L’ENFANCE

J’ai dit qu’on avait oublié Alexis de Tocqueville. On a ignoré jusqu’ici

le lieu où il est né. Les bons auteurs assuraient qu’il avait vu le jour

à Verneuil, en Seine-et-Oise. Or c’est à Paris que j’ai retrouvé son

acte de naissance, qui, brûlé dans l’incendie de l’Hôtel de Ville en

1871, a pu être reconstitué à l’aide des archives notariales. Il porte

la date du onze thermidor, an XIII. L’enfant était venu au monde la

veille, c’est-à-dire, dans le calendrier grégorien, le 29 juillet 1805.

L’Empereur n’ayant pas encore pris le temps de faire connaître aux

officiers de l’état civil que l’ère républicaine était finie, ceux-ci

enregistrèrent le petit Alexis-Charles-Henri sous le nom de Clérel

seulement. Ils omirent soigneusement la particule de Louise Madeleine Le

Peletier de Rosanbo, la mère.

L’acte indique, après la date, le lieu de la naissance. Ici, une

remarque. La plupart des maisons de Paris ne portaient pas de numéros

avant la Révolution. Après 1789, le conseil municipal décida qu’on

mettrait des chiffres au-dessus de toutes les portes. Il n’y eut

d’abord, dans chaque district, qu’une seule série de numéros. Une maison

quelconque du quartier prit le numéro un, la voisine eut le numéro deux,

et l’on continua ainsi, à travers les rues et les portions de rues, les

parcourant toutes dans les deux sens, pour revenir à la maison la plus

proche de la première. Voilà comment Alexis de Tocqueville a pu naître

au numéro 987 de la rue de la Ville-l’Évêque, qui était bien, alors

comme aujourd’hui, l’une des voies les plus courtes de la capitale. La

maison existe encore. J’ai acquis l’assurance, en consultant les titres

de propriété qui la concernent, que c’est maintenant le numéro 12 de

cette rue tranquille. Le curé de la Madeleine y a installé une crèche.

Aucune plaque n’indique au passant que, dans le petit hôtel caché là,

derrière des communs récemment surélevés d’un étage, un homme est né,

qui a bien mérité ce banal hommage. C’est un oubli qu’il faudra qu’on

répare.

Le baptême eut lieu trois ans plus tard, le 2 juin 1808, à Verneuil.

C’est dans la succession du Président de Rosanbo que le comte de

Tocqueville avait trouvé la terre de Verneuil. Il l’occupa dès 1804,

mais n’en devint le maître qu’au partage de cette succession, en 1807.

Il vendit alors la maison de la rue de la Ville-l’Évêque et vint se

fixer avec bonheur dans le fastueux domaine qui venait de lui échoir.

Verneuil est tout près de Paris, sur la ligne de Mantes. Le château est

une très grande construction, toute blanche. Les gens du pays, qui

exagèrent, racontent qu’il y a cent chambres dans la maison. Le chemin

de fer a mutilé le parc, et quand on passe là, à des vitesses folles,

frôlant des arbres séculaires, la façade blanche de la vieille demeure,

à peine entrevue dans une éclaircie, produit une impression de majesté

d’autant plus saisissante, qu’on vient de courir tout le long du jardin

propret et bourgeois planté à Médan par le romancier Zola.

L’enfance d’Alexis s’est écoulée à Verneuil. La terre de Normandie, trop

lointaine, trop modeste, fut délaissée pendant ces années de grande

prospérité de la famille. Hervé de Tocqueville avait séjourné pour la

dernière fois dans sa gentilhommière au cours de l’année 1790. La maison

était encore en bon état. Les paysans avaient seulement brûlé le toit du

colombier et massacré les 3.000 pigeons qui vivaient là, à leurs dépens.

La vieille tour décapitée reste debout, à l’heure qu’il est. On ne peut

songer sans mauvaise humeur que c’est au zèle un peu niais du comte de

Virieu, dont le sang est aujourd’hui mêlé à celui des petits-neveux de

Tocqueville, qu’il faut reprocher ce carnage et cette ruine. «Comme

Catulle, s’était-il écrié dans la nuit du 4 août, je viens offrir mon

moineau sur l’autel de la patrie. Je propose la suppression des

colombiers.»

Le comte de Tocqueville avait beaucoup de goût pour certains biens

fragiles, quelque peu dédaignés de ses ancêtres. Il aimait la richesse,

les honneurs, le pouvoir.

Il vécut à Verneuil en grand seigneur, entouré d’une famille nombreuse.

