_par M. Parnell_.
«Au fond d'un désert inconnu au monde, vivoit depuis son jeune âge un
vénérable ermite. Sa demeure étoit une caverne, son lit un peu de
mousse, sa nourriture des fruits, et sa boisson l'eau du rocher. Loin
des hommes, il étoit toujours en présence de Dieu; sa seule occupation
étoit de le prier, et son seul plaisir de l'adorer.
Ce calme si pur, cette vie qui étoit l'image du ciel même, une idée
vint la troubler. Si c'étoit le vice qui fût triomphant sur la terre,
si la vertu lui étoit asservie, que deviendroit la sagesse de la
Providence? Dès ce moment l'avenir s'obscurcit devant les pieux
regards du solitaire, et son ame perdit son repos. Ainsi, lorsque les
eaux d'un lac présentent une paisible surface, la nature y réfléchit
une tranquille image; le rivage se dessine sur ses bords, les arbres
l'ombragent de leurs cîmes suspendues, et le firmament abaissé le
peint de ses couleurs variées. Mais s'il vient à tomber une pierre au
sein de l'humide élément, on voit aussitôt le cristal troublé se
diviser en cercles qui s'étendent de tous côtés, le soleil brisé se
perdre en fragmens, le rivage, les arbres et le firmament s'enfuir
dans un désordre affreux.
Impatient d'éclaircir ses doutes, de connoître le monde par lui-même,
de savoir à qui de ses livres ou des bergers de ce désert il doit
ajouter foi; car il n'avoit encore vu de l'espèce humaine que quelques
pâtres égarés dans leur marche nocturne, il quitte sa cellule, prend
dans sa main un bâton de pélerin, abaisse son capuchon sur son front,
et part au lever du soleil, résolu d'examiner tout avec une profonde
attention.
La matinée s'écoule avant qu'il soit sorti du long désert sur lequel
on n'aperçoit aucun sentier; et le soleil étoit au milieu de son
cours, lorsqu'il vit arrêté sur le grand chemin un jeune homme
proprement vêtu, dont la charmante figure étoit ornée de blonds
cheveux tombant en boucles flottantes. Je vous salue, mon père, dit le
jeune homme en s'approchant. Bonjour, mon fils, repartit le
respectable vieillard. La conversation s'engage; les questions, les
réponses se succèdent rapidement; et le plaisir de mille entretiens
divers charme la longueur de la route. Enchantés l'un de l'autre,
s'ils différoient par les années, ils se réunissoient par les
sentimens. Ainsi un vieux ormeau soutient un tendre lierre; ainsi le
jeune lierre embrasse le vieux ormeau.
Cependant le soleil étoit près de se coucher; la dernière heure du
jour s'avançoit enveloppée de ses modestes couleurs, et la nature en
silence invitoit la terre au repos, lorsque les voyageurs aperçurent
non loin de la route un superbe palais. Ils y dirigent leurs pas, à la
clarté de la lune, au milieu d'une avenue de grands arbres qui
formoient de chaque côté des couronnes de verdure.
Le noble maître de ce palais en avoit fait l'asile hospitalier de
l'étranger. Sa générosité cependant, altérée de louanges, n'étoit plus
que le vain étalage d'un luxe dispendieux. Les compagnons arrivent;
des domestiques en livrée les attendoient, et le seigneur du château
vient les recevoir à la porte. La table du souper gémit sous la
magnifique profusion des mets, et tout brille d'un éclat que n'a point
la bonne et simple hospitalité. De là, conduits dans leur appartement,
ils oublient les fatigues de la journée, plongés dans un profond
sommeil sur la soie et le duvet.
Le lendemain, à la première lueur du jour, dès que le frais zéphir
vient se jouer sur la surface du long canal, caresser les fleurs du
riant parterre, et agiter le sommet chevelu des arbres voisins, nos
hôtes se lèvent, dociles au signal de la nature. Ils trouvent un
excellent déjeûner servi dans un magnifique salon. Le maître affable
en fait les honneurs, et invite les voyageurs à boire d'un vin exquis,
pétillant, dans une coupe d'or. Enfin, ils sortent du portique,
satisfaits et reconnoissans; le seigneur du château est le seul qui
ait lieu de se plaindre, sa précieuse coupe a disparu; le plus jeune
de ses hôtes l'a dérobée en secret.
