçant sur les consciences une contrainte arbitraire qu’aucun homme

n’est qualifié pour imposer à ses pareils.

Tocqueville sentait cela. Comme les anciens humanistes, comme les

philosophes du libre examen, comme tous les sectateurs de l’éternelle

Révolution, il plaçait dans la conscience le suprême recours contre les

lois injustes. Il était donc tout près d’être un libéral de leur espèce.

Mais il n’omettait pas comme eux d’éclairer sa lanterne. Dans la

conscience, il plaçait un Dieu. Et quel Dieu? Celui de son enfance,

celui de ses ancêtres normands. Cela impliquait, pour cet homme libre,

la reconnaissance du Décalogue, l’acceptation d’une hiérarchie,

l’obéissance a des quantités de lois précises et impérieuses.

Aux lois qui nous dominent. Le monde a toujours été divisé, il l’est

aujourd’hui plus que jamais, en deux camps qui ne fraterniseront jamais.

Il faut choisir si l’autorité vient de Dieu ou du caprice des hommes.

Là-dessus on va d’un côté ou de l’autre de la barricade. Les catholiques

romains, parce que leur religion le commande, les peuples de langue et

de civilisation latines, parce que leurs traditions, leur tempérament,

la solidité de leur esprit les y portent, consentent à obéir à des lois

qu’ils n’ont pas fabriquées. Tous les autres,--et une partie de la

France s’est mise depuis la fin du XVIIIe siècle étourdiment à leur

remorque,--sont en révolte contre la nécessité de se plier à de telles

lois. Tocqueville, être libre plus qu’aucun autre, est resté dans le

premier camp, celui des hommes qui acceptent une discipline supérieure.

Mieux que cela, il a saisi toutes les occasions de marquer sa répulsion

pour les révoltés: il n’a pas aimé, je l’ai dit, les protestants, malgré

la ferveur de son culte pour les Américains et les Anglais; il a détesté

non seulement la doctrine, mais le nom même de l’individualisme; et,

s’il s’est laissé prendre volontiers au vocabulaire des libéraux, il

s’est tenu toute sa vie en garde contre leur métaphysique. Aujourd’hui,

où le conflit entre les deux camps a pris une ampleur tragique, où notre

pays représente l’intelligence ordonnée, soumise à ses lois impérieuses,

en face de toutes les révoltes, de toutes les barbaries déchaînées,

Tocqueville ne serait certainement pas dans le camp des libéraux, mais

dans celui de la France. Il était bien, suivant sa formule, «un libéral

d’une espèce nouvelle», d’une espèce qu’on n’avait jamais vue.

* * * * *

On avait vu, on voit encore, dans le camp soumis à l’ordre éternel et à

l’autorité, d’autres hommes qui se disent et se croient libres: par

exemple, ceux qu’on appelle aujourd’hui les catholiques libéraux.

Mais pour nourrir en soi tout ensemble le goût de l’autorité et celui de

la liberté, sans dommage pour l’une ni pour l’autre, il faut faire à

chacune sa part très nette. Tocqueville y pourvoit courageusement. Il

obéit aux lois de Dieu: voilà pour l’autorité. Il s’affranchit de toutes

les autres: voilà pour la liberté. Les catholiques libéraux ne font pas,

n’ont jamais fait, même les plus sages, cette distinction. Ils obéissent

à Dieu, quant à eux; mais ils concèdent que d’autres hommes, au nom de

la liberté, ne lui soient pas soumis: ils portent ainsi une atteinte

essentielle à l’autorité dont ils se disent les serviteurs. Et la

liberté qu’ils revendiquent, ce n’est pas de désobéir eux-mêmes aux

fausses lois; c’est que d’autres violent les lois justes. Il n’y a pas

d’hommes plus dissemblables entre eux que Tocqueville, incontestable ami

de l’ordre, et tous ceux-là, qui sont, sans y penser, des anarchistes.

