Rassurez-vous. Celui qui renouvelle les bases politiques de l'Europe,
saura bien rallumer la lumière du génie. Déjà des couronnes de gloire
sont suspendues dans l'arêne, et sollicitent de toutes parts
l'émulation des athlètes. Sans doute, les premiers combats ne seront
pas signalés par une grande célébrité, mais bientôt les favoris de
Mars deviendront ceux de Minerve; et la littérature, après de longs
jours de tristesse et de deuil, reparoîtra plus brillante que jamais.
Tandis que je parlois, le gouverneur observoit la hauteur du soleil.
«Voici, me dit-il, l'heure du conseil qui s'assemble aujourd'hui. Je
vous quitte pour m'y rendre; continuez votre promenade, je viendrai
vous rejoindre aussitôt que je serai libre.» En montant le coteau, je
vis plusieurs groupes d'enfans qui paroissoient chercher des fraises,
et qui accoururent à moi aussitôt qu'ils m'eurent apperçu. Dès qu'ils
m'eurent approché, ils me tendirent la main d'un air suppliant. Je
crus d'abord qu'ils me demandoient l'aumône; et, quoiqu'un peu surpris
de trouver ici des mendians, je leur donnai quelques pièces de
monnoie; mais en les voyant sourire et jeter cet argent, je réfléchis
qu'ils n'avoient aucune idée de sa valeur, et que par conséquent ce ne
pouvoit être de l'argent, mais des sucreries dont je leur avois déjà
fait connoître le prix, qu'ils me demandoient.
Tous ces enfans joignoient aux graces de leur âge une bonté qui ne
l'accompagne pas toujours. Plusieurs d'entr'eux pouvoient à peine
marcher; quelques-uns avoient été enlevés de leurs berceaux. Les plus
forts se relayoient pour porter ceux-ci, les autres étoient conduits
par la main. La plus aimable bienveillance animoit toute cette
charmante jeunesse. C'étoit le printems d'une année de l'âge d'or.
Les corbeilles remplies de fraises parfumées me furent présentées par
les jeunes garçons; les filles étoient derrière et osoient à peine se
faire voir. Peu-à-peu leur pudeur enfantine s'évanouit, et ces timides
Galatées, après s'être cachées derrière les saules, s'enhardirent par
degrés, et finirent par donner des leçons de hardiesse à leurs petits
compagnons.
Lorsque ces enfans se furent un peu familiarisés avec moi, je des rai
recevoir de leur ingénuité quelques éclaircissemens sur les moeurs
domestiques. A peine m'eurent-ils compris qu'ils s'empressèrent à
l'envi de me satisfaire. Le babil, souvent coupé, mais jamais disputé,
passoit en riant d'une bouche à l'autre. Il ne tarissoit pas sur
l'amour qu'ils avoient pour leurs parens, sur les témoignages de
tendresse qu'ils en recevoient chaque jour, sur leur vénération pour
l'Etre-Suprême qu'ils commençoient déjà à appercevoir au-dessus d'eux,
et sur leur profonde soumission à ses sages lois. J'étois touché
jusqu'aux larmes de l'expression naïve de ces sentimens. Au milieu de
cette scène attendrissante arrive le gouverneur. Il changea de figure
en voyant ces enfans auprès de moi, et d'une voix sévère, il leur
ordonna de se retirer. Etonné d'une altération aussi subite, je crus
en entrevoir le motif, et je ne dus pas le dissimuler. «Vous sortez du
conseil, lui dis-je, ma présence ici commenceroit-elle à lui donner
de l'inquiétude?»