Tel un voyageur qui rencontre sur son chemin un serpent à la peau
brillante, étendu au soleil; plein de trouble, il s'arrête, et
s'écarte précipitamment du danger; puis il reprend sa marche d'un pas
timide, en portant de tous côtés des regards inquiets: tel parut le
vieillard, lorsque déjà loin du château, il apperçut l'objet dérobé
briller dans la poche de son subtil compagnon. Interdit, il s'arrête;
il brûle, mais il craint de lui proposer de se séparer, et continue
la route avec un coeur tremblant, en se plaignant, les yeux levés au
ciel, que la générosité soit aussi mal récompensée.
Tandis qu'ils cheminoient, de sombres nuages couvrirent le firmament,
et voilèrent la gloire du soleil; le bruit des airs annonça l'approche
de la pluie, et les bestiaux, traversant la plaine, accoururent vers
l'étable. Averti par ces présages, le couple voyageur presse sa marche
pour chercher un abri dans un édifice voisin. C'étoit un donjon,
flanqué de tourelles, élevé sur une éminence qu'entouroit un large
fossé. L'esprit inhospitalier, farouche et repoussant de son
possesseur, avoit fait un désert du pays d'alentour.
A mesure qu'ils approchoient de cette triste demeure, le vent
augmentoit de furie; les rapides éclairs étinceloient parmi les
torrens de pluie, et le bruyant tonnerre éclatoit au-dessus de leur
tête. Ils frappèrent long-tems à la porte; long-tems leurs cris se
joignirent au bruit du marteau, tandis qu'ils étoient en proie aux
coups précipités du déluge et de l'aquilon. Enfin, une foible pitié se
glisse dans le coeur du barbare. Pour la première fois il va exercer
l'hospitalité. D'une main chagrine il fait tourner la porte sur ses
gonds rouillés, et reçoit à regret sous son toit les voyageurs
tremblans de froid. Un fagot avare éclaire le foyer glacé, et rappelle
la vie dans leurs membres. On leur sert pour dîner un peu de pain bis
avec un peu de vin aigre; et à peine la tempête commence-t-elle à
s'appaiser, qu'un prompt adieu les avertit de s'en aller en paix.
L'ermite observateur ne comprend pas comment un individu aussi riche
se condamne à une vie aussi misérable. Quel motif, dit-il en lui-même,
peut donc porter à renfermer en pure perte la subsistance de mille
infortunés! mais quel nouvel étonnement éclata sur son visage,
lorsqu'il vit son jeune compagnon tirer de sa poche la coupe précieuse
qu'il avoit dérobée à leur premier hôte si généreux, et en payer le
misérable accueil du dernier, si sordide et si dur!
Mais déjà les nuages orageux sont dispersés, le soleil se lève sur un
firmament d'azur, les doux parfums s'exhalent des vertes prairies, et
les feuilles brillantes de rosée marquent par leurs frémissemens leur
joie de revoir le jour. A ce signal, les voyageurs quittent leur
triste asile, et le maître content en ferme aussitôt la porte
soucieuse.
Tandis qu'ils s'éloignoient, l'esprit du pélerin étoit profondément
agité de diverses pensées. Les actions de son compagnon, dépourvues de
leurs motifs, lui paroissoient ici un crime, là une extravagance.
Pénétré d'horreur pour celui-ci, et de compassion pour celle-là, il se
perdoit dans l'explication de tant de bizarreries.
Cependant les ombres de la nuit revinrent encore voiler le firmament;
et les voyageurs, occupés encore de chercher une retraite, apperçurent
assez près d'eux une maison fort propre, au milieu d'une campagne
parfaitement cultivée. Sous de simples dehors qui ne présentoient ni
le spectacle de la triste indigence, ni celui de la vaine grandeur,
cette demeure répondoit au caractère du maître, homme heureux qui
aimoit la vertu et fuyoit la louange.
Nos piétons tournèrent vers ce côté leurs pas fatigués; et bénissant
de leurs voeux le modeste manoir, ils s'inclinèrent devant son digne
possesseur, qui répondit en ces termes à leur salutation:
«Sans orgueil comme sans envie, je rends à celui qui nous a tout
prodigué une partie de ses bienfaits. C'est lui qui vous envoie;
recevez donc en son nom un frugal repas donné de bon coeur.»
Il dit, et fit servir la table hospitalière. Puis il les entretint de
la sagesse et de la vertu jusqu'au moment où le son de la cloche,
rassemblant les honnêtes domestiques, vint fermer la journée par la
prière.