* * * * *

Les individualistes sont d’ailleurs de diverses sortes. A côté des

philosophes et des raisonneurs, il y a les hommes pratiques. Ces

derniers ne s’occupent pas des droits imprescriptibles de la conscience

humaine. Ils demandent à vivre, en fait, en état de liberté. Leur

doctrine est à peu près celle du libéralisme économique: «Laissez faire,

laissez passer.» Ils disent plus simplement: «Qu’on nous laisse

tranquilles.»

Benjamin Constant, qui était de ceux-là, a écrit sur la liberté de très

belles pages. Il s’est occupé toute sa vie de détacher les individus les

uns des autres, afin de rendre chacun d’eux indépendant à l’égard de

tous et du pouvoir. «La liberté, disait-il, c’est, pour chacun, le droit

de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer, de

disposer de la propriété, d’en abuser même; d’aller, de venir, sans en

obtenir la permission et sans rendre compte de ses motifs ou de ses

démarches. C’est, pour chacun, le droit de se réunir à d’autres

individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le

culte que lui et ses associés préfèrent, soit, tout simplement, pour

remplir ses jours et ses heures d’une manière plus conforme à ses

inclinations, à ses fantaisies...[27]» On ne saurait mieux dire.

[27] _Œuvres_, t. II, p. 541.

Ayant écrit ces choses apparemment raisonnables, vous croyez que

Benjamin Constant se mit en devoir d’être libre? Non pas! Napoléon lui

ayant offert la servitude, il plia la tête avec un pieux enthousiasme.

Il fut dignitaire de l’Empire, et le plus heureux, le plus satisfait des

esclaves.

Ne dites pas que ce fut une défaillance; c’était une conséquence.

Il est banal d’affirmer que l’individualisme conduit à la servitude.

Mais on envisage ordinairement la question sous un seul aspect. Tout le

monde sait que, dans une société où chaque individu s’est isolé des

autres, la foule des citoyens ne forme plus un corps puissant, mais un

innombrable troupeau, dont chaque tête est sans force vis-à-vis du

pouvoir. L’individualisme, c’est l’humanité mise en poussière. Que

puis-je, séparé de tous les autres, contre un tyran? Je suis libre, mais

faible, quand le gage de la liberté, c’est la force vis-à-vis des

dominateurs.

Mais il y a pis. L’individualisme est absolument la même chose que

l’égoïsme: ce sont deux mots pour un seul objet. Et il va de soi qu’un

égoïste désire avant tout sa tranquillité. L’individualiste est celui

qui ne connaît que soi-même: il ignore les autres hommes. Il entend être

libre, ce qui signifie qu’on lui laisse la paix. Il ne faut pas demander

à un pareil homme de se mêler des affaires publiques. Il ne veut pas se

soucier de son prochain et il désire que les affaires de l’état, s’il

est vrai qu’un état soit nécessaire, marchent en dehors de lui, très

loin de lui. Que voulez-vous de mieux, pour un pareil homme, qu’un bon

tyran, ou même un mauvais, pourvu que ce tyran prenne seul toutes les

responsabilités et laisse mon égoïste à peu près en repos dans une molle

servitude? Ainsi l’individualiste, non seulement est sans force contre

le tyran, mais il aime la tyrannie et sa liberté consiste à se décharger

sur un maître du pesant devoir social.

