Je suis né dans cette classe qui se qualifie de supérieure, et que
l'on appelle la haute noblesse. Comme j'étois le dernier de trois
enfans qui étoient destinés à soutenir l'éclat de la famille à la Cour
et à l'armée, ma place fut fixée dès mon berceau dans l'état
ecclésiastique. Cependant j'étois né avec des goûts entièrement
opposés aux devoirs de cet état. On me prévint que cette opposition
n'étoit point un obstacle, et que le scandale n'étoit plus un crime
que pour le peuple. Les exemples que j'avois sous les yeux ne
prouvoient que trop bien cette vérité. Une foule d'abbés de qualité,
célèbres par leur libertinage, parvenoient aux plus hautes dignités;
mais dans la ville d'Athènes, j'avois l'ame d'un spartiate. Passionné
pour l'étude, je m'étois attaché à la philosophie des Stoïciens, et
l'amour de la vertu l'emportoit sur l'amour du plaisir. Ces sentimens
m'attirèrent au séminaire le dédain de mes maîtres et la risée de mes
camarades. Ils traitoient l'austérité de mes principes de petitesse
d'esprit, et la pureté de ma conduite d'ignorance du monde. Un
professeur de théologie s'apperçut de ma surprise à ce contraste entre
la morale de Jésus et la doctrine de quelques-uns de ses ministres, et
m'en donna l'explication. C'étoit un homme bien différent de ses
confrères; aussi distingué par ses vertus que par ses lumières, il
vivoit dans ce doux oubli du monde, si cher aux personnes qui aiment
sincèrement l'étude. Il avoit quelques obligations à ma famille; et ce
fut en m'ouvrant son coeur qu'il m'en témoigna sa reconnoissance.
Toutes les religions du monde, mon ami, sont couvertes d'un voile
mystérieux. Je n'examinerai pas la question tant de fois discutée, si
le mystère est utile, et s'il ne conviendroit pas mieux qu'il ne fût
interposé aucun voile entre la vérité et les yeux du peuple. Cette
question est une de celles qui ne doit être décidée que par
l'expérience. Or, j'aurois beau prouver par le raisonnement qu'on ne
doit rien cacher au peuple; si ce principe étoit adopté, il
s'ensuivroit que moi, simple individu, j'aurois renversé l'édifice de
vingt siècles; mais ce que j'aurois fait si facilement, un autre
innovateur le pourroit faire tout aussi aisément en prêchant une
doctrine différente de la mienne. Ainsi, les peuples flotteroient
éternellement dans l'incertitude, et jamais on ne seroit assuré que la
religion d'aujourd'hui ne fut pas détrônée par la religion de demain.
Vous me direz: comment donner son assentiment à des mystères que
l'esprit humain ne peut comprendre? mais je vous répondrai:
comprenez-vous davantage le système du monde, la cause des vents,
celle de la lumière, du feu et une foule d'autres? sur toutes ces
choses, nous ne rougissons pas de notre ignorance. Celle dont nous
nous occupons, la religion, est bien d'un autre importance. Le génie
de son divin fondateur n'est-il pas du plus grand poids? le suffrage
de près de vingt siècles a sanctionné cette sublime institution. C'est
à nous de nous y soumettre sans autre examen. Si, par un de ces
évènemens qu'amènent quelquefois les révolutions politiques, la base
de l'institution religieuse venoit à être ébranlée, c'est alors que
l'examen pourroit être permis. Jusques-là, que ce soit pour nous
l'arche sainte; donnons l'exemple de l'obéissance et de la soumission.
On a abusé du double précepte renfermé dans le Christianisme: on a
feint de croire à tout ce qu'il a de mystérieux, et on a coloré de
cette croyance les actions les plus criminelles. Voilà l'hypocrisie,
et c'est sans doute un très-grand mal. Mais de quoi le méchant
n'a-t-il pas abusé? Il est au-dessus des forces de l'esprit humain de
produire rien de parfait; et parmi les différens cultes de la terre,
je n'en vois aucun qui réunisse, comme le nôtre, autant d'avantages
balancés par si peu d'inconvéniens.