Tuteur des petits Chateaubriand, alors âgés, l’aîné, Louis, de 17 ans,

le cadet, Christian, de 15 ans, il avait eu, avant Alexis, deux autres

fils, Hippolyte, né en 1798, et Édouard, né en 1800. Ces cinq garçons

étaient une charge trop lourde pour la comtesse de Tocqueville, pauvre

femme souvent malade, toujours chagrine et mécontente, fleur trop

rudement secouée par les épreuves de la Terreur.

En 1804, le nouveau châtelain avait accepté de l’Empereur les fonctions

de maire de la petite commune qu’il habitait. Il prêta serment à cet

homme, qu’au lendemain de sa chute, dès 1814, il devait appeler sans

façon _l’usurpateur_. C’était dans les mœurs de l’époque. Bon

administrateur, il signa de vigoureux arrêtés. J’en ai lu plusieurs dans

les vieux registres de la commune. Il en est deux ou trois qui laissent

deviner que ce maire sera plus tard, pour Louis XVIII, pour Charles X

surtout, un préfet plein de zèle. Il trace au maître d’école une tâche

que les instituteurs d’aujourd’hui ne rempliraient pas volontiers.--«Le

maître d’école, arrête-t-il, est tenu de sonner matin et soir

l’_Angelus_. Il assistera, en qualité de chantre, à tous les offices de

l’Église. Il aidera M. le Desservant dans l’éducation chrétienne des

enfants. Il donnera aux enfants de chœur les premières notions du

plain-chant. Il est tenu de balayer l’église et la sacristie tous les

samedis. Il aura soin de plier et de ranger les ornements de l’église.»

Le maire de Verneuil, en réglant avec tout ce soin les fonctions du

sacriste, empiétait un peu sur les prérogatives de M. le Desservant et

s’occupait, en somme, de ce qui, même à cette époque, ne le regardait

pas. Un jour, en son absence, il chargea des affaires courantes son

régisseur. On dut lui rappeler qu’il avait un adjoint.

Tandis qu’à la mairie le comte de Tocqueville s’exerçait au gouvernement

des hommes, sa femme passait ses jours et ses nuits à regretter les

douces années de son enfance, où régnait le bon roi Louis XVI. Elle

chantait au petit Alexis des romances d’autrefois et celui-ci en avait

le cœur si troublé que, près de cinquante ans plus tard, il s’en

souvenait encore avec une poignante émotion: «Je me rappelle,

écrivait-il en 1857, je me rappelle aujourd’hui comme si j’y étais

encore, un certain soir, dans un château qu’habitait alors mon père, et

où une fête de famille avait réuni à nous un grand nombre de nos proches

parents. Les domestiques avaient été écartés: toute la famille était

réunie autour du foyer. Ma mère, qui avait une voix douce et pénétrante,

se mit à chanter un air fameux dans nos troubles civils et dont les

paroles se rapportaient aux malheurs du roi Louis XVI et à sa mort.

Quand elle s’arrêta, tout le monde pleurait, non sur tant de misères

individuelles qu’on avait souffertes, pas même sur tant de parents qu’on

avait perdus dans la guerre civile et sur l’échafaud, mais sur le sort

de cet homme mort plus de quinze ans auparavant, et que la plupart de

ceux qui versaient des larmes sur lui n’avaient jamais vu. Mais cet

homme avait été le roi[6].»

[6] _Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville_, Paris, Michel-Lévy,

1864 à 1867. 8 vol., tome VI, p. 383.

On recevait beaucoup de monde à Verneuil. Chateaubriand y séjourna

plusieurs fois. «M. de Tocqueville, écrit-il dans _les Mémoires

d’Outre-Tombe_, beau-frère de mon frère et tuteur de mes deux neveux

orphelins, habitait le château de Madame de Senozan: c’étaient partout

des héritages d’échafaud. Là je voyais croître mes neveux avec leurs

trois cousins de Tocqueville, entre lesquels s’élevait Alexis, auteur de

la _Démocratie en Amérique_. Il était plus gâté à Verneuil que je ne

l’avais été à Combourg. Est-ce la dernière renommée que j’aurai vue

ignorée dans les langes?[7]»

[7] _Mémoires d’Outre-Tombe_, Édition Ed. Biré, Paris, Garnier, t. II,

p. 467.