Après cela, relisez la lettre à Madame Swetchine: «Chacun se doit à cet

être collectif (la patrie) avant d’appartenir à soi-même... A l’égard de

cet être-là, il n’est pas permis de tomber dans l’indifférence...» Et

lisez, du reste, toute l’œuvre de Tocqueville. Il s’indigne contre ces

avocats, ces juges, ces agriculteurs ou ces soldats «qui ne

s’intéressent plus, et surtout ne veulent plus s’intéresser qu’à la

petite affaire particulière dont ils s’occupent[28]». Il les compare à

«des laboureurs qui, las des travaux du jour, quittent leur champ la

tête basse, et regagnent leur demeure sans plus vouloir songer à rien

qu’à leur pitance ou à leur lit[29]». «Vous me peignez, écrit-il à son

ami Corcelle, vous me peignez cependant, de manière à faire venir l’eau

à la bouche, la satisfaction qu’on doit éprouver en dehors de l’arène

politique, sans colères, sans entraînements, jugeant chaque chose du

milieu d’une atmosphère de sérénité et d’impartialité éternelles; je

vous avoue qu’il me prend des envies de vous battre quand je vous

entends dire de ces choses. Morbleu! mon cher ami, ce n’est pas là de la

politique. Nous avons un but honnête et grand; et comment y tendre,

sinon par un effort passionné de ses amis et de soi-même[30]?»

[28] _Œuvres_, t. VI, p. 416.

[29] _Ibid._, t. VI, p. 417.

[30] _Ibid._, t. VI, p. 126.

Voilà donc un curieux libéral. Il n’est pas pour le libre examen des

philosophes. Il n’est pas non plus pour la libre insouciance des

économistes. Il ne veut pas qu’on puisse tout faire, ni qu’on se repose.

Il s’écrie, parlant des passions: «Je les aime quand elles sont bonnes

et je ne suis même pas bien sûr de les détester quand elles sont

mauvaises. C’est de la force; et la force, partout où elle se rencontre,

paraît à son avantage au milieu de la faiblesse universelle qui nous

environne. Je ne vois que poltrons qui tremblent à la moindre agitation

du cœur humain et qui ne vous parlent que des périls dont les passions

vous menacent. Ce sont, à mon avis, de mauvais bavards. Ce qu’on

rencontre le moins de nos jours, ce sont des passions, de vraies et

solides passions, qui enchaînent et conduisent la vie...[31]»

[31] _Œuvres_, t. VI, p. 115.

Quel rapport, direz-vous, entre les passions et la liberté? C’est que

l’homme libre de Tocqueville est celui qui se détache de tout le reste

pour se donner au bien public; qui rompt les chaînes inutiles pour

s’attacher avec passion à son devoir. Il y a d’ailleurs deux sortes de

liberté. Celles que concède ou refuse le pouvoir et celles qu’on prend

sur soi-même en s’affranchissant, par vertu civique, de la paresse, de

la peur, de toutes les bassesses humaines. C’est à cette liberté

intérieure que l’ardent Tocqueville attachait surtout du prix.

* * * * *

Il y a une sorte d’individualisme dont on ne se méfie pas et qui est

aussi funeste que les autres à la liberté.

Tocqueville, qui était vraiment un ennemi de l’individualisme sous

toutes ses formes et dont l’originalité fut de détester, justement parce

qu’il aimait la liberté, tout ce qui ressemblait à l’exaltation, tantôt

orgueilleuse et tantôt égoïste, de l’individu, démasqua un jour ce qu’on

est bien forcé d’appeler l’individualisme chrétien.

Les premiers chrétiens étaient libres, parce qu’ils savaient

s’affranchir, pour servir Dieu, de toutes les lois contraires à celle de

leur maître souverain. Poussez un peu leur doctrine. Au lieu de les

mettre tous ensemble sous la loi divine, prenez chacun d’eux isolément

et placez-le face à face avec Dieu. Vous avez, au lieu d’un peuple, une

série d’individus détachés les uns des autres et pratiquant, avec la

divinité, l’égoïsme à deux.

Il y a des individualistes qui prononcent avec orgueil: ma personne

consciente. D’autres disent cyniquement: mon repos. D’autres soupirent:

Dieu et moi.--En politique, ils se valent tous.