Enfin, l'aurore se leva, nuancée de mille couleurs, et le monde
renouvelé par un tranquille sommeil, recommença le cercle de ses
travaux. Mais avant le départ des voyageurs, le plus jeune des deux
s'approche du berceau où dormoit un enfant, le saisit et l'étrangle. O
comble d'horreurs! ô monstrueuse ingratitude! le fils unique d'un si
généreux hôte, l'orgueil naissant de sa maison; son visage devient
noir, il palpite, pousse un soupir et meurt. Que devint notre ermite à
la vue de cet horrible assassinat? Non, l'enfer, l'enfer même, ouvrant
devant lui ses profonds abîmes, et l'enveloppant de ses flammes
dévorantes, ne l'eût pas frappé de plus d'effroi.
Interdit, confondu, il veut fuir; mais ses genoux tremblans trahissent
ses désirs. Le jeune homme le poursuit et l'atteint. La route étant
croisée par plusieurs autres, un domestique étoit venu leur servir de
guide. Ils arrivèrent au bord d'un torrent qui traversoit le chemin;
le passage étoit difficile; le domestique marche devant sur de
longues branches de chêne qui tiennent lieu de pont. Le jeune homme,
qui sembloit n'épier que l'occasion d'un crime, s'approche du guide
sans défiance, et le précipite dans l'abîme. L'infortuné disparoît
aussitôt, remonte un instant à la surface, puis retombe pour jamais
dans le gouffre de la mort.
Le vieillard ne peut plus contenir sa fureur, il s'écrie les yeux
étincelans: O monstre exécrable..... Mais à peine a-t-il ouvert la
bouche, que son étrange compagnon a quitté la forme humaine. Sa jeune
figure est empreinte d'une douce majesté; sa robe, devenue d'une
blancheur éclatante, flotte jusqu'à terre; une brillante auréole
couronne sa tête; l'air est autour de lui parfumé d'une odeur céleste,
et des ailes d'un éclat éblouissant couvrent ses épaules de leurs
plumes nuancées. En un mot, il a pris une forme divine, et sa démarche
est celle d'un ange de lumière.
A la vue de ce prodige, la fureur dans le coeur de l'ermite a fait
place à l'admiration; sa langue est immobile, et son esprit est frappé
d'un profond étonnement. L'ange aimable, d'une voix semblable à une
musique ravissante, rompit le premier le silence:
«Tes prières, tes hommages, ton innocente vie, sont montés sur l'aile
d'un doux souvenir devant le trône suprême. De telles perfections font
la joie de l'empire céleste; habitant de ce brillant séjour, je suis
descendu à la voix du Tout-Puissant pour calmer tes inquiétudes. Cesse
de te prosterner devant moi, je ne suis que ton égal.
Apprends le secret du gouvernement du grand Etre, et que ta conscience
cesse d'être alarmée.
Le juste créateur, en formant ce monde, a voulu qu'il fût soumis aux
lois de la nature, et que ce fût en passant par les causes secondes
que tout ici-bas marchât à son but. C'est ainsi que, retiré loin de
la sphère terrestre, le souverain maître exerce sa puissance. Il fait
concourir les actions de l'homme sans contrarier sa volonté; il exige
surtout qu'il se confie fermement dans sa sagesse.
Rien n'est plus surprenant sans doute que le spectacle des évènemens
qui vient de frapper tes yeux. Cependant, lorsque tu seras instruit de
leurs motifs, tu reconnoîtras la justice du Tout-Puissant, et tu
apprendras à soumettre ta raison aux choses que tu ne peux expliquer.
Cet homme superbe entouré d'un luxe pompeux, dont la vie étoit trop
fastueuse pour être innocente, qui recevoit ses convives à une table
incrustée d'ivoire, et les regaloit dès le matin d'un vin exquis
pétillant dans des coupes d'or, en perdant une de ces précieuses
coupes, a été corrigé de son faste impudent; il continuera d'être
hospitalier, mais avec plus de simplicité.
Le misérable tourmenté par d'éternels soupçons, dont la porte
verrouillée ne s'ouvroit jamais au pauvre voyageur, c'est à lui que
j'ai donné la coupe, afin de lui faire connoître que le ciel sait
récompenser les mortels compâtissans. A la vue de ce vase, il a
reconnu de quel prix est cette vertu qu'il avoit abjurée; et son ame
reconnoissante s'est ouverte à la pitié. Ainsi le minerai, pénétré par
l'active chaleur du charbon embrasé qui le presse, est bientôt en
fusion, et, dégagé de sa gangue, l'argent qu'elle réceloit se
précipite dans le creuset.
