INTRODUCTION

Pour tous ceux qui jusqu’ici ont ignoré Tocqueville.

Alexis de Tocqueville, dont ceux qui ne le connaissent pas ont au moins

entendu dire qu’il fut, au XIXe siècle, un des prophètes de la

démocratie, était aristocrate jusqu’au bout des ongles.

Il naquit en 1805, d’une famille de gentilshommes normands, qui se

flattait d’illustres alliances avec les Malesherbes, les Chateaubriand,

les Damas. Ses manières, quoique nobles, n’étaient pas celles d’un

seigneur altier. Ce tout petit homme, peu renté, menait un train

discret. Les quelques portraits qu’on a de lui montrent un visage pâle,

avec des cheveux noirs, longs et bouclés; un grand nez mince; une

mâchoire un peu forte; des lèvres fines; un bon regard, qui donnait de

la lumière et du charme à sa figure trop grave; il usait à merveille,

m’a-t-on dit, d’une admirable voix, dont raffolaient les femmes; avec sa

démarche vive, sa taille un peu chétive, mais souple, sa manière

élégante de porter une ample redingote, souvent vieillotte, mais bien

soignée, les gestes qu’il savait faire de ses mains effilées, tantôt

jouant avec un petit morceau de verre carré, bordé d’ivoire, qui se

balançait au bout d’un fil, tantôt le portant à l’œil, sans coquetterie,

mais non sans grâce, il ressemblait vraiment à l’homme de tradition

qu’il était, assagi par la Révolution, et condescendant, parce que cela

lui paraissait raisonnable, à frayer avec les bourgeois de

Louis-Philippe.

Le plus aristocratique en lui, c’était l’âme: une âme haute, affranchie

des soins égoïstes et des petitesses auxquelles la foule humaine est

habituellement asservie. Il ne se désintéressait pas de ses affaires

personnelles, mais il se fût méprisé profondément s’il avait, une seule

fois dans sa vie, préféré sa fortune ou son bonheur au moindre des

intérêts généraux, dont il se considérait comme le défenseur naturel et

le gardien. Il était aristocrate en cela, sinon dans le sens historique

du mot, au moins dans le sens littéral, car la faculté de songer au bien

public plus qu’au sien propre est une noble vertu; c’est la vertu des

meilleurs, αριστὼυ.

Le sentiment qu’il se flattait de ressentir le plus vivement était celui

de sa dignité. On parle beaucoup de nos jours de la dignité humaine,

mais l’idée qu’on s’en fait est basse. La dignité des écrivains de la

démocratie, c’est l’exaltation de l’orgueil individuel, l’égoïsme érigé

en vertu. La dignité aristocratique est ou devrait être exactement le

contraire. Fierté des âmes indépendantes, c’est-à-dire détachées de tous

les esclavages, et d’abord du pire de tous, celui de l’intérêt

personnel; intransigeance des consciences droites à l’égard

d’elles-mêmes; goût des grands devoirs, des responsabilités, des

dévouements: voilà la vraie noblesse. Tocqueville estima que plusieurs

descendants des grandes familles de France avaient perdu, au sortir de

la crise révolutionnaire, cette hauteur d’âme, où lui-même se

complaisait si fort. Il vit quelques-uns d’entre eux enchaînés à des

lois viles, celles de leurs plaisirs, et, quand ils se mêlaient de

politique, enclins à traiter despotiquement leurs semblables. Il se

détourna de ces imprudents, qui croyaient défendre la religion et

restaurer la morale en étouffant en eux et dans les autres des vertus

généreuses et certainement chères à Dieu. Il avait vingt-cinq ans quand

éclata la Révolution de Juillet. Il se rallia sans enthousiasme au

nouveau régime, et saisit aussitôt une occasion qui s’offrait, d’aller

en Amérique, où il respirerait peut-être un air plus pur.

En débarquant à New-York, il crut trouver du premier coup ce qu’il

cherchait: des hommes libres; et ce fut un émerveillement. Il vit là des

gens qui, ne reconnaissant pas de maître, vivaient pourtant dans l’ordre

et dans la paix. Ni frondeurs, ni jaloux d’aucune supériorité, ils

n’avaient de haine contre aucun despote, et ne sentaient d’ailleurs pas

le besoin d’être dirigés par un homme, ayant chacun le noble goût de se

bien conduire, sous sa responsabilité. Le caractère mâle de ces

républicains plut au fier Tocqueville. Il leur trouva autant de grandeur

qu’aux gentilshommes de France; et, bien qu’il fût perspicace comme pas

un homme de son siècle, et devinât déjà, à certains indices, les vices

profonds d’un état social qu’il devait bientôt analyser avec une

sévérité qu’on n’a pas dépassée, il céda d’abord à l’enthousiasme dont

son âme d’aristocrate était saisie, et se fit le prophète ému, l’apôtre

un peu étonné, et, comme il disait lui-même, _terrifié_, de la

démocratie.

Il revint en France avec un livre considérable sur l’Amérique, qui lui

valut, tout jeune, un fauteuil à l’Académie, puis il se jeta dans la

politique. Il eut tort. Bien qu’il professât qu’il n’y avait pas

d’habileté, ni de rouerie, qui valût l’honnêteté toute simple pour

gouverner les hommes, il dut convenir qu’il n’était pas fait pour ce

rôle. Médiocre orateur et de piètre santé, il traversa le règne sans

éclat de Louis-Philippe, tristement, comme un censeur un peu chagrin. Sa

femme disait qu’il n’avait pas l’estomac d’un homme d’état: il avait un

estomac de moraliste.