On peut ne pas aimer beaucoup l’un des moyens dont s’est servi

Tocqueville pour préciser sa pensée là-dessus. Il y a, dans sa

correspondance avec Kergorlay, une lettre assez vive contre _l’Imitation

de Jésus-Christ_. Gustave de Beaumont a eu soin de supprimer, dans son

édition, le nom du livre, et cela ôte quelque prix à la lettre[32]. J’ai

eu le manuscrit original sous les yeux. C’est bien de _l’Imitation_

qu’il s’agit. Si Tocqueville avait mieux connu ce livre admirable, il y

aurait trouvé la formule même de la liberté, telle qu’il aimait à la

concevoir: «O agréable et douce servitude de Dieu, par laquelle l’homme

devient véritablement libre.»

[32] _Œuvres_, t. VII, p. 129. Non seulement l’_Imitation_ n’est pas

nommée dans l’édition de G. de Beaumont, mais la lettre, qui fut

écrite en réalité en août 1857, y est, on ne sait pourquoi, datée de

Dublin, juillet 1835.

Il a, sans doute, été heurté par d’autres passages, et certes il n’en

manque point, qui peuvent, à la première lecture, scandaliser un esprit

inquiet comme le sien. Je cite au hasard: «La grande sagesse, c’est de

tendre au ciel par la voie du mépris du monde. (I.I)--Celui-là est

vraiment prudent, qui regarde toutes les choses de la terre comme du

fumier. (I.III)--Si vous voulez être ferme et avancer dans la vertu,

regardez-vous comme un étranger et un exilé sur la terre.

(I.XVII).--Comportez-vous sur la terre comme un voyageur et un étranger,

qui n’a point intérêt aux affaires du monde. (I.XXIII).--Il faut que

vous vous regardiez seul et que vous comptiez pour rien tout le reste.»

(II.V)

Il est certain qu’en les lisant mal on peut tirer de ces formules une

doctrine d’égoïsme implacable. L’_Imitation_ a-t-elle été écrite pour

des moines? Sa lecture, en tous cas, est profitable à tout le monde.

Mais c’est un manuel de vie intérieure: ce n’est pas un code de la vie

civique.

Il faut mettre l’_Imitation_ hors de cause. Ce qu’on peut blâmer, c’est

l’erreur d’une quantité de chrétiens, qui, sous prétexte de faire leur

salut et de mépriser les misères et les tentations du monde, prennent à

la lettre le conseil de «se regarder seul et de compter pour rien tout

le reste».

Là-dessus Tocqueville a raison.

Quand on vient implorer le dévouement d’une certaine sorte d’honnêtes

gens, on les trouve au coin du feu, jouissant de leurs vertus. Ils

répondent avec sérénité qu’il n’y a rien à tenter pour améliorer leurs

semblables. Jésus leur a dit: «Que vous importe ceci ou cela? Pour vous,

suivez-moi.» Sous prétexte d’écouter Dieu, ils se détournent des hommes.

Jésus, cependant, en brisant l’esclavage antique, en affranchissant les

humains les uns à l’égard des autres, n’a pas voulu leur apprendre à se

mépriser, mais à se respecter entre eux. Il avait si bien prévu que des

maladroits s’enorgueilliraient sans mesure d’avoir été libérés par lui,

qu’il a voulu immortaliser, sous les traits du pharisien, le type de ces

faux justes, enivrés de leurs vertus et contempteurs de la foule

pécheresse. Et l’on peut s’étonner que les détracteurs de la religion

aient habituellement donné leur effort contre les faux dévôts, au lieu

de s’en prendre aux mauvais dévôts, et que le _Tartufe_, qu’on ne

rencontre pas très souvent, ait usurpé la renommée du pharisien, dont la

société des gens de bien est encombrée.

* * * * *

Maintenant, pour assembler tout ce que nous avons dit, remontons à

l’abbé Lesueur et au catéchisme.