Après de longues années d'une conduite vertueuse, le coeur de notre
pieux ami étoit à moitié détaché de son Dieu, entraîné par l'amour
d'un enfant au berceau. Pour lui il vivoit dans l'inquiétude, et déjà
il recommençoit des yeux le cours de ses peines sur la terre. Dans
quelles extravagances un pareil délire ne l'auroit-il pas précipité?
Dieu, pour sauver le père, s'est emparé de l'enfant. Graces à mon
adresse, tout le monde, excepté toi, a cru qu'il étoit mort d'une
convulsion. Maintenant le père en pleurs, humilié dans la poussière,
reconnoît la justice du châtiment.
Cependant c'en étoit fait de la fortune de cet homme, si son perfide
domestique eût remis le pied dans la maison: il devoit dans la même
nuit enlever le trésor de son maître; et quelle perte c'eût été pour
les pauvres!
Tels sont les éclaircissements que le ciel m'a chargé de te donner.
Retourne en paix, sois résigné et n'accuse plus la Providence.»
Après ces mots, le jeune Séraphin déploie ses ailes sonores et prend
son vol aux yeux du sage frappé d'admiration. Tel parut Elisée lorsque
son maître s'éleva dans les nues sur un char céleste. Ainsi à la vue
du char de feu montant dans les cieux, le prophète ébloui étoit
enflammé du désir de monter à sa suite.
O seigneur! s'écria l'ermite prosterné, que ta volonté soit faite sur
la terre comme dans le ciel! Puis s'en retournant l'esprit satisfait,
il regagna son ancienne demeure et y finit sa vie dans la piété et
dans la paix[17].»
[17] Cette petite production de Parnell, qui parut au
commencement du dernier siècle, est dans l'original un
chef-d'oeuvre de précision et de graces. Le sujet est tiré du
vieux Conte de l'Ermite, que chaque peuple a habillé à sa mode.
Voltaire l'a enchassé dans son charmant roman de Zadig; il a
assaisonné de plaisanteries fort gaies et fort spirituelles la
philosophie du poète anglois. Mais il faut convenir que cette
justification des misères humaines ne vaut pas mieux que tous les
systêmes qu'on a imaginés pour expliquer les voies de la
Providence. On ne voit point de Prodigues devenir plus sages
parce qu'on a abusé de leurs dons, d'avares rendus généreux parce
qu'ils ont eu un mouvement de pitié qui leur a tourné à profit.
La mort d'un enfant tendrement chéri a plus souvent inspiré aux
pères désespérés des murmures contre la Providence que des
sentimens de reconnoissance et d'amour. En général, les passions
comme les caractères dépendent en partie de la nature du
tempérament, et ne sont susceptibles que de simples
modifications. Mais si on ne change point les élémens, on peut du
moins les diriger et les employer utilement. Ainsi l'habile
écuyer qui soumet au frein un coursier indompté, tire un sage
parti de sa fougue insensée, et convertit en noble courage son
caprice et ses emportemens.
(_Note de l'Editeur._)
Je ne consigne ici cet écrit que comme un monument du pouvoir que
possédoit le Vallon aérien de s'élever à la gloire qui a immortalisé
les beaux siècles d'Athènes et de Rome, et en même tems comme une
preuve de sa sagesse, non seulement de n'avoir pas aspiré à cette
gloire, mais d'en avoir pour jamais éteint le désir. En effet, quel
eût été pour nous le fruit de cet esprit si vanté sur la terre qui
consiste en vaines phrases? Nous n'avons point d'oisifs à amuser: tous
les membres de notre société sans exception sont livrés à des travaux
utiles. Ils écouteroient avec reconnoissance l'homme qui leur
apprendroit quelque moyen de perfectionner l'agriculture ou les
métiers dont ils s'occupent. Il leur faut du bon sens en action et non
pas de l'esprit en paroles. Les Etats qui ont un superflu de
population peuvent le prodiguer à leur gré; mais pour notre intérêt
comme pour notre prospérité, nous devons inspecter dans chaque
individu l'emploi de son tems et de ses facultés. Il faut que tout
aboutisse à l'avantage commun de la société.
Cependant le conseil s'assembla pour peser les avantages et les
inconvéniens qui étoient résultés du voyage hors du Vallon, et décider
s'il convenoit d'avoir quelqu'autre communication ultérieure avec la
terre. Ce voyage avoit procuré l'introduction de la pomme de terre et
des abeilles. La première étoit une garantie infaillible contre la
disette de blé; et sous ce rapport elle étoit d'un prix incalculable.