Il passa, en moraliste avisé, parmi les hommes et les événements de

1848. Il jugea sévèrement les premiers, hormis un, Cavaignac, dont la

grandeur l’arrêta. Sur les événements, il n’eut pas une heure

d’illusion. Il savait que le haïssable despotisme était au bout de cette

anarchie. Il lutta cependant, avec une énergie exaspérée. Il eut le

courage de devenir, un moment, le ministre du prince-président. Trop

clairvoyant pour se méprendre sur le succès de son effort, il voulait

sans doute l’avoir tenté. Le coup d’État lui répondit.

Alors il se fit le peintre vigoureux, irrité, des faiblesses de ses

contemporains. Du fond de la retraite à laquelle il s’était condamné, il

entretint avec des amis de choix une correspondance, où éclata sa colère

d’honnête homme. Il ne pouvait comprendre que les meilleurs des Français

fussent si dépourvus de dignité, qu’ils acceptassent, non seulement sans

murmure, mais avec joie, le joug d’un despote d’aventure.

Il voulut remonter aux causes. Se souvenant, après vingt ans, que son

premier livre l’avait porté au rang des grands écrivains, il se remit à

écrire. Afin de connaître d’où était issue la société sans noblesse

qu’il avait sous les yeux, il entreprit d’étudier d’abord l’ancien

régime dans ses dernières années. Il fit, dans les archives des

départements, les plus longues, les plus minutieuses recherches. Peu à

peu, il s’aperçut qu’il s’était, avec tous les hommes de sa génération,

mépris sur la portée de la Révolution dans l’ordre politique. Presque

tout ce qu’elle avait cru fonder existait avant elle, au moins en germe.

Tout ce qu’elle avait cru détruire avait à peu près disparu quand elle

éclata. Son œuvre, bonne ou mauvaise, s’effondrait donc, et la grande

imposture apparaissait. La Révolution avait bien, par ses crimes,

démoralisé brutalement tous les Français au milieu desquels Tocqueville

vivait avec tristesse, mais elle n’avait rien engendré qui fût à elle

seule, sinon l’anarchie, mère elle-même du despotisme. Le duc d’Aumale,

blessé dans le culte qu’il portait à 1789, déclara, ayant lu son livre,

que l’anarchie et le despotisme n’étaient que des bâtards de la

Révolution[1]. Tocqueville avait du moins montré du doigt ces bâtards.

[1] Lettre du duc d’Aumale à Cuvillier-Fleury du 17 juillet 1856.

Il ne put achever qu’un volume de l’œuvre qu’il méditait. Ce volume,

c’est _l’Ancien Régime et la Révolution_, c’est-à-dire le premier grand

livre qu’on ait écrit sur cette partie de notre histoire.

Il mourut à Cannes en 1859, en pleine vigueur intellectuelle, à

cinquante-quatre ans.

Il n’avait ménagé personne, ni la foule, ni l’élite. On l’oublia.

* * * * *

Pas tout à fait, et peut-être faut-il le regretter. Car plusieurs lignes

de son œuvre, quelques lignes seulement, à la fois solennelles,

raisonnables et malheureuses, sont obstinément restées dans la mémoire

de beaucoup d’hommes. Et ces lignes fatales, que je vais placer, moi

aussi, en tête de cette étude, il semble que Tocqueville en ait lui-même

subi le poids toute sa vie et qu’elles l’aient écrasé.

Voici, dans la Préface de sa _Démocratie en Amérique_, un de ces

passages fameux: «Une grande révolution démocratique s’opère parmi nous:

tous la voient, mais tous ne la jugent point de la même manière. Les uns

la considèrent comme une chose nouvelle, et, la prenant pour un

accident, ils espèrent pouvoir encore l’arrêter; tandis que d’autres la

jugent irrésistible, parce qu’elle leur semble le fait le plus continu,

le plus ancien et le plus permanent que l’on connaisse dans l’histoire.»

En voici un autre, extrait de la même _Préface_, et se référant encore à

ce que l’auteur appelle _le fait providentiel de l’égalité des

conditions_: «Le livre entier qu’on va lire a été écrit sous

l’impression d’une sorte de terreur religieuse produite dans l’âme de

l’auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche depuis

tant de siècles à travers tous les obstacles et qu’on voit encore

aujourd’hui s’avancer au milieu des ruines qu’elle a faites.»

Tocqueville, pour les gens qui s’instruisent au théâtre, est un

personnage sentencieux, prêtant à sourire. Pour ceux qui en savent plus

long, c’est un gentilhomme libéral, qui s’est fait l’apôtre éloquent et

passionné de la démocratie.

Je crois qu’il serait équitable de reviser, au moins en partie, ce

dernier jugement. Il ne s’agit pas de nier que l’influence de

Tocqueville se soit exercée dans un certain sens. Les formules que je

viens de citer ont eu pour effet, depuis l’heure où elles sont tombées

de sa plume jusqu’au jour où nous sommes, de faire naître et

d’entretenir la foi démocratique dans l’esprit de beaucoup de personnes

distinguées et, comme disait Tocqueville, de condition relevée. Mais il

n’y a pas toujours un lien logique entre l’œuvre d’un homme et ce que

lui-même, ses contemporains et la postérité ont tiré d’elle. La

_Préface_ de la _Démocratie en Amérique_ n’est pas, comme on le professe

d’habitude, une de ces pages lumineuses, qui éclairent vivement la

pensée et la vie de celui qui les a écrites, mais un morceau un peu

massif, derrière lequel est resté caché, depuis près d’un siècle, un

homme plein de noblesse, de charme et de sagacité, que j’ai reconnu avec

surprise, et que je désire faire apparaître à d’autres yeux, tel que je

l’ai vu moi-même.

Comme disait Monsieur de Tocqueville... · 第 6 / 36 题