Chateaubriand écrivit à Verneuil une partie de son _Moïse_. «Assis dans

un coin du salon, pendant qu’on jouait ou qu’on causait, on le voyait

pensif et silencieux, étranger à tout ce qui l’entourait. Il composait

ainsi des tirades entières de sa tragédie, qu’il transcrivait ensuite.

Du reste, son humeur était toujours gaie...[8]»

[8] _Mémoires du Comte de Tocqueville_ (_partie inédite_).

Sur la gaieté de Chateaubriand, il n’y a pas beaucoup de documents. A

Verneuil, le grand homme s’était déridé. On faisait des charades. «Je me

rappelle, disait plus tard Alexis, mon père revenant après une courte

absence dans la maison pleine de monde. Nous nous amusions à le recevoir

déguisés. Chateaubriand était en vieille femme[9].»

[9] Eugène d’EICHTAL: _Alexis de Tocqueville et la démocratie

libérale_. Étude suivie de fragments des _Entretiens de Tocqueville

avec Nassau William Senior_ (1848-1858). Paris, Calmann-Lévy, 1897,

p. 270.

On quitta Verneuil en 1814. Les gens du pays racontent qu’à la veille de

son départ, le comte de Tocqueville maria d’un seul coup treize jeunes

hommes, menacés d’être rappelés sous les drapeaux, parce qu’ils étaient

restés célibataires. On alla dans les champs chercher des jeunes filles.

On leur proposa ces maris pressés, et l’on revint avec elles à la mairie

pour terminer l’affaire. M. de Tocqueville placarda si haut les

publications qu’on ne put pas les lire. Cela n’était pas d’un bon

serviteur de l’Empereur. Mais l’étoile du maître avait pâli.

Quelques semaines plus tard, la comtesse de Tocqueville et son mari

étaient à Compiègne, aux pieds de la duchesse d’Angoulême.

Il faut se rappeler que la mère du comte de Tocqueville s’appelait

Damas. Or il y avait tant de Damas dans l’entourage immédiat de la fille

de Louis XVI quand elle revint de l’émigration, qu’on disait que sa

maison était meublée en Damas et doublée de même.

Le père d’Alexis accepta d’aller servir le Roi dans l’administration

d’un département lointain. On le fit préfet de Maine-et-Loire.

Alexis avait neuf ans. Il échappa, à ce moment, à la direction

personnelle de son père. La comtesse de Tocqueville ne suivit pas son

mari dans les postes nombreux où Louis XVIII et Charles X l’envoyèrent,

à Angers, à Beauvais, à Dijon, à Metz, à Amiens. Elle demeura d’abord à

Paris, puis se fixa longtemps dans la Côte-d’Or. Les enfants, tantôt

chez leur père, tantôt près de leur mère, appartinrent à l’abbé Lesueur.

Qui était l’abbé Lesueur? Rien, dans les papiers nombreux de la famille

de Tocqueville, ne permet de le connaître avec précision. Choisi par la

pieuse Catherine de Damas pour faire l’éducation du petit Hervé vers

1780, il mourut en 1831, ayant conduit au delà de leur majorité les

trois fils de son premier élève. Il n’a rien laissé, de ces cinquante et

un ans de services, qu’une courte correspondance, sans intérêt, avec

Édouard de Tocqueville. Il n’y a pas d’autre document sur lui que les

deux ou trois lettres déchirantes écrites d’Amérique par Alexis, quand

il apprit sa mort.

«J’aimais notre bon vieil ami comme notre père, disait Alexis dans une

de ces lettres. On ne s’habitue point à voir disparaître tout à coup le

soutien de son enfance, l’ami, et quel ami! de toute sa vie. J’espère

parvenir à me roidir enfin contre ce malheur affreux; mais il n’en

restera pas moins au fond de mon âme l’idée poignante, parce qu’elle est

vraie, que nous avons perdu ce que ni le temps, ni l’amitié, ni

l’avenir, quel qu’il soit, ne peut nous rendre, ce qui n’est donné qu’à

peu de personnes de trouver dans ce monde: un être dont toutes les

qualités, toutes les affections, se rapportaient à nous seuls; qui ne

semblait vivre que pour nous. Je n’ai jamais vu ni entendu parler d’un

pareil dévouement[10].»

[10] Lettre à Édouard de Tocqueville, 10 septembre 1831. _Œuvres_, t.

VII, p. 58.

