Dans une vallée de Normandie, tapissée d’herbe épaisse, repose un gros
château. Ses toits roux ont de larges ondulations, comme une couverture
bien chaude, qui, jetée sur la vieille charpente, tomberait presque
jusqu’au sol. Aux extrémités, il y a des tours pesantes, qu’un bouquet
de grands arbres cache à demi. De toutes parts, dans la clarté des
pâturages, d’autres arbres géants étalent des taches d’ombre. Parmi des
haies d’hortensias bleus, on voit des barrières blanches, parquant des
bœufs, des moutons, des pelotons de poulains. Au loin apparaît une
ceinture de bois touffus et, plus loin encore, une autre ceinture,
couleur du temps, où la vue s’élance et va se perdre: c’est la mer.
Telle est la terre de Tocqueville, si bien située à l’extrême pointe du
Cotentin, près de Barfleur, qu’on la croirait au milieu d’une île. C’est
un lieu choisi. Le sol y est plantureux et les hommes se courbent
volontiers sur lui. Quand ils se redressent, leur regard se baigne dans
l’horizon limpide.
Tocqueville aimait son vieux château. Il l’appelait sa «bicoque», mais
en pensait grand bien. A l’époque, c’était encore une gentilhommière
assez rustique, avec une très grande cour entourée de communs. Le fumier
avait disparu, mais on voyait que des seigneurs campagnards, avec leurs
bêtes, avaient habité là.
Les ancêtres d’Alexis n’avaient acquis la terre, la seigneurerie et le
nom de Tocqueville qu’au XVIIe siècle, en cette année 1661, qui fut
celle de la majorité et du plus radieux éclat de Louis XIV. Leur nom
patronymique était Clérel. Ces Clérel passaient pour bons gentilhommes,
et depuis longtemps. En vrai Normand, Tocqueville voulut savoir si l’un
d’eux n’avait pas bataillé aux côtés de Guillaume-le-Conquérant, quand
celui-ci était allé s’emparer de l’Angleterre. Il mit la main, un jour,
sur un livre imprimé à la fin du XVIIIe siècle, et y lut, non sans
émotion, le passage suivant, à la suite d’un récit de la bataille
d’Hastings: «Les historiens ont conservé plusieurs listes de tous les
gentilhommes normands qui eurent part à cette brillante expédition. Les
titres qui peuvent établir une filiation exacte depuis une époque aussi
reculée sont, pour ainsi dire, impossibles à rassembler: l’on ne peut
établir que de fortes présomptions. Cependant, voici les noms de
plusieurs de ces chevaliers, sur les familles desquels j’ai trouvé des
renseignements...» Suivent vingt noms, dont le quinzième nous intéresse:
«Le seigneur de Clérel: ses descendants ont eu la seigneurie de
Tocqueville et ils sont encore considérés dans la province[2].»
Là-dessus, Tocqueville s’informe. Il apprend qui est l’auteur et ce que
vaut l’ouvrage. Il écrit hâtivement, suivant son habitude, une note,
qu’il place en signet dans le vieux volume et que j’y ai retrouvée, déjà
jaunie. Le livre, lui a-t-on dit, est l’œuvre «de M. de Paulmy, neveu du
marquis d’Argenson. C’est un ouvrage très estimé, dont toute la
documentation est extraite de la bibliothèque même de l’auteur,
bibliothèque immense, qui, vendue au roi en 1785, devint la bibliothèque
de l’Arsenal. C’est donc dans cette dernière bibliothèque qu’on pourrait
trouver les livres ou manuscrits, dont M. de Paulmy a tiré l’article qui
concerne notre famille.»
[2] _De la lecture des livres français_. Livres de Géographie et
d’Histoire imprimés en français au seizième siècle, Paris, chez
Moutard, MDCCLXXXIII. Tome VIII, p. 29.
Tocqueville n’a pas été à la bibliothèque de l’Arsenal. Il avait goûté
la joie de lire son nom dans un auteur digne de foi, parmi ceux des
hardis compagnons de Guillaume. Pourquoi eût-il cherché des précisions?
