LE COEUR ET LA TÊTE

M. Georges Oudart a glané avec tact quelques-unes des pensées vives ou

profondes, qui rendent à la fois si grave, par ses vérités d'âme, et si

joliment chatoyante, par son alerte et spirituelle fantaisie, l'oeuvre

de Maurice Donnay. La rubrique la plus riche de ce recueil (1) est

naturellement celle qui traite de l'amour. N'oublions point qu'Amants

est l'un des premiers triomphes de Maurice Donnay et que l'amour a tenu

le grand premier rôle dans toute une partie de son théâtre.

Note 1: Le Coeur et la Tête, Sansot, éditeur.

Or voici, entre autres choses, ce que M. Maurice Donnay nous dit, ou

nous fait dire par ses personnages, de l'amour:

... «On aime plusieurs fois, c'est vrai, et chaque fois d'une manière

différente, mais on n'aime qu'une seule fois d'une façon immortelle,

divine presque... une seule fois, on peut être un dieu!»

... «On naît amant comme on naît musicien ou poète.»

... «Le dédain d'aimer n'est le plus souvent que l'impuissance d'être

aimé.»

... «En amour, il y a toujours un qui aime davantage et c'est celui-là

qui souffre.--Mais c'est l'autre qui s'ennuie.»

... «Moins un coeur est sec, mieux il flambe.»

... «En amour, neuf fois sur dix, le malheur arrive par les lettres

comme la fièvre typhoïde vient par l'eau.»

... «Ça ne signifie rien de dire à un homme qu'on ne l'aime plus; mais

ce qui signifie quelque chose, c'est de lui dire qu'on en aime un

autre.»

... «La passion excuse tout, mais chez les brutes seulement.»

... «Les mariages d'amour sont les seuls qui ne puissent pas durer, car

ils supposent des âmes d'amants, et être amants, n'est-ce pas avoir le

désir continuel de sensations, de troubles, de mystère et d'inconnu,

d'inconnu?»

... «Il y a des souvenirs d'amour qu'on n'évoque pas avec des mots;

c'est comme des paysages de bonheur que l'on revoit dans le silence de

soi-même, des paysages attendrissants avec de grandes lignes calmes; un

air que l'on entend, un parfum que l'on respire, et voilà que vous

revivez avec leur intensité les heures de jadis et que vous retrouvez

l'âme que vous aviez à cette heure-là; c'est donc qu'elles valaient la

peine d'être vécues.»

En amour, l'homme et la femme sont dissemblables, et par le coeur et par

la tête. L'amour chez la femme, plus violemment passionnée, plus

exclusive, plus personnelle, a particulièrement retenu l'attention, si

souvent émue, de l'auteur _d'Amants_, qui nous parla le mieux de l'amour

moderne. Il nous dit:

... «Dans le coeur de l'homme, chacune de ses maîtresses a sa pierre,

son inscription et sa petite croix. Tandis que les femmes, lorsqu'elles

aiment un homme, tout disparaît; leur vie commence à partir du jour où

elles l'ont connu... et, quant au reste, il n'y a pas d'inscription ni

de croix dans leur coeur. C'est l'oubli absolu, et, pour certaines, la

fosse commune.»

... «Le flirt est la leçon d'escrime que prend une femme avec des

fleurets mouchetés avant d'aller sur le terrain avec des épées

véritables.»

... «Il y a une règle commune qui veut que, lorsqu'une femme se croit

moins aimée, elle se rende encore moins aimable.»

Rien n'est plus vrai... Mais, nous le savons aussi, pour avoir fait la

plus large part à l'observation moderne de l'amour, le théâtre de

Maurice Donnay ne lui est pas exclusivement consacré. L'auteur de _la

Patronne_, du _Retour de Jérusalem_, de _Paraître_, s'est surtout

passionné, dans les oeuvres de ces dix dernières années, à l'étude des

problèmes sociaux. D'où, dans le précieux petit recueil de M. Oudart, de

riches glanes sur notre époque, sur la souffrance, sur la mort. Nous ne

pouvons citer tout le livre, nous donnerons seulement, pour terminer,

ces quelques lignes, jolies et graves, sur la patrie:

... «La patrie, c'est des victoires glorieuses, des défaites héroïques,

de beaux exemples de sacrifices et de vertus... c'est des cathédrales,

des palais, des tombeaux... c'est des paysages que l'on a vus tout

enfant et d'autres qui, plus tard, ont encadré des heures de joie ou de

tristesse... c'est des choses intimes, des souvenirs, des traditions,

des coutumes... c'est un langage qui nous paraît le plus doux, c'est une

vieille chanson, un vieux proverbe plein de bon sens... c'est une rose

qui s'appelle la France, c'est une assiette peinte, que sais-je?

«Mais oui, la patrie, c'est tout ça... et bien d'autres choses encore.»

Voilà. Et cette définition chaude et vibrante, cette définition d'élan

et d'instinct, peut suffire à la fois à notre tête et à notre coeur.

L'Illustration, No. 3669, 21 Juin 1913 · 第 31 / 51 题