Nous imaginons mal aujourd’hui quel pouvait être, dans une telle

famille, le rôle de ce prêtre familier, qui, ayant élevé le père,

veillait sur les fils, leur passait la tradition de la sainte aïeule,

les entretenait à la fois dans l’horreur des souvenirs révolutionnaires

et dans l’amour évangélique de ceux que paraissait avoir affranchis

cette Révolution; et qui les instruisait, les promenait, les gourmandait

à table, et, le soir, suivant l’amusante formule de l’un d’eux, les

«entortillait» dans leurs draps et soufflait la bougie.

«Si tu savais, écrit Alexis, quelle fête je me faisais de le revoir...

Je vais trouver sa chambre déserte. Il ne me reste plus de lui que ses

conseils et son exemple[11].»

[11] _Ibid._

Aux conseils de l’abbé Lesueur et à son exemple, Alexis de Tocqueville a

dû la droiture de son âme. Le saint homme était bien incapable

d’enseigner à son élève les secrets de la politique. Il lui apprit

seulement à faire le bien et à éviter le mal. C’étaient de bienfaisantes

leçons, dont nous verrons le prix à mesure que nous avancerons dans

cette étude. Il faudra qu’on se souvienne un peu, en louant le disciple

à qui la gloire a souri, du vieux maître qui n’a pas eu d’histoire.

La carrière politique du père d’Alexis fut mouvementée. C’était, ai-je

dit, un bon administrateur. Taine qui, dans _les Origines de la France

Contemporaine_, a eu l’ingratitude de ne pas nommer une seule fois

l’auteur de l’_Ancien Régime et la Révolution_, a cité dans une note,

avec éloges, les Rapports envoyés par le comte de Tocqueville, préfet de

la Restauration, à ses chefs[12]. Ce sont, en effet, des documents

intéressants, qui témoignent du zèle laborieux de leur auteur. Celui-ci,

dans ses _Mémoires_, avoue ingénûment, que, des deux parties de ses

fonctions, l’administration et le gouvernement, il était propre «par la

tournure de son esprit, par son goût au travail» à la première

seulement.

[12] «Sur l’administration locale et sur les sentiments des

différentes classes de la population, on trouvera aux archives

nationales les renseignements les plus abondants et les plus

précis... Les lettres de plusieurs préfets, M. de Chabrol, M. de

Tocqueville... mériteraient souvent d’être publiées. Parfois, en

marge, le ministre de l’Intérieur a fait un trait au crayon avec

cette mention: _A mettre sous les yeux du roi._ (_Les Orig._, t. V,

p. 390).

Dans la seconde, le gouvernement, il eut les plus grands déboires. C’est

qu’il était lié, par sa famille, par ses amitiés, par tous ses

sentiments, au parti violent que dirigeait _Monsieur_. C’était un

_ultra_, bien qu’il eût à la bouche, à tout propos, le nom de la

liberté. Il divisait les populations qu’on confiait à sa garde en «deux

parties distinctes sous le rapport de l’opinion: les personnes qui en

professaient une mauvaise et celles qui en professaient une bonne». Pour

ces dernières et pour lui-même, toutes les libertés étaient désirables.

Il ressemblait à l’évêque de Benjamin Constant. Cet évêque, se trouvant

sur un vaisseau prêt à couler bas, récitait ses prières: «Mon Dieu!

disait-il, sauvez-moi, ne sauvez que moi! Je ne veux pas fatiguer votre

miséricorde!» A l’égard des gens qui ne professaient pas une bonne

opinion, le comte de Tocqueville ne fatigua jamais la miséricorde de

Dieu, ni la sienne.

C’est à Dijon qu’il rencontra les plus grandes difficultés. Là, les

esprits étaient exaltés et le préfet jugea, dès son arrivée, qu’il

n’avait d’autre alternative que de se jeter dans les bras des royalistes

intransigeants ou dans l’opposition révolutionnaire. Il ne lui vint pas

à l’idée d’user de son influence pour apaiser tout ce monde. Un jour

vint où les Bourguignons se lassèrent. Il fallut en toute hâte remplacer

le préfet. On l’envoya en Lorraine.

Dans ce nouveau poste, il resta six années. C’est là qu’Alexis fit sa

rhétorique. Madame de Tocqueville, constamment malade et d’humeur

chagrine, se sépara de son fils, qui fut mis au lycée de Metz. L’enfant

passa ses heures de liberté à errer parmi les grandes salles de la

Préfecture. Dans la solitude où son père le laissa, il exerça son esprit

à la réflexion. Peu d’hommes ont réfléchi avec plus de puissance.