Le miel des abeilles fournissoit non seulement un mets agréable, mais
un remède salutaire dans plusieurs maladies; mais les maux, dont ce
voyage avoit apporté le germe, étoient au moins égaux s'ils n'étoient
supérieurs aux biens qu'il avoit fait connoître. Quel avantage
pouvoit compenser la petite vérole qui avoit détruit une partie de la
population, et dont le poison maintenant incurable menaçoit toute la
postérité, et ce vice moral bien plus désastreux encore qui avoit
attaqué le gouvernement et les moeurs jusque dans leur principale
racine? La physique et la chimie, nous a-t-on dit, sont maintenant les
sciences les plus florissantes dans l'Europe; les progrès qu'elles
font chaque jour promettent des découvertes utiles et des secrets
précieux pour l'humanité. Mais la corruption des moeurs qui va
toujours croissant dans une proportion supérieure à la perfection des
arts, produira sans doute aussi quelque nouveau germe de maux qui
seroit importé chez nous avec celui des biens; et nous ne voulons
point du remède, puisqu'il seroit nécessairement inséparable de la
maladie.
D'après ces considérations, le conseil a arrêté que le Vallon aérien
n'auroit plus de communication avec la terre par quelque voie que ce
pût être[18].
[18] Voici une contradiction qui a dû frapper tous les lecteurs
attentifs. Il est dit ici que le conseil décréta de ne plus avoir
de communication avec la terre; et cependant une cinquantaine
d'années après que cette décision a été prise, M. de Montagnac
reçoit des habitans du Vallon l'accueil le plus amical, ainsi
qu'on l'a lu dans la relation de son voyage; et ce n'est qu'après
y avoir été traité pendant plus d'un jour avec toutes les marques
de la bienveillance, qu'un seul individu vient lui signifier
l'ordre de partir.
Frappé aussi moi de cette contradiction, je priai M. de Montagnac
de me l'expliquer. Il me répondit premièrement, que la décision du
conseil n'avoit jamais été publiée, parce qu'on attendoit pour
cela qu'il fût proposé quelqu'autre projet d'excursion, ce qui
n'avoit pas eu lieu et ne l'auroit peut-être eu jamais. Il me dit
ensuite qu'il ne falloit pas juger le peuple aérien avec trop de
rigueur. Ce peuple-là a peu de souvenirs parce qu'il a eu peu de
peines; car ce sont les chagrins qui fixent principalement les
époques du passé. Il est à cet égard semblable au sauvage qui vend
son lit aujourd'hui sans prévoir qu'il en aura besoin demain.
M. de Montagnac s'étoit conformé jusqu'à présent au principe qu'il
avoit très-judicieusement établi, de ne donner au public que la
partie des Annales du Vallon aérien susceptible d'un intérêt
général. J'ai vu avec peine qu'il y avoit dérogé en transcrivant
ici, outre la liste des gouverneurs, des rédacteurs des Annales,
des membres du conseil pendant plusieurs années, deux aventures
dont le sujet et le style respirent cette simplicité antique, si
admirable quand on la rencontre dans Homère ou dans quelqu'autre
auteur des premiers tems, mais qui n'est plus que ridicule
lorsqu'elle est appliquée a quelques faits récens. Il semble voir
alors un palais moderne bâti dans le genre gothique.
J'ai à faire à M. de Montagnac un autre reproche dans un sens
opposé. Là, il a publié ce qui devoit être supprimé; et le passage
qui suivoit immédiatement, et qu'il étoit intéressant de faire
connoître, il l'a retranché. Ce passage est relatif à la guerre de
notre révolution entre la France et l'Espagne. C'est le dernier
évènement public dont le Vallon ait eu connoissance. J'ai cru
devoir appliquer la suppression au remplissage inutile ou
disparate, et rendre la publicité à la manière singulière dont le
peuple aérien avoit envisagé cette guerre révolutionnaire. C'est
cette guerre qui sans doute fut l'objet de la plus vive curiosité
des habitans du Vallon, et sur laquelle ils durent faire les plus
pressantes questions à M. de Montagnac. Cependant cet aéronaute
n'en dit pas un mot dans sa relation. Je ne conçois pas quelles
ont été ses raisons pour passer sous silence tout ce qui a rapport
à ce grand évènement. Quoi qu'il en soit, voici ce qui en est dit
dans les Annales de ce peuple.