Un homme libre, dans la vie privée, est celui qui se garde des chaînes

du péché. Qu’on ne sourie pas: ce n’est pas seulement la vérité

chrétienne, c’est l’éternelle vérité. Nous ne sommes libres que dans la

mesure où nous obéissons à la loi morale. Un homme en faute n’est plus

un homme fier. Au lieu de dire qu’il est enchaîné, on peut dire, si on

veut, qu’on le tient par un fil ou qu’il traîne un boulet: c’est

toujours la même chose. Il n’est plus libre.

D’instinct, Tocqueville a transposé dans la morale publique cette vérité

de morale privée.

Un homme libre, en politique, est celui qui ne sert qu’un maître, le

bien public: encore faut-il, s’il secoue les autres jougs, qu’il accepte

allègrement celui-là.

Dans la vie domestique, la liberté consiste à ne connaître d’autre loi

que son devoir: ainsi dans la vie sociale la liberté peut-elle se

définir _le droit_ de faire son devoir.

Un libéral est celui qui revendique ce droit, _et qui en use_.

D’où deux aspects du libéralisme selon Tocqueville.

Il faut revendiquer la liberté, et c’est assez banal.

Mais il faut aussi _en user_, et la pensée de Tocqueville, qui se réfère

surtout à des devoirs, devient alors curieuse.

Il y avait là, en tout cas, pour ceux des Français qui voulaient

demeurer fidèles à la tradition religieuse, une doctrine intéressante.

Et Tocqueville, qu’on a toujours représenté comme une sorte de

républicain libéral, comme un fils, aussi raisonnable et modéré que

possible, de la Révolution, m’apparaît plutôt comme un professeur de

morale civique à l’usage des gens de sa famille et de son monde.

Il leur dit: «Faites de la politique.» Et c’est un bon conseil. Les

meilleurs croient avoir tout fait en s’adonnant aux œuvres. Les œuvres

sont excellentes. Mais la politique est autre chose. La politique, c’est

la collaboration de tous, suivant un ordre et une hiérarchie déterminés,

au bien public. Le devoir politique est très lourd. Il entraîne des

responsabilités qui varient avec la valeur des individus, mais dont nul

ne peut se décharger sans trahison. Tocqueville a vainement passé son

existence à rappeler ce devoir à ses amis de droite. Il jugeait

d’ailleurs inutile de le rappeler aux autres, qui s’occupaient, avec un

zèle brouillon, non du bien, mais de la chose publique. Ce sont les

hommes d’ordre qu’il aurait voulu convaincre.

Et ceux-ci, qui le comprenaient mal quand il les suppliait de

s’intéresser au bien de l’état, ne le comprenaient absolument plus quand

il ajoutait: pour faire utilement de la politique, sauvegardez d’abord

votre liberté.

Ils le prenaient alors pour un anarchiste, ou tout au moins pour un

maniaque. Il avait pourtant raison, seul contre tous.

Beaucoup d’hommes religieux ont l’instinct de la liberté. Ils ont, en

tout cas, une défiance assez légitime à l’égard du despotisme et

principalement du despotisme personnel. Mais, trompés par l’abus qu’ont

fait certains hommes du mot de liberté, ils sont libéraux avec ceux-là

au détriment de leur religion: ils donnent la main à leurs ennemis, les

révoltés, et croient bien faire. A ces imprudents, Tocqueville offre un

moyen d’être des hommes libres, sans pactiser avec la doctrine de

négation religieuse qu’est par définition le libéralisme.

Les autres se défient de la liberté, parce qu’ils ont appris à craindre

les sophismes libéraux. Qu’ils laissent donc les sophismes, et même,

s’ils veulent, le nom de la liberté. Tocqueville employait rarement ce

nom seul. Il disait presque toujours: la liberté et la dignité. Qu’ils

soient donc dignes, sans plus.

Etre digne, c’est sentir l’horreur de certaines servitudes; c’est

détester, pour les autres autant que pour soi-même, les obéissances

avilissantes et vouloir que les hommes d’ordre ne soient pas des

moutons, mais des hommes.

Tocqueville a eu un tort: c’est de n’avoir pas expressément formulé sa

doctrine. Il aurait pu consacrer sa vie à enseigner les Français sages.

