LE VOYAGE D'UNE COCCINELLE

par ROSEMONDE GÉRARD

Tandis que j'écrivais, hier soir,

Près de la fenêtre entr'ouverte,

Parmi l'odeur, l'odeur si verte,

Qui monte du jardin si noir;

Tandis que par plaintes égales,

Dans le gazon mouillé de nuit,

La fine chanson des cigales

Montait comme une herbe de bruit;

Tandis que la brise essoufflée,

Remplaçant le grand vent qui court

N'envoyait plus qu'un souffle court

Sentant la double giroflée;

Tandis que, fronçant les sourcils,

Je cherchais vainement à mettre

Le soir vague en des mots précis;

Et tandis que, par la fenêtre,

Mon coeur suivait mon rêve au loin,

--Sur ma page claire est tombée.

Minuscule, rouge et bombée,

Une coccinelle à sept points!

Elle tomba, brusque et jolie;

Et, comme elle tombait de haut,

De même que Manon Lescaut

Elle en était tout étourdie!

Mais te brusque étourdissement

Dura le quart d'une seconde.

Et le plus simplement du monde

Elle reprit le sentiment.

Elle ne cria pas: «Où suis-je?»

N'eut pas besoin de sels anglais,

Ni, pour dissiper son vertige,

De dégrafer son corselet,

Mais elle sut, hors de panique,

Vite se réarticuler

Comme un doux objet mécanique

Dont on a retrouvé la clef.

Plus vernie et plus écarlate,

Sous le rond d'or de l'abat-jour,

Elle se mit à faire un tour

Au petit pas de ses six pattes;

Elle esquissa des avant-deux,

Traça des lignes et des cercles,

Levant, ainsi que des couvercles,

Son dos qui se sépare en deux;

Et, fins pétales de dentelle

Bien repliés dans un coffret,

On voyait paraître ses ailes

Chaque fois que son dos s'ouvrait.

*

* *

Elle fit, sur mon écritoire,

Un voyage très varié;

Elle contourna la mer Noire

Sur le rebord d'un encrier;

Sur un presse-papier de verre

Elle escalada le Mont-Blanc,

Et, dans le brin de capillaire

Qui d'un bouquet pendait tremblant.

Elle put se croire, sans doute,

Parmi les profondeurs d'un bois:

Trois fois elle y perdit sa route

Et dut la retrouver trois fois!

Elle en partit comme on se sauve,

Un instant tournoya dans l'air,

Et tomba sur le sable fauve,

Juste au milieu d'un grand désert!

(Ce désert en miniature

C'était, dans la sébile en buis,

La poudre à sécher l'écriture...)

Elle en sortit vaillamment; puis.

Sur la plate-forme splendide

D'un pot de colle à bouchon d'or,

Elle fit quelques pas encor

Sur le dôme des Invalides!

Elle avait absolument l'air

D'une petite voyageuse

Qui s'en va du bord de la mer

Jusqu'à l'altitude neigeuse I

Elle avait l'air absolument

D'une infatigable touriste

Qui, seule, sans guide et sans liste,

Visite tous les monuments!

Chaque perspective inconnue

La ravissait comme un bonheur;

Pour regarder les points de vue

Elle montait sur les hauteurs;

Et sa course était si fuyante,

Son voyage si furieux,

Que, malgré sa robe voyante,

Parfois je la perdais des yeux!

Un instant, n'ayant pu la suivre

Autour du manche d'un cachet,

Je crus, dans un étui de livre,

Que, peureuse, elle se cachait:

Soudain, je la vois sur la pointe

Du porte-plume que je tiens;

Elle y demeure, pattes jointes;

Sans doute elle s'y trouve bien.

Sans bouger la main, je l'inspecte

Et je l'admire de tout près:

Rien n'est joli comme un insecte,

Douceur qui ne fait pas exprès,

Perle qui brode la nuit triste

Entre le soir et le matin,

Ame qui semble une améthyste,

Rubis qui possède un destin,

Minute où s'accrochent deux ailes,

Battement de coeur du mois d'août!...

Je regardai la coccinelle:

Elle ne bougeait plus du tout,

Et semblait s'amuser, sournoise,

A donner, de tout son émail,

Au porte-plume de travail

Un air d'élégance viennoise.

Juste à ce moment, du dehors,

La sérénade cigalière

Monta si limpide, et le lierre

Fut noir avec un cri si fort,

Orgueilleux de sa fleur nouvelle,

L'acacia parla si bien

A la petite coccinelle,

La glycine trouva moyen

De lui faire, depuis la grille,

En traversant tout le jardin,

Un si tendre appel de vanille,

Que je crus la voir fuir soudain.

Mais qu'importent les tentatives

De tout un soir occidental

Quand s'échappe une flamme vive

D'une colonne de cristal?

Et restant le temps, sur ma tempe,

De murmurer: «Qu'est-ce que c'est?»

Elle s'élança vers la lampe

Dont la splendeur l'éblouissait.

A peine eut-elle, au bord du verre,

Mis un pied fin comme un cheveu,

Qu'elle reçut d'un doigt de feu

Des chiquenaudes de lumière;

Et brusquement, pour le bureau,

Quittant la colonne qui brille,

Je crus la voir tomber du haut

D'une transparente Bastille!

Vite, elle se remit d'aplomb,

Alla, mais n'y demeura guère,

Parmi les gros boulets de guerre

Qui pour nous sont des grains de plomb;

Elle explora deux livres: Dante

_(l'Enfer)_, et Michelet _(l'Oiseau)_;

Faillit trébucher, l'imprudente,

Entre les pointes des ciseaux;

Se noya presque dans un vase

Pour voir de plus près un oeillet;

Revint examiner la phrase

Qui s'étalait sur mon feuillet;

Promena longuement sa bouche

Sur l'encre de mon papier bleu,

Mettant dans mes pattes de mouche

Ses pattes de bête à bon Dieu;

Enfin, ayant, ronde et légère,

D'un bout de table à l'autre bout,

Tracé des mots sur la poussière

Et vivement marché sur tout;

Ayant, minuscule et ravie,

Dans ce voyage merveilleux,

Manqué trois fois perdre la vie,

Par le fer, par l'eau, par le feu.

Elle regagna les dentelles

Vacillantes des blancs rideaux,

Quatre fois projeta ses ailes

Et les replia sur son dos,

Puis, ayant supprimé ses pattes,

Elle leva complètement

Ses deux élytres écarlates,

Hésita, frémit un moment,

Et, soudain, vite, vite, vite,

Par la fenêtre s'envola,

Emportant, elle si petite,

Mon grand rêve de ce soir-là!

L'Illustration, No. 3669, 21 Juin 1913 · 第 9 / 51 题