La preuve certaine de la filiation ne pouvait être faite. Il craignit
sans doute que la légende ne tombât en poussière s’il y touchait.
Respectons-la, comme lui. Aussi bien dix générations d’aïeux suffisent,
quand elles sont bonnes.
Le plus ancien Clérel dont la généalogie soit certaine est justement le
dixième aïeul d’Alexis. Il s’appelait Guillaume et vivait dans la terre
de Rampan, près de Saint-Lô, à la fin du XVe siècle. Je n’ai pas
l’intention d’écrire son histoire, ni de raconter la vie de tous ceux
qui sont venus après lui. Mais il y a eu, dans cette famille, à partir
de la Renaissance, des événements plus marquants que les autres et j’en
rapporterai plusieurs.
Deux traits m’ont frappé: ces Clérel sont presque tous, dans la vie
privée, des chrétiens, c’est-à-dire des esclaves, soumis à la loi
divine; et, dans la vie publique, des affranchis, c’est-à-dire des
hommes fiers, n’obéissant qu’à bon escient à leurs semblables. Plus
tard, la doctrine du petit-fils tiendra justement dans ces deux termes.
Tocqueville concevra une cité à la fois religieuse et libre, où le lien
politique pourra flotter d’autant plus, que le lien moral sera plus
serré.
Le goût prononcé que montra pour la liberté un certain Michel Clérel
mit, quand vint la Réforme, l’avenir de sa race en danger. Gaillard
turbulent, qui, de catholique, était devenu protestant, puis, de
protestant, catholique, on le soupçonna d’avoir, dans ce dernier état,
livré aux protestants, donc à l’ennemi, le plan d’une armée dirigée
contre eux: c’était assez vilain, mais si parfaitement dans le goût du
temps! Disons que c’était du libéralisme aigu[3].
[3] Cf. Gustave Dupont, _Histoire du Cotentin et de ses îles_, Caen,
1885, tome III, p. 498. Voici quelques versets d’un vaudeville qui
fut fait, vers 1574, sur le siège de Saint-Lô, qu’occupaient alors
les protestants:
Matignon y était
Et sa gendarmerie
Rampan Clerel aussi
Aigneaux Saincte Marie
Qui sans cesse disait:
Colombière, rends-toi
Au grand Charles ton roi
Ou tu perdras la vie.
Voici, d’autre part, un chanoine Clérel, qui parle aux _États_ de Rouen,
en 1574, exactement comme on devait le faire à ceux de Versailles deux
bons siècles plus tard.
«Représentez-vous, s’il vous plaît, s’écrie-t-il parlant au Gouverneur,
les povres villageois de Normandie, ayant la teste nue, prosternés aux
pieds de vostre Grandeur, maigres, déchirés, langoureux, sans chemise en
dos ny soulier en pieds, ressemblant mieux hommes tirez de la fosse que
vivans, lesquels, levans les mains à vous comme à l’ymage de Dieu, vous
usent de ces paroles:--Jusques à quand sera-ce, Monseigneur, que les
playes dont nous sommes affligés auront cours?... Jusques à quand
sera-ce que le mauvais conseil fera croire au Roy qu’il peut sans fin et
sans mesure lever deniers, mesme contre les privilèges et loix de ce
pays, sans en demander l’advis de son peuple?... Jusques à quand aura
tant la flatterie lieu, qu’elle fera entendre au Roy qu’il n’est point
tenu aux loix, au serment qu’il a fait à son sacre, et à l’observation
des contrats avec ses sujets...» Quand il a longtemps parlé ainsi, il
termine: «Ce sont, Monseigneur, les lugubres et piteuses exclamations
des trois estats; lesquelles, si je voulais exagérer par le menu, le
jour me défaillirait plus tost que la matière, à vous discourir telles
angoisses, indignitez, oppressions et tourmens qu’ils ont souffert,
auxquels ils ne peuvent plus résister, et serait à craindre qu’ils
n’entrassent en désespoir, si leurs doléances et très humbles
remontrances, contenues en ce cayer ne sont mieux considérées qu’ils ont
opinion qu’elles n’ont été par le passé...[4]»
[4] Gustave Dupont, _op. cit._, t. III, p. 524.