Il se contenta de lancer contre eux des imprécations. Il leur reprochait

de méconnaître des vérités lumineuses pour lui seul et qu’il ne songea

même pas à leur expliquer. J’ai tiré de son œuvre une définition de la

liberté: pourquoi n’est-elle inscrite dans aucun de ses livres? Il avait

l’âme libre et ne concevait pas qu’on fût fait autrement que lui. La

tâche était justement de libérer les âmes françaises à l’exemple de la

sienne.

Et pour cela, de les instruire. Nous avons vu que la liberté consiste à

obéir aux lois justes, à elles seules. Dans la pratique, nous trouvons

des gens qui méconnaissent ces lois justes: ce sont des mauvais

citoyens. Les autres observent ces lois. Mais qui nous dira s’ils sont

vraiment, à l’égard des lois injustes ou des lois inutiles, des

affranchis. Il est honteux de servir de faux maîtres et de ramper, comme

des bêtes, devant n’importe quel homme armé d’un bâton. Mais comment

voir, si l’on n’a pas à la main un traité de droit public, quelles lois

sont justes, quels maîtres sont légitimes, quelles obéissances sont

honorables? Moi, qui suis dans la foule, comment saurai-je où finit le

service public et où commence la servilité?

Si je veux m’en tirer avec des formules, je suis à peu près sûr de me

tromper. C’est pour avoir ergoté interminablement sur la liberté que

nous avons abouti à la tyrannie démagogique en passant par la dictature

impériale. Ne bavardons plus.

Alors, que faire? Mais, prendre la liberté pour ce qu’elle est,

c’est-à-dire pour une vertu de l’âme, un état du tempérament, une forme

du caractère. On a l’âme libre, le tempérament fier, le caractère digne:

alors on est un citoyen. On a le cœur bas, l’échine souple, le genou

fléchissant; alors, même si l’on reste, dans sa maison, un honnête

homme, on est, sur la place publique, un triste personnage. Et le

problème revient à apprendre aux Français à être, dans la cité, des

hommes de cœur, comme on enseigne aux enfants à ne pas mentir.

Celui qui voudrait entreprendre de nous donner des leçons de liberté

aurait à nous montrer d’abord qu’un païen pouvait s’accommoder de la

dictature, parce qu’il ne connaissait que son bien-être matériel et

qu’on peut toujours imaginer des prisons dorées; mais il nous dirait

aussi qu’un chrétien, un homme qui connaît tout le prix de son être, n’a

pas le droit, sous peine de s’avilir, d’accepter la domination sans

contrôle d’un chef omnipotent. Les Césars, passés et futurs, sont des

maîtres qu’un chrétien ne tolère pas.

Lisez Tocqueville et vous apprendrez comment on hait le césarisme.

Peut-être ne trouverez-vous pas, dans toute cette correspondance fameuse

que, de 1851 à la fin de sa vie, il entretint avec les hommes les plus

illustres de son temps, un réquisitoire précis contre tous les méfaits

du régime. Les raisons ne sont données que çà et là, sans méthode. Ce

qui éclate, c’est la haine, non contre l’homme, mais contre l’attentat

que cet homme a commis en mettant un beau matin toute la France à son

service.

Haine généreuse, dont les contemporains et les amis mêmes de Tocqueville

n’ont pas senti la beauté. Ils s’accommodaient de l’esclavage. Parce que

le maître acceptait les hommages des évêques et défendait les

propriétaires et leurs biens contre les premières menaces du socialisme,

les hommes d’ordre pliaient la tête. Pour une âme bien faite, le

spectacle était écœurant. Mais où sont les âmes bien faites?

Il y a chez nous des guerriers de valeur, des aventuriers superbes, des

inventeurs fameux et des héros; il y a peu de citoyens. On voit des gens

qui utilisent la politique et d’autres qui la méprisent. Il y a tous

ceux qui en parlent et la mettent en systèmes. Il n’y a pas de

sensibilité civique dans les cœurs français.