(_Note de l'Editeur._)
* * * * *
«Une musique militaire a fait retentir l'écho de nos montagnes. Montés
sur le rempart, nous avons entendu des chants s'unir à cette musique,
et ces chants sembloient être un hymne à la liberté; car ce nom a été
souvent répété, et toujours avec le plus grand respect. Quelquefois
même nous avons vu l'armée entière se prosterner à genoux en
prononçant le mot de _liberté_. Comment des peuples esclaves depuis
tant de siècles ont-ils pu tout-à-coup briser leurs fers? quel ressort
assez puissant pour leur imprimer un pareil mouvement? Cette grande
révolution est-elle le résultat de la philosophie qui commençoit à
agiter le milieu du dix-huitième siècle? Ou est-ce la religion qui a
achevé son ouvrage? Nous cherchions de ces deux causes quelle étoit la
plus vraisemblable, lorsque nous avons entendu l'éloge de la
fraternité retentir avec celui de la liberté. Dès-lors notre
incertitude a été fixée; nous n'avons plus douté que cette belle
réunion ne fût l'ouvrage de la religion rappelée à sa pureté
primitive. Elle seule, d'un peuple d'esclaves, pouvoit faire un peuple
de frères.
Plusieurs bataillons ont passé successivement sous nos yeux, en
chantant également le double triomphe de la liberté et de la
fraternité. Ils portoient au bout d'une pique le bonnet, symbole de la
liberté, et leurs drapeaux étoient nuancés des trois couleurs
principales; réunion qui annonçoit évidemment celle des trois grands
ordres de l'Etat autrefois si divisés, le clergé, la noblesse et le
tiers-état. Nous nous entretenions de ces douces idées, et nous
voyions déjà les temples de Janus fermés sur toute la terre, et tous
les peuples s'embrassant à l'invitation et à l'exemple des François.
Mais quel horrible réveil est venu dissiper ce rêve enchanteur! dès le
lendemain, ces frères si tendres, transformés en tigres féroces,
étoient aux prises avec des Espagnols. Après une lutte de courte
durée, les François ont été vainqueurs; les vaincus à genoux
demandoient la vie d'une voix suppliante: _Fraternité ou la mort_,
leur a-t-on répondu avec fureur. Le signe d'acceptation étoit
d'arborer au chapeau la cocarde aux trois couleurs. Au moindre délai,
à la moindre hésitation, le frère chéri étoit égorgé sans pitié.
Quelle est donc cette nouvelle association de ce que l'amitié peut
inspirer de plus tendre et la rage de plus féroce? Au lieu de s'être
amélioré, l'esprit humain en France seroit-il retombé dans la
barbarie? N'est-ce pas là ce délire qui s'étoit emparé de tout
l'Empire Romain, la veille de sa chute, lorsque ses citoyens
s'égorgeoient entr'eux pour des querelles théologiques, tandis que les
Barbares étoient à ses portes tout prêts de consommer sa
ruine[19]?...»
[19] Ici se termine ce que les Annales aériennes présentent
d'intéressant. Il paroît que le peuple de ce coin des Pyrénées
croyoit atteints de folie les révolutionnaires de la fin du
dix-huitième siècle. Cette opinion étoit sans doute bien
honorable pour eux; elle est cependant la plus vraisemblable, car
la méchanceté qui tourne au profit de son auteur peut
s'expliquer; mais la dépravation portée à l'excès où elle parut
alors, cette dépravation qui tendoit à tout détruire, sans plan,
sans but et sans projets pour l'avenir, atteste un dérangement
dans les organes intellectuels, en un mot une vraie folie.
Il falloit une raison bien forte pour rétablir tout un grand
peuple dans la possession de celle qu'il avoit perdue. Elle s'est
trouvée, et la réparation aussi prompte qu'inespérée des maux
causés par la démence sera dans l'histoire générale le prodige le
plus éclatant et le plus admirable.
Au reste, on ne doit pas être surpris du peu d'étendue des Annales
du Vallon aérien. Un peuple heureux et qui n'a aucunes relations
politiques fournit bien peu de matériaux à l'histoire. Il en est à
cet égard des peuples comme des individus: plus ils sont heureux
et moins ils font de bruit. L'exemple du peuple aérien ne peut
servir de modèle à aucun autre peuple de l'Europe; ses moeurs, son
gouvernement, sa constitution sociale sont trop différens de tout
ce que nous connoissons; mais c'est un spectacle agréable de voir
le prix que la vertu peut encore obtenir quand elle est unie au
courage et à l'amour de la liberté.
(_Note de l'Editeur._)