RELATION _de mon Voyage (celui de M._ DE MONTAGNAC) _dans le Vallon
Aérien._
J'avois apperçu dans une de mes dernières ascensions un groupe de
montagnes rangées dans une forme circulaire, au milieu desquelles je
soupçonnois qu'étoit une plaine d'une grande étendue; avant de
m'élever au-dessus de cette partie de la chaîne des Pyrénées, je
désirai savoir le nom qu'on lui avoit donné dans le pays, et si elle
étoit habitée. Je m'acheminai donc au pied de ces montagnes, et je
cherchai des éclaircissemens parmi des bergers qui étoient venus s'y
établir pendant l'été avec leurs troupeaux. Ils me dirent que
l'intérieur de l'enceinte étoit aussi profond que les montagnes
étoient élevées, qu'on n'avoit jamais pu y pénétrer, attendu que tout
autour l'extérieur étoit un rempart perpendiculaire, uni comme une
glace; mais que l'on savoit cependant que cette enceinte servoit de
demeure à une troupe de sorciers qui, s'ils n'étoient pas de vrais
diables, avoient du moins de grandes relations avec l'enfer; qu'il
étoit constaté que toutes les fois qu'il tomboit une grêle, une gelée
ou quelqu'autre accident funeste, on voyoit quelques-uns de ces
sorciers rire aux éclats sur les remparts de l'enceinte; d'où il étoit
évident que c'étoient eux qui avoient envoyé le fléau.
Voilà les seuls renseignemens que je pus tirer de ces pauvres pâtres.
Il eût été inutile de chercher à les désabuser.
L'homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour le mensonge.
Ces vers ont une application universelle, et il semble à l'intérêt
qu'inspirent les fictions à toutes les classes de la société, qu'elles
sont nécessaires à l'esprit de l'homme; ce n'est le plus souvent que
par-là qu'il prouve l'existence de sa pensée; et la plus grande partie
du genre humain seroit réduite à l'état d'imbécillité, si la vérité
étoit la seule source où elle pût puiser ses idées.
Je conclus de l'opinion de mes pâtres, partagée par tous les habitans
des environs, que l'intérieur de ce groupe de montagnes méritoit
d'être examiné. Je profitai, le 10 de juillet, d'un calme
presqu'absolu pour m'élever à leur hauteur. En planant à la distance
de quelques centaines de toises au-dessus de ce bassin, il me fut aisé
d'y appercevoir des hommes à la simple vue; mais aussitôt qu'ils
m'eurent découvert, ils s'enfuirent et disparurent: ce qui auroit bien
suffi, si j'avois eu quelques doutes à cet égard, pour me persuader
que ces gens-là n'étoient pas en relation avec l'empire infernal.
Cependant, lorsqu'après avoir ouvert la soupape pour faire écouler
une partie du gaz de mon ballon, je fus descendu à terre, je m'armai à
tout évènement, avant de sortir de ma nacelle, de mes deux pistolets
et de mon sabre. Tous les objets qui m'environnoient, présentoient
l'image de la civilisation; à mes pieds, des champs cultivés et
plantés en diverses espèces de grains; sur les coteaux, des troupeaux
de différens animaux, des bosquets, des fleurs, un jardin; et vers le
milieu, un amas de cabanes alignées dans un ordre régulier; mais parmi
cette apparente population, la plus profonde solitude; les pâtres même
qui gardoient les troupeaux, avoient disparu, et il ne restoit dans
les champs en culture que quelques instrumens aratoires qui
attestassent la présence de l'homme.
En suivant le sentier qui conduisoit aux cabanes, je me sentis frappé
d'un violent saisissement. Quels étoient les habitans de ce lieu
inconnus au reste de la terre? des brigands, peut-être, des assassins
qui n'ont pu trouver que cet asile pour se dérober à la justice. Que
vais-je devenir au milieu d'eux, seul, sans secours, sans protection!
Cependant, ces paisibles troupeaux, cette innocente culture
annonçoient des moeurs douces; les peuples agriculteurs sont sociables
et bons; il n'y a de féroces que ces hommes de sang qui vivent de
chasse et de carnage. En m'entretenant de ces diverses pensées,
j'arrivai au village; toutes les portes étoient fermées et je
n'entendois pas le moindre bruit. Parmi ces cabanes, j'en distinguai
une plus grande et plus ornée que les autres. Je pensai que s'il y
avoit quelque humanité dans ce lieu, elle se trouveroit de préférence
chez l'individu qui annonçoit le plus d'aisance, et conséquemment le
plus de lumières. J'allai donc frapper à cette porte, qui, ainsi que
toutes les autres, n'étoit fermée que par un simple loquet de bois.
Elle s'ouvre, et je me sens pénétré de confiance et de vénération à
l'aspect d'un grand et bel homme portant une longue barbe, qui me dit
avec un sourire affectueux: «Mon frère, vous avez couru un grand
danger, et nous avons eu bien peur nous-mêmes de ce gros vilain animal
qui vous tenoit dans ses pattes. Il est mort, sans doute, puisque vous
voilà en vie.» Après ces paroles, et sans attendre ma réponse, le
patriarche me prend par la main et m'entraîne hors de la maison. Sa
femme et ses deux enfans le suivent. Lorsqu'il fut sur le perron qui
étoit au-devant de sa demeure, il sonna trois fois d'une trompe qu'il
portoit suspendue à son côté. A ce signal, tous les habitans sortirent
de leurs cabanes et se rangèrent en demi-cercle devant le perron.
Cependant, ils tournoient souvent la tête du côté où étoit le ballon,
en donnant de grandes marques de frayeur. Parlez maintenant, me dit
mon guide qui paroissoit être le chef de la peuplade; apprenez à nos
frères si vous êtes bien sûr d'avoir tué le monstre qui vous a porté
jusqu'ici, et s'il n'y a plus rien à en craindre. Je m'efforçois de
leur faire comprendre que mon ballon n'étoit qu'une machine
insensible, absolument incapable de faire ni bien ni mal à personne;
mais, m'appercevant qu'il restoit toujours beaucoup d'inquiétude, je
les conjurai de me suivre pour se rassurer par leurs propres yeux.
Lorsque je fus rendu au ballon, et que je l'eus touché et fait toucher
de tous côtés à quelques-uns des plus hardis, ils passèrent aussitôt
de l'excès de la peur à l'excès de la licence. Chacun s'efforçoit à
l'envi de monter dessus pour le fouler aux pieds. Je me hâtai de
prévenir les suites de ces bravades, en faisant concevoir au chef de
quelle importance il étoit pour moi que cette machine ne fût pas
endommagée. Alors, il décrivit à trois pas de distance un grand cercle
tout autour, et défendit à tout le monde de l'outre-passer, en
recommandant aux mères de surveiller leurs enfans.
Lorsque de part et d'autre on eut fait disparoître tout sujet de
craintes et d'inquiétudes, je me livrai à l'examen de mes nouveaux
hôtes. Tous les hommes sembloient des Apollon, et toutes les femmes
des Vénus par leurs belles formes et leur noble stature; mais la bonté
peinte sur la figure des premiers, remplaçoit la fierté du Dieu
vainqueur du serpent, et tous les traits des autres exprimoient
l'innocence et la candeur, au lieu des ruses et de la coquetterie de
la déesse amante de Mars.
Cette beauté extérieure, si générale parmi les deux sexes, devoit
avoir une cause commune; et la suite de mes observations me
convainquit qu'elle étoit principalement l'effet de la perfection
intérieure. On a pu remarquer comme moi que ces familles de bonne
race, distinguées par une longue filiation de vertus héréditaires,
sont la plupart caractérisées par une belle figure, et toutes du moins
par une bonne figure. S'il y a des exceptions à la règle, elles ne
portent que sur quelques individus, et non pas sur les races qui
conservent, tant qu'elles ne dégénèrent pas, cette influence marquée
du moral sur le physique, cette harmonie entre l'ame et le corps.
La peuplade que j'avois sous les yeux respiroit je ne sais quoi
d'antique et de patriarchal. Il me sembloit voir les premiers
descendans d'Adam rassemblés autour de leur chef, avant sa chute,
avant que Caïn eût troublé l'innocence et la paix de la terre. Ils ne
composent qu'une seule famille; ils s'appellent entr'eux comme aux
premiers tems du doux nom de frère et de soeur; le chef a sur eux
cette autorité de la vertu qui, ne se déployant que pour le bonheur
des hommes qui lui sont soumis, tire tant de force de l'amour qu'elle
inspire. Aussi est-il leur père commun. Toutes ses volontés sont des
lois sacrées, parce qu'il ne veut jamais que faire des heureux.
La puissance du chef est sanctionnée par Dieu même. Il est son
représentant sur la terre; c'est au nom de cet Etre-Suprême qu'il
annonce ses volontés. Ainsi, c'est de Dieu même qu'émanent toutes les
loix; il est présent à toutes les pensées et à toutes les actions. En
un mot, c'est le gouvernement théocratique, mais bien différent de
celui de Moïