Mon ami, votre opinion étoit juste, et vous avez eu tort d'en changer.
Les lumières élèvent l'homme et l'ignorance le dégrade; mais il faut
pour cet effet que ces lumières soient permanentes, et que la masse
entière en soit pénétrée. L'inconstance de vos gouvernemens ne permet
pas cette stabilité. Vous avez aujourd'hui un roi qui protège la
littérature et les sciences; il est remplacé par un autre qui n'a que
la passion des conquêtes; un troisième succède sans caractère, sans
goût et sans idée. De ce changement continuel résulte une légèreté
d'esprit incapable de percer jusqu'à la vérité. On prend au lieu
d'elle quelques prestiges séduisans, quelques lueurs mensongères que
l'on suit et qui égarent. Mieux vaudroit l'ignorance et rester à la
même place; mais que l'étude soit constamment suivie, que le flambeau
des sciences brille toujours de la même lumière, et vous verrez
l'espèce humaine marcher d'un pas lent, mais sûr, vers la
perfectibilité. C'est à ce seul avantage que nous devons celle dont
vous êtes étonné. Toutes les facultés intellectuelles dont nous sommes
doués ont été constamment dirigées vers notre bonheur. C'est à ce seul
but qu'elles doivent tendre; telle est l'intention de la nature en
nous les accordant. Et c'est se rendre indigne de ses faveurs que
d'occuper son tems d'études spéculatives qui ne produiroient aucun
fruit utile, quand même on seroit assuré d'y avoir le plus grand
succès.
Tout ce que je voyois m'annonçoit qu'en effet le bonheur de ce peuple
n'étoit point comme le nôtre, un éclair rapide qui brille et s'éteint
presqu'aussitôt au milieu d'épaisses et longues ténèbres; ici, il
commence avec la vie et ne finit qu'avec elle. Le travail, loin de
l'interrompre, est un nouveau plaisir. Ce travail, entremêlé de
sourires, de propos agréables, de chants joyeux, est une image vivante
de celui dont s'occupoient nos premiers pères dans leur magnifique
jardin, suivant la belle description de Milton. Il contribue
pareillement à faire mieux goûter la volupté du repos, les délices
d'un salubre repas. Durant tout l'été, ce repas est pris en plein air,
sur un tapis de fleurs au bord du ruisseau, à l'ombre de l'avenue de
tilleuls qui serpente comme lui dans la prairie, et qui forme un lit
de verdure parallèle à celui des eaux. Les vieillards, chancelans sous
le poids des années, sont portés par leurs enfans à la salle du
banquet champêtre. Ils arrivent en triomphe, et tout le monde se lève
à leur approche. La petite quantité de vin qui est recueillie dans le
Vallon est réservée pour cette dernière période de la vie où le sang
glacé a besoin d'une chaleur auxiliaire. Les bons vieillards
retrouvent dans la liqueur bienfaisante quelques souvenirs de leur
jeune âge; ils se rappellent la vieille chanson qui accompagnoit la
danse de leur tems.
Lorsque le repas est fini, d'autres plaisirs succèdent à celui du
festin. Chacun se livre à l'amusement qui est le plus de son goût: les
uns forment des danses dont la joie marque tous les pas; les autres
s'occupent à différens jeux, soit d'exercice, soit d'adresse. Dans
tous ces ébats règne la décence sans étude et sans art. Les vertus
sont si naturelles chez ce peuple, qu'il lui en coûteroit plus pour
s'en détacher qu'à tel peuple corrompu pour les pratiquer.
C'est ainsi que s'écoulent tous les jours des habitans du Vallon
aérien. Jouissant d'un travail sans fatigue, et d'un repos sans
oisiveté, leur félicité est bien supérieure à celle du célèbre vallon
de Tempé dont la monotone bergerie devoit cacher bien des momens
d'ennui.