C’est cette sensibilité qu’a voulu nous enseigner Tocqueville.

Réduite à cet objet, son œuvre est belle, et nous pourrions en faire

aujourd’hui notre profit. Si on veut instaurer en France un régime

d’ordre qui soit viable, il faut que les bénéficiaires du nouvel état de

choses, ceux qui auront le pouvoir, l’influence, le crédit sur la foule,

ceux qui exerceront les magistratures, n’aient point l’âme servile. Il

faut qu’ils aient des colères toutes prêtes contre ceux qui, au nom de

l’ordre, voudraient étouffer la liberté. Qu’ils aiment eux-mêmes à

respirer: alors on respirera.

* * * * *

Tout ce qu’il a écrit, pensé, senti sur la liberté, n’empêche pas que

Tocqueville a été un assez mince personnage politique. Il lui a manqué,

nous le verrons plus tard, un tempérament égal à son âme; et il n’a pas

eu, nous pouvons le juger maintenant, une doctrine forte. Il possédait

une doctrine, mais morale, non politique. Si on veut admirer Tocqueville

à son aise, il ne faut pas le classer dans les politiques, mais dans les

moralistes.

Les moralistes ont l’esprit d’analyse d’abord, et ce sont souvent des

désenchantés et des destructeurs. Chez Tocqueville, l’amour du bien

animait et commandait tout. C’était un honnête homme avec passion, un

honnête homme énergique, l’espèce d’homme la plus belle, la plus rare

et, en politique, la plus puissante. Ce n’est donc pas parce qu’il a

aimé d’abord la liberté qu’il a été un mauvais politique; c’est parce

qu’il l’a aimée à ce point qu’il n’a pensé qu’à elle et qu’il a, pour

elle, négligé tout le reste.

Son grand’père Malesherbes, vieil honnête homme désabusé et d’ailleurs

entêté, lui avait légué bien des sophismes. La cervelle d’Alexis de

Tocqueville en était lourde quand il entra dans la vie politique. Il a

toujours admiré, les yeux fermés, la constitution anglaise; il a cru,

comme un chrétien croit en Dieu, à la vertu des institutions

parlementaires; il a, ce passionné qui eût pu faire un homme d’ordre de

la grande espèce, de l’espèce violente, professé, avec l’énergie des

timides, le culte de la légalité. C’est dommage. Il aurait pu briser de

telles chaînes.

Il n’en a pas pris la peine. Il aurait pu, parce qu’il aimait la France

d’abord et pouvait la servir avec intelligence, travailler à réédifier

son statut politique. Son œuvre est, à cet égard d’une incroyable

indigence. En 1830, il tremble, il pleure sur sa foi monarchique qui

s’en est allée. Sous le second Empire, il se désespère et semble, à

certains jours, prendre son parti de l’incapacité de la France à fixer

son destin. C’est qu’il n’a personnellement aucune recette: il ne sait

plus... A vrai dire, il n’a jamais su. Si la politique est l’art de

conduire la société, il n’a pas exercé cet art-là. Nous allons toujours,

même les plus grands, même les plus forts parmi les hommes, à

l’essentiel, à ce qui presse. Tocqueville néglige tout pour ce qui lui

paraît le plus important: que les honnêtes gens servent l’État, ne

soient attachés qu’à lui, se libèrent des petites servitudes pour la

grande. Il a dit cela toute sa vie; il l’a écrit de 1828 à 1859; il est

mort en y pensant, en priant Dieu que la leçon ne fût pas perdue. La

leçon m’a paru belle, rare et, de nos jours, pleine d’à propos. Et j’ai

moi-même écrit ce livre dans la pensée que je ferais une action louable

en tentant de remettre à la mode un enseignement de cette qualité.

Comme disait Monsieur de Tocqueville... · 第 15 / 36 题