Quand ils arrivèrent, venant de Saint-Lô, dans le nord du Cotentin, tous
les environs de Barfleur furent rapidement peuplés de ces Clérel. C’est
que l’un d’eux, Pierre, Seigneur d’Auville, a eu dix-sept enfants. Un de
ces dix-sept est devenu curé de Tocqueville, un autre curé de
Cosqueville, un troisième curé de Sainte-Geneviève, un quatrième curé
d’Équeurdreville. Ces cadets auraient pu entrer dans les ordres, alors
en pleine renaissance. Il leur parut meilleur de paître d’humbles brebis
dans leur coin du Cotentin. Ainsi leur famille pénétra dans la vie
locale. Un peu plus tard Charles Clérel, le premier seigneur de
Tocqueville, épousa Élisabeth du Chemin, qui descendait de Pierre, frère
de Jeanne d’Arc. Il la prit pour femme contre le gré du tuteur de la
pauvre enfant, un chanoine têtu, qui, le 8 août 1659, avait été condamné
par arrêt du Parlement de Rouen à consentir. Au XVIIIe siècle, la
famille ne cessa de prendre du rang. Les cadets ont servi aux armées,
s’y sont distingués. Nous sommes dans une région privilégiée, d’où les
gentilhommes subissent moins qu’ailleurs l’attraction de la cour. Ils
ont auprès d’eux une petite capitale, fameuse alors, Valognes. Les
Tocqueville y possèdent un hôtel. Là, ils vivent, comme leurs pères, en
chrétiens fervents. J’ai retrouvé, dans les archives familiales que le
comte Christian de Tocqueville m’a très obligeamment permis de
consulter, un aimable et singulier manuscrit, qui montre sous un jour
charmant la société choisie de Valognes et des châteaux d’alentour peu
d’années avant la naissance du petit Alexis. Ce document précieux est de
la main de la grand’mère de celui-ci. Elle s’appelait Antoinette de
Damas-Crux. Son mari, Bernard de Tocqueville, étant mort en 1776, elle
entendait laisser à son fils et à ceux qui viendraient après lui le
souvenir de l’homme de bien qu’elle avait perdu. Elle mit au haut de son
récit un joli titre, dans le goût du temps: «_Petit recueil ou abrégé de
la vie et de la mort de l’homme le plus vertueux, du meilleur et, je
peux dire, du plus chéri des époux. Dédié à la Reconnaissance._» En
1772, la jeune femme avait mis au monde un enfant. C’était Hervé, qui
devait être le père d’Alexis. «A peine cet enfant fut-il né, écrit-elle,
que mon mari l’offrit à Dieu et le lui consacra. Il assista à la
cérémonie du baptême, pénétré de foi et de religion. Je tiens de
plusieurs personnes, qu’il n’y avait rien au monde de plus touchant et
de plus édifiant que de le voir dans ce moment-là. Quand il fut revenu
auprès de moi, il me dit qu’il avait été extrêmement ému et qu’il avait
demandé de tout son cœur à Dieu de retirer du monde cet enfant, s’il
devait être un mauvais sujet... Animé de ces sentiments, il a cherché à
me les inspirer et il m’a répété souvent qu’il fallait tous les jours
offrir à Dieu ce petit trésor et être prête à lui en faire le sacrifice,
puisqu’il lui appartenait avant d’être à nous.»
La mort devait briser bientôt ces liens étroits. Mme de Tocqueville
soigna courageusement son mari. Quand la fin fut proche, il demanda
qu’on lui lût les prières des agonisants. «Je lui dis que j’allais le
faire. Il me répondit que cela allait me pénétrer. Je l’assurai du
contraire et que j’aimais mieux que ce fût moi qu’un autre.
Effectivement, je remplis ce devoir avec un courage extraordinaire et
dont je ne crains pas de parler ici, puisque c’est l’ouvrage de la
grâce. J’avais toujours l’œil sec auprès de ce digne époux, et je me
sentais une force au-dessus de l’humanité.»