Sainte-Beuve a très bien vu que Tocqueville n’avait guère lu. Il est

probable qu’il lisait lentement, consacrant beaucoup de temps au même

ouvrage et méditant sur ce qu’il y avait trouvé. Il est sûr, en tout

cas, qu’il prit, à seize ans, dans la bibliothèque de son père, des

livres que ne lisent pas toujours les enfants de cet âge et qu’il y

perdit sa foi religieuse.

Sur cet accident, sur la blessure qu’il en reçut et dont il ne cessa de

souffrir jusqu’à ses toutes dernières heures, je dirai plus loin ce que

m’ont révélé divers documents inédits, qui sont d’un grand prix.

Il va donc vivre et penser en marge de la religion. En marge: car, s’il

a rompu avec la foi des siens, il ne quittera jamais les abords, pas

même l’ombre de cette Église, où les hommes et les femmes de sa race ont

prié pendant des siècles.

Bon élève, il eut, à la fin de ses études scolaires, le prix d’honneur

et deux autres premiers prix, dont celui d’amplification française. Il

lut un jour à son abbé un _Discours sur le progrès des arts dans la

Grèce_. Celui-ci en fut ravi. «Je défie, écrivit-il, qu’on puisse mieux

faire. Son professeur le garde dans ses archives, pour le citer comme

modèle à ses rhétoriciens futurs. Je suis sûr qu’il aurait été couronné

au concours général de Paris. Quel dommage ce serait d’étouffer sous un

casque un talent qui s’annonce avec tant de distinction[13].»

[13] Cette lettre de l’abbé Lesueur, comme la plupart des documents

inédits qui seront cités ou signalés dans ce livre, appartient à la

famille de Tocqueville. C’est aussi aux archives de cette famille

que se trouvent, avec l’indication du lieu où sont gardés les

originaux, les copies des documents que j’ai recueillis à d’autres

sources.

Il était question à ce moment de faire d’Alexis un soldat. L’enfant

avait un tempérament de feu et la carrière militaire pouvait le séduire.

Il n’y songea pas longtemps. Plus tard, il lui arriva de penser qu’il

eût mieux fait de s’y arrêter. Il avait, dans l’intervalle, appris à

connaître les petitesses et les incertitudes de la vie politique.

Les archives du lycée de Metz ont été dispersées et le _Discours sur les

progrès des Arts dans la Grèce_ est perdu. Il ne faut pas le regretter.

Tocqueville devait être un médiocre critique d’art. Il ne se souciait

pas, en tout cas, de littérature. Hugo, Byron, Vigny, sont des noms

qu’il paraît avoir à peine connus. De Lamartine, de Chateaubriand, il

n’a considéré que le rôle politique. Il a passé à travers le romantisme

sans se montrer un seul jour attentif. Ce raisonneur avait pourtant

l’âme la plus passionnée, et dans celles de ses lettres où il s’est

livré tout entier, on trouve des pages qui sont des œuvres d’art. Mais

le culte du beau seul lui semblait un délassement, auquel il n’eut

jamais le temps de s’arrêter.

Ajoutons qu’il était trop aristocrate pour s’intéresser beaucoup aux

manifestations artistiques de son temps. Il a expliqué, dans son livre

sur l’Amérique, la différence qu’il y a entre la littérature des

aristocraties et celle des démocraties. C’est le procès sommaire du

romantisme au profit des classiques.

Il a pu faire violence à ses instincts de gentilhomme jusqu’à devenir,

dans l’ordre politique, un apôtre du régime démocratique. Son zèle pour

ce qu’il croyait le meilleur et le plus vrai l’y a contraint. Dans

l’ordre littéraire, il n’a pas fait le même effort. Il n’a ni loué, ni

blâmé les hardiesses de ses contemporains; il les a purement ignorées.

Quant à lui, il a écrit dans le style noble.

Au sortir du collège, il fit son droit, puis, à vingt ans, il alla

parcourir l’Italie et la Sicile avec son frère Édouard. De ce voyage, il

a laissé une relation, qui a été publiée en partie[14].

[14] _Œuvres_, t. V, p. 129.

On a souvent cité, à propos de l’ardeur dont il fit preuve dès cette

petite expédition, une phrase qu’il écrivit, beaucoup plus tard, au fils

de l’un de ses amis: «On ne réussit à rien, surtout dans la jeunesse, si

on n’a pas un peu _le diable au corps_. A votre âge, j’aurais entrepris

de sauter par dessus les tours de Notre-Dame, si j’avais su trouver de

l’autre côté ce que je cherchais[15].»