J'ai dit qu'il ne manquoit à ce bon peuple que d'avoir la connoissance
des sciences et des arts de l'Europe. Lorsque l'entretien vint à
rouler sur cette matière, le gouverneur me fit observer qu'aucune
nouveauté ne pouvoit être communiquée à ses frères qu'après avoir été
soumise à l'examen et obtenu l'approbation du conseil. En parcourant
les annales qu'il m'a communiquées, j'ai vu que cette loi étoit
motivée sur l'extrême danger que courut la société en recevant dans
son sein un étranger nommé Renou, et en adoptant quelques-unes de ses
opinions. Le gouverneur n'étoit animé que du désir de faire le bonheur
de ses frères; mais, rendu circonspect par l'exemple du passé, il me
pria de lui dire franchement ce que je pensois moi-même sur le
résultat de nos doctes acquisitions. «Vos savans, me dit-il, ont-ils
perfectionné quelqu'un des cinq sens de l'homme? ont-ils découvert
quelque nouvelle jouissance? en un mot, leurs travaux ont ils augmenté
la portion de bonheur mesurée pour notre espèce?»
«Hélas, lui répondis-je, des trois grandes découvertes faites depuis
environ deux mille ans, savoir, la boussole, la poudre à canon et
l'imprimerie, les deux premières n'ont servi qu'à dépeupler la terre,
la troisième est la seule qui l'ait éclairée.
Toute la science de nos astronomes n'est encore parvenue qu'à faire un
bon almanach, celle de nos physiciens qu'à connoître la pesanteur
relative des corps, celle des chymistes qu'à les décomposer. Au-delà,
tout est doute et incertitude.
Ainsi, ces arts et ces sciences si vantés attestent un très-haut degré
d'intelligence, mais ont été en général plus funestes qu'utiles. Il
n'en est pas ainsi de la littérature. La belle éloquence, la sublime
poésie, les fidèles tableaux de l'histoire, les touchantes rêveries de
l'imagination, les grandes pensées de la philosophie, consolent au
moins de nos maux, si elles ne les préviennent pas. Notre vie est le
plus souvent un sentier entre deux précipices; au lieu de perdre son
tems à combler les abîmes, ne vaut-il pas mieux en cacher la vue par
des tapis de fleurs étendus de chaque côté?»
«Dans tous les tems et dans tous les pays, reprit le gouverneur, la
culture des sciences a précédé celle de la littérature. Les choses
vont avant les mots; et ce n'est qu'après avoir pensé, qu'on peut
perfectionner l'art d'expliquer sa pensée. Il me paroîtroit donc bien
étonnant que le siècle qui a suivi celui de Louis XIV n'eût pas
produit de grands littérateurs. Je serois charmé de les connoître.»
«Le siècle de Louis XIV, lui répondis-je, a été suivi, non pas du
siècle de Louis XV, mais du XVIIIe siècle; car il n'y a que les grands
rois qui donnent leur nom à leur siècle; et ce siècle-là sera en effet
éternellement célèbre par ses littérateurs. Ceux qui l'ont
principalement honoré sont au nombre de quatre: Voltaire, Buffon,
Montesquieu et J.-J. Rousseau.»
Le premier a été poète tragique et épique, historien, moraliste,
romancier; en un mot, il s'est exercé sur toutes les cordes de la
lyre, et sur toutes d'une manière originale et intéressante.
Cependant, il ne paroît qu'au second rang des poètes épiques quand on
le compare à Homère, Le Tasse ou Milton; des tragiques, si on le
rapproche de Racine; des historiens, si on le lit après Robertson; des
moralistes, quand on se rappelle Montague ou Labruyère; et il n'occupe
sans contestation le premier rang que lorsqu'il s'agit de régler ceux
des poètes légers. Mais une chose qui lui conciliera toujours un grand
nombre de suffrages, c'est le talent d'observer, de peindre les
moeurs, de saisir dans l'histoire les résultats des évènemens, et d'y
répandre une philosophie aimable et instructive. Dans tous ses écrits,
et jusques dans les plus frivoles, il intéresse par cet art de fournir
un texte au babil des gens du monde et à la méditation des penseurs.
Il semble par-là l'auteur de tous les âges et de tous les goûts.
Un autre écrivain a enrichi du style le plus brillant l'histoire qu'il
a faite de tous les êtres organisés. L'homme est le premier anneau de
la chaîne de ces êtres. L'historien de la nature parcourt toutes les
espèces; il saisit d'une main sûre, dans la physionomie de chacune,
les traits qu'elles ont de commun et ceux qui leur sont particuliers.