«Il ne faut pas oublier, écrit-elle encore, le moment de la bénédiction
de son fils. Je pris ce cher enfant dans mes bras et je l’assis sur le
lit de son père, qui demanda à M. l’abbé de Fontenay de lui dicter ce
qu’il devait lui dire. Il lui répondit: Monsieur, vous n’avez qu’à
suivre ce que votre cœur vous inspirera. Il prononça d’une voix
entrecoupée les paroles jointes ici. Je vais les répéter, telles qu’il
les a dites, sans y ajouter une syllabe: Je vous donne de tout mon cœur
ma bénédiction, mon cher enfant. Que Dieu vous bénisse de même... Soyez
charitable et compatissant. Soulagez les pauvres et faites avec
discernement le plus de bien que vous pourrez. Aimez la justice et la
faites observer. Soyez équitable et ne donnez que de bons exemples.
Aimez et respectez votre mère... Qu’elle soit en tout votre guide et
votre meilleure amie. Voilà les derniers avis de votre papa, mon cher
enfant...»
«Quand il eut fini de parler à son fils, ajoute la pauvre femme, je me
jetai à genoux auprès de lui et le priai de me la donner aussi, cette
bénédiction qui m’était si précieuse.»
Cet enfant, ce petit Hervé, que de tels parents n’ont accueilli qu’en
tremblant, fut, au long de sa vie, un bien digne homme, mais il eut à
traverser la Révolution, l’Empire, la Restauration, et peut-être ne
montra-t-il pas toujours un caractère égal à de si grands événements. Et
sans doute est-ce par réaction contre les honnêtes gens de l’espèce de
celui-là, qu’Alexis, son fils, dès qu’il eut l’âge de réfléchir, se
tourna, avec une sympathie mêlée des pires inquiétudes, vers la
démocratie. Ce que cherchait ce petit-fils de Catherine de Damas-Crux,
c’était, en réalité, sous le nom de démocratie, la liberté; et, derrière
cet autre mot dangereux, l’assouvissement de la passion, noble entre
toutes, que sa grand’mère et tous ses pères les plus lointains avaient
entretenue dans leurs âmes fières: celle de leur dignité.
Il faut dire, à la décharge d’Hervé de Tocqueville, qu’il devait
recevoir au cours de sa vie de rudes secousses, propres à ébranler un
caractère. Il avait épousé le 24 mars 1793 Mlle de Rosanbo, petite-fille
de Malesherbes. Deux mois après la mort du roi! Ce jeune garçon entrait
assez courageusement en ménage. Les nouveaux mariés vécurent à
Malesherbes jusqu’au 17 décembre. Ce jour-là, le concierge du château
entra dans la salle à manger avec un visage bouleversé, et, se servant
d’un langage inusité, dit: «Citoyen Rosanbo, il y a des citoyens de
Paris qui vous demandent.»--«Nous pâlîmes tous», note Hervé de
Tocqueville dans ses Mémoires[5]. Deux jours après, M. de Malesherbes,
ses enfants et ses petits-enfants étaient dirigés sur Paris et jetés en
prison. M. de Rosanbo périt le premier. Il fut exécuté le 20 avril 1794.
[5] _Les Mémoires du Comte de Tocqueville_ ont été publiés en partie
dans le _Contemporain, Revue d’Économie Chrétienne, numéro de
janvier 1867_.
«Quand le Tribunal révolutionnaire envoyait chercher un prisonnier, nous
dit encore Hervé de Tocqueville, un guichetier se présentait et disait
au détenu: Citoyen, on te demande au greffe. Le prévenu avait à peine le
temps de prendre quelques hardes et de dire adieu à sa famille. Souvent,
le guichetier ajoutait: Tu n’as besoin de rien.»
Tous les jours vers trois heures, on faisait ainsi des appels. Pour
échapper à l’horreur de ce moment, Hervé de Tocqueville avait pris
l’habitude de dormir un peu dans cette partie de l’après-midi. C’étaient
d’affreux sommeils, pleins de cauchemars. Il se réveilla un soir avec
les cheveux tout blancs, comme un vieillard. Il avait vingt ans.
«Le 21 avril, un guichetier de la mine la plus féroce entra, dit-il,
dans notre chambre, et prononça ces terribles mots: Citoyen Malesherbes,
citoyenne Rosanbo, Chateaubriand mari et femme, on vous demande au
greffe.»