[15] A Alexis Stoffels, le 4 janvier 1856. _Œuvres_, t. V, p. 476.

Il fut rappelé de Sicile par une ordonnance royale du 5 avril 1827, le

nommant juge auditeur au Tribunal de Versailles.

Son père, depuis près d’un an, résidait dans cette ville. Charles X

l’avait fait préfet de Seine-et-Oise. Le comte de Tocqueville connut là

et savoura la douceur de vivre auprès de la cour.

«Mes rapports avec la famille royale, a-t-il écrit dans ses _Mémoires_,

étaient nombreux. Saint-Cloud, Villeneuve-l’Étang et Rosny se trouvaient

dans le département de Seine-et-Oise. Charles X passait la belle saison

à Saint-Cloud. Mon devoir m’obligeait à aller lui faire ma cour tous les

dimanches.

«Quelquefois on me désignait pour un service de gentilhomme de la

chambre. Ce service n’avait rien de pénible. Il consistait dans

l’obligation d’accompagner le roi à la messe. Au retour, on restait

quelques minutes dans le salon. Le roi disait des mots obligeants à

chacun. Le dauphin et les princesses le saluaient profondément et se

retiraient. Lui-même rentrait dans ses appartements et on était libre

jusqu’à 8 heures du soir, où on se trouvait à l’ordre. La tâche était

ainsi remplie.

«Les privilèges consistaient à prendre, si on le désirait, un excellent

déjeuner et un très bon dîner à la table du premier maître d’hôtel et à

rester au jeu du roi, honneur des plus ennuyeux.

«Le roi jouait au whist tous les soirs, le seul moment de sa vie où il

se dépouillât de sa grâce accoutumée. Il grondait son partenaire et même

ses adversaires. M. le Dauphin faisait une partie d’échecs et se

retirait à 9 heures. Les personnes qui n’étaient pas employées ni à

l’une ni à l’autre de ces parties jouaient à l’écarté. Madame la

Dauphine travaillait à la tapisserie et quittait son canevas pour entrer

à l’écarté à son tour.

«Tout cela était d’une froideur glaciale. Le respect s’opposait à aucune

espèce d’abandon et commandait l’ennui. A dix heures et demie, la soirée

finissait.»

Son fils Alexis, pendant ce temps, s’essayait à la pratique du droit. Il

montrait, pour la carrière, un enthousiasme modéré.

«En somme, mon cher ami, écrivait-il à Louis de Kergorlay, je commence à

croire que je prendrai l’esprit de mon état. C’est le point important.

J’ai bien encore des moments de retour sur moi-même, qui sont cruels, et

où je regrette amèrement de n’avoir pas pris une autre route; mais, en

général, je me concentre de plus en plus dans ma matière et je m’y

concentre tellement, je vis tellement hors de toute société et de toute

affection de cœur que j’en suis à craindre de devenir avec le temps une

machine à droit, comme la plupart de mes semblables, gens spéciaux s’il

en fut jamais, aussi incapables de juger un grand mouvement et de

conduire une grande opération, qu’ils sont propres à déduire une suite

d’axiomes et à trouver des analogies et des antinomies. J’aimerais mieux

brûler mes livres que d’en arriver là[16]!»

[16] A Alexis Stoffels, le 4 janvier 1858. _Œuvres_, t. V, p. 301.

Il n’en vint pas là, parce qu’il occupa, dès ce moment, ses loisirs à

penser à la grande affaire de sa vie, la politique.

Nous allons le suivre à travers une carrière où il va débuter avec éclat

par son voyage en Amérique. Nous nous souviendrons, au cours de ces

pages, du foyer où s’est écoulée son enfance. Il avait vingt-six ans

quand est mort l’abbé Lesueur, choisi sous l’ancien régime pour faire

l’éducation de son père. Ce dernier, le vieil Hervé de Tocqueville, ne

devait s’éteindre lui-même qu’en 1856, après avoir lu le livre consacré

par son fils à cette Révolution, qui avait fait blanchir ses cheveux. Et

Catherine de Damas elle-même est ainsi toute proche d’Alexis; cette

Catherine de Damas, dont le mari pratiquait l’usage peu répandu de

pleurer au baptême de ses enfants, et qui se flattait d’avoir l’œil sec

tandis qu’elle aidait son époux mourant à penser à son âme, «parce

qu’ils étaient, nous dit-elle dans son parler charmant, réciproquement

dans cet usage lorsqu’ils approchaient des sacrements».

Comme disait Monsieur de Tocqueville... · 第 10 / 36 题