LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

Les gens de sport ont leurs «grandes semaines». Le petit monde des

théâtres a sa grande Quinzaine; et cette grande quinzaine s'ouvrira ces

jours-ci. C'est deux semaines d'émotions très fortes; de rires, de

larmes, d'enthousiasmes et d'attaques de nerfs. Il faut voir cela. Un

étranger qui aime Paris et qui a la curiosité de le bien connaître

commettrait la plus inexcusable des étourderies s'il se désintéressait

d'un spectacle aussi rare, et laissait passer les Concours du

Conservatoire sans essayer de conquérir le coin de loge ou le strapontin

d'où il pourra y assister.

Tous ces concours ne sont pas également «courus», et, pour moi, j'ai

cette faiblesse de m'intéresser surtout à ceux que la foule néglige: aux

concours de contrebasse et de cor, de clarinette, de trombone et de

basson. Ceux-là sont les plus accessibles. Ils sont suivis par une

clientèle discrète d'amis, de parents pauvres, de vieux amateurs et de

jeunes soldats. Les concurrents qu'on applaudit là ne s'élèveront

presque jamais à la dignité de virtuoses. Ils occuperont obscurément

leur place en des orchestres civils ou militaires; ils y tiendront leur

«partie» avec utilité, et sans gloire.

Comme l'accompagnateur qui, assis au piano, soutient de ses dix doigts

le chant de la cantatrice qu'on acclame, ils seront, toute leur vie, les

_servants_ du succès des autres. Ce sont les prolétaires de la Musique;

et ces concours sont pour eux d'inoubliables journées...

Car ce sont les seuls instants de leur carrière où ils auront eu

l'honneur de comparaître _seuls_ devant une salle où chacun d'eux est

attendu, et séparément entendu. Ils connaîtront la gloire du _solo_; un

accompagnateur, assis près d'eux, au piano, les assistera modestement;

ils seront, pour cinq minutes, des vedettes; on les applaudira. Et, si

une récompense leur est décernée, ils seront de nouveau introduits en

scène par un appariteur en habit noir, interpellés dans le silence de la

salle par un monsieur illustre qui prononcera les mots sacramentels:

«Monsieur, le jury vous décerne un premier prix.» Dans le crépitement

des bravos, ils salueront encore, très confus, très heureux, tellement

émus qu'on les verra rire quelquefois, à cause d'une extrême envie de

pleurer... Et puis, le lendemain, ce sera la joie d'ouvrir les journaux,

d'y trouver, son nom, suivi d'appréciations élogieuses de la critique;

ils pourront dire, tout comme Caruso, Pugno, Chaliapine ou

Nijinski: «J'ai une bonne presse.» Et ce sera fini pour toujours.

Confondus désormais dans la foule des orchestres, ils ne seront plus,

sous le bâton du chef, que deux mains qui s'agitent devant un pupitre,

autour d'une figure qu'on ne regarde pas. N'importe. Ils auront eu leur

minute heureuse, et l'impression délicieuse de ce que c'est que la

gloire... Allez les voir vivre cette minute-là. C'est très touchant, et

ce n'est pas ennuyeux du tout.

Et puis, vraiment, quelquefois, on tombe sur un solo de trombone ou de

contrebasse qui est fort agréable à écouter.

Les séances consacrées au piano et au violon sont plus dures, et vous

admirerez qu'une telle foule consente à s'écraser en une salle où règne

une température d'étuve, pour entendre le même morceau joué trente ou

quarante fois de suite, et presque toujours très bien! car on n'a même

pas, aux concours du Conservatoire, la ressource d'entendre, de temps à

autre, le morceau très mal joué qui vous reposerait des autres, et

donnerait du prix à ce qui va suivre. Tous sont d'une force

décourageante. Mais l'auditoire qui est là ne se décourage point. Il

épie les fautes, prend des notes, se pâme aux traits heureux, compare et

commente avec passion... Il me semble qu'aux concours de violon et de

piano le spectacle, pour un observateur désintéressé, est surtout dans

la salle.

Mais voici les grandes épreuves! Le chant, l'opéra, l'opéra-comique, la

comédie!

Amis étrangers, que le caprice de vos «déplacements» a fixés à Paris

dans le moment précis où s'ouvre la série des grandes épreuves du

Conservatoire, ne manquez pas de mettre un hasard si exceptionnel à

profit. Coin de loge, ou simple strapontin, vous dis-je! Ce sera déjà

bien joli si vous les obtenez.

En ces dernières années, il n'était pas trop difficile d'y réussir. Un

sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, M. Dujardin-Beaumetz, s'était

généreusement avisé de transporter du Conservatoire à l'Opéra-Comique

les concours du Conservatoire. Cela lui donnait mille places de plus,

dont une partie était distribuée aux membres du Parlement. Et comme je

m'étonnais un jour que le Parlement prétendît envahir à lui seul la

moitié d'une salle de spectacle où, somme toute, il ne s'agissait que de

suivre une épreuve scolaire qui ne le regarde point; «Pardon, fit M. le

sous-secrétaire d'État, cela les regarde! Ce sont les parlementaires qui

votent le budget. Il est tout naturel qu'ils veuillent savoir comment

leur argent est dépensé...» L'amitié d'un sénateur ou d'un député (et

quel étranger ne compte un sénateur ou un député parmi les amis de ses

amis?) suffisait donc à assurer l'accès de ces spectacles célèbres à

quiconque avait résolu de s'y faufiler. La vieille tradition est, depuis

deux ans, restaurée; et l'on est revenu à la petite salle du faubourg

Poissonnière. Sept cents personnes seulement peuvent trouver place aux

grands concours; en sorte qu'au plaisir _d'en être_ s'ajoute

l'orgueilleuse satisfaction d'en _avoir été!_

Amis étrangers, je vous recommande tout particulièrement celui de

Comédie. Il y a de vieux Parisiens qui se croiraient déshonorés s'ils

n'avaient été vus, ce jour-là, dans l'atmosphère surchauffée de la

petite salle, applaudissant aux débuts de la «grande amoureuse» ou de la

grande soubrette de demain. Ah! les enthousiasmes de ce public, et ses

fureurs! Comme il aime le succès et comme il déteste l'injustice! Ah!

ces salles déchaînées contre un jury dont la sonnette éperdue de M.

Gabriel Faure s'efforce en vain de faire entendre les décisions!...

Sans doute, le Grand Prix de Longchamp est une chose à voir, et vous ne

manquerez pas, amis étrangers, ce spectacle-là; sans doute, le Salon du

peintre-sculpteur futuriste Boccioni qui s'ouvre demain rue La Boétie

est à voir aussi; mais qu'est-ce que tout cela, à côté d'un beau

«chahut» au concours d'Opéra-comique ou de Comédie!

L'Illustration, No. 3669, 21 Juin 1913 · 第 27 / 51 题