Louis de Chateaubriand, qui avait épousé aussi une Rosanbo, la sœur
aînée de Mme de Tocqueville, savait, depuis plusieurs jours, que son
heure et celle des siens était proche. Il avait héroïquement tenu le
secret: «Cependant, raconte son beau-frère, quand il descendit dans la
cour et qu’il se vit lié par le bras à celui de M. de Prémesnil, qu’on
avait été chercher dans une autre prison, la pâleur de la mort se
répandit sur son visage, mêlée à une expression indéfinissable de colère
et d’indignation. Au moment de nous séparer, j’étais parvenu à lui
demander l’autorisation de me charger de ses enfants, et j’espère que la
promesse que je lui ai faite à cet égard aura répandu quelque
consolation sur ses derniers moments.
«Le 22, à quatre heures du soir, les envoyés de la section vinrent
s’emparer des effets des condamnés. Tout était consommé...
«Mme de Chateaubriand, avant de monter à l’échafaud, avait demandé à
embrasser sa famille, ce qui lui fut accordé. Elle dit à sa mère, dont
les forces étaient un peu affaissées: Courage, maman, dans un instant
nous allons être réunies. L’intrépidité de Chateaubriand et le calme de
M. de Malesherbes ne se démentirent pas un seul instant. Ce ne fut
qu’après avoir entendu tomber la tête de tous ses enfants, que le
vieillard livra la sienne au bourreau.»
Hervé de Tocqueville, sa femme, sa belle-sœur d’Aunay, son jeune
beau-frère Louis de Rosanbo, enfant de 17 ans, restèrent en prison,
haletants, prêts à la mort. Le 9 thermidor arriva. Ce fut la délivrance.
Il était temps. Déjà leurs noms figuraient sur une liste de détenus, qui
devaient être jugés et condamnés le 12. Les bourreaux prirent la place
de leurs victimes. Quelques semaines plus tard, ce qui restait de la
famille du vieux Malesherbes était rendu à la liberté.
La captivité avait duré dix mois. Six siècles de fortes traditions
n’avaient pas laissé dans l’âme d’Hervé de Tocqueville une empreinte
aussi vive que ces dix mois d’orage. Alexis va naître. Il m’a semblé
qu’il était bon qu’on connût à la fois les vertus de sa race et les
tragiques souvenirs du foyer de son père. Nous verrons que, malgré ses
erreurs, il a finalement, au travers de ceux-ci, su retrouver la plupart
de celles-là dans leur grandeur. Le mérite n’était pas mince. Depuis la
Révolution, des générations de gentilhommes ont passé. Gens de bien dans
leurs foyers, la plupart n’ont pas vécu dans la cité. Tout au plus
ont-ils su, en face d’une certaine anarchie, être obstinément des hommes
d’ordre, jusque dans leurs méthodes d’opposition, sans réfléchir que
l’essence de l’aristocratie est d’être libre et violente à l’égard de
toutes les usurpations, sans se demander si, au-dessus de l’ordre
établi, il n’est pas un ordre meilleur, que la mission des aristocrates
est de faire connaître à la foule. Ce n’est pas contre le roi, mais
contre certains gentilhommes, autoritaires et serviles, domestiqués à
Versailles et despotes dans leurs domaines, que la France s’est soulevée
en 1789. Et la Révolution mériterait vraiment l’indulgence des Français,
si elle avait accompli le seul bien qu’elle eût à faire:
l’affranchissement des nobles.
Il existait d’ailleurs une quantité de familles nobles, avant 1789, qui
n’avaient pas besoin d’être affranchies. Les Clérel de Tocqueville
étaient du nombre. Ils avaient l’âme droite et fière. Ils servaient
Dieu, le roi, leur prochain, et restaient libres.
Mais ces familles mêmes, si jalousement fidèles à la tradition, la
laissèrent tomber par lassitude dans le choc épuisant de la Révolution,
et, quand Alexis de Tocqueville eut l’âge de réfléchir, la crise, au
lieu de sauver les mauvais aristocrates, achevait de perdre les bons.