Conservez donc vos principes, poursuivit le bon prêtre; continuez
d'aimer la vérité, mais ne refusez pas plus de vous soumettre à la
religion qu'au gouvernement de votre pays. Jésus lui-même ne s'est-il
pas conformé au culte institué par Moïse, quoiqu'intérieurement il en
reconnût la fausseté? N'a-t-il pas rempli tous les rites de ce culte
dont quelques-uns étoient évidemment des restes du paganisme? Et
comment auroit-il pu prêcher sa divine morale, s'il avoit commencé par
fronder tous les usages reçus? A l'exemple de ce sublime modèle,
respectez l'ouvrage des siècles, mais bâtissez comme lui sur les
fondemens de l'éternité.
Les conseils de l'estimable Docteur me raffermirent dans la carrière
dont j'étois prêt de sortir. J'achevai mon cours d'études au
séminaire; et après avoir resté deux ans auprès d'un de mes oncles
qui étoit archevêque de ***, je fus appelé à la cour pour occuper une
place de confiance auprès du fils unique de Louis XIV. J'y arrivai à
cette époque fameuse où la conquête de la Hollande enivroit le
monarque d'encens. Beaux esprits, savans, artistes, tous les ordres,
toutes les classes sembloient se disputer le prix de la plus vile
flagornerie. On élevoit au-dessus des Marc-Aurèle, des Trajan et des
Henri IV, l'auteur de la plus injuste, de la plus désastreuse et de la
plus inutile de toutes les guerres.
Les hommes de génie sont rares, et quand la nature en produit, ce
n'est pas ordinairement sur le trône qu'elle les place. La flatterie
réussit à persuader à Louis XIV qu'il avoit des vues et un talent
d'exécution supérieurs en toutes choses. Guerre, politique, finances,
lui seul étoit capable de tout conduire; lui seul pouvoit, du plus
médiocre sujet, faire le plus habile ministre. Il n'est pas jusqu'à la
danse où il auroit servi de modèle. Sa stature étoit celle d'Apollon,
son regard celui du souverain des dieux; les hommes en sa présence
baissoient les yeux de terreur, les femmes de pudeur et de désirs.
Comment, avec un esprit juste mais sans génie et sans instruction,
n'auroit-il pas été perverti par un poison qui tue les plus fortes
têtes? Il avoit le goût des grandes choses; il prit celui du
gigantesque, et il força la nature à Versailles et à Marly. Il aimoit
la guerre: on lui persuada qu'il devoit être l'arbitre de l'Europe, et
toutes les puissances irritées de son ambition épuisèrent leurs
trésors et le sang de leurs sujets. Il croyoit en Dieu: on lui dit que
comme il n'y avoit qu'un seul souverain dans son empire, il ne devoit
y avoir également qu'un seul culte qui étoit le sien; et il devint
fanatique et persécuteur.
Jusques à quand les rois sacrifieront-ils le bonheur des peuples à
l'avidité de leurs courtisans, la gloire solide et immortelle de
vivifier l'agriculture, le commerce et l'industrie, au frivole et
sanglant laurier des conquêtes, et le titre de père à celui
d'oppresseur de la patrie?.....
Ici le vieux militaire interrompit l'ex-abbé. Je vous demande, dit-il,
la permission de faire entendre une grande autorité sur cette matière.
J'étois de garde dans l'antichambre de M. le prince de Condé, un jour
qu'il se trouvoit seul avec le célèbre Racine. Il faisoit fort chaud,
et on tenoit la porte ouverte pour laisser pénétrer quelque fraîcheur.
Voici le dialogue qui eut lieu entre ces deux grands personnages. Je
le copiai mot pour mot aussitôt que je fus relevé de faction.