Quel admirable enchaînement depuis l'animal le plus intelligent
jusqu'à celui qui ne paroît que comme une plante insensible. Le génie
du grand naturaliste s'est surtout déployé dans les hautes stations
d'où il a contemplé la nature. C'est là que, planant sur la création,
il en déroule à nos yeux le magnifique tableau. Ainsi, le savant
géographe, en s'élevant par la pensée au-dessus du globe terrestre,
cesse d'appercevoir les petites divisions de provinces, et d'états
tracés par la main des hommes; ne voit plus que les grandes masses de
la nature, les mers, les continens, les îles, les principaux fleuves;
dessine avec exactitude leurs linéamens et leurs contours, et
renferme la terre entière dans la circonférence de son compas.
Ce que Buffon fit pour l'histoire naturelle, un autre auteur l'a
exécuté pour l'histoire civile. Nouvel OEdipe, il a deviné l'énigme
des lois obscures et barbares qui gouvernèrent autrefois plusieurs
grands peuples. Quelle patience pour compulser leur code enseveli sous
la poussière des siècles! quelle sagacité pour pénétrer au travers de
ces décombres, pour découvrir la disposition primitive des matériaux
et le motif qui la dirigea, pour discerner les parties de l'édifice
qui étoient sagement ordonnées et celles qui péchoient par quelque
vice caché, pour rendre les fautes des pères utiles aux enfans, tirer
les leçons de l'expérience et instruire les hommes dans la science qui
les touche de plus près, celle de vivre en société de la manière la
plus convenable pour qu'ils soient heureux!
Ce travail, sur les principes qui ont gouverné les différentes
nations, avoit été préparé par un autre sur ceux qui ont porté au
plus haut degré d'élévation le peuple-roi, et sur les causes de sa
décadence. L'histoire est remplie d'individus nés sur le trône ou dans
un rang vulgaire, qui ont fait de grandes conquêtes; mais où trouver
ailleurs que chez les Romains un peuple entier conquérant par un
systême politique, suivi constamment pendant plus de dix siècles?
L'évènement? tenoit presque du prodige, et depuis près de deux mille
ans on ne savoit que l'admirer. Montesquieu a jeté un coup-d'oeil sur
ce phénomène unique sur la terre; aussitôt le prestige s'est évanoui;
mais l'admiration n'en a peut-être été que plus grande, en se
reportant des effets sur les causes simples et naturelles que son
livre a révélées. Ainsi, la construction de l'église de St.-Pierre à
Rome est moins étonnante que l'imagination de l'architecte, qui, en
traçant le plan de cet édifice, a prévu ce qu'il paroîtroit quand il
seroit achevé.
A côté de ces maîtres marche un homme qui réunissoit à la plus
profonde connoissance du coeur humain le plus grand talent pour en
exprimer les passions. Personne ne l'a égalé dans la peinture de
l'amour, de sa volupté, de ses orages, de la succession de ses peines
et de ses plaisirs. Doué à la fois d'une exquise sensibilité, d'une
forte conception, d'une heureuse facilité à embrasser plusieurs sujets
différens, des plus minces détails de la vie domestique il s'est élevé
aux plus hautes questions de la politique et de la morale. Tout
s'embellissoit sous sa plume. Son éloquence l'a séduit lui-même; elle
l'entraîna quelquefois à soutenir les plus absurdes paradoxes; il
s'égaroit sans s'en douter, et croyoit de bonne foi tout le monde,
excepté lui, hors du sentier de la vérité. Cette prodigieuse magie de
style lui a fait d'abord une foule de chauds partisans, surtout parmi
les femmes et les jeunes gens; mais peu-à-peu les gens sages ont
dissipé une partie du charme. Cependant, il reste encore à J.-J.
Rousseau une assez belle portion de gloire. L'éducation lui doit
d'importantes réformes; et si personne ne fut, avec autant d'esprit,
plus malheureux pendant sa vie et plus déchiré après sa mort, les
tendres épouses, les bonnes mères s'empresseront de consoler la cendre
de leur ami, et couvriront de fleurs la tombe de celui qui s'occupa
avec tant de soin d'en semer sous les pas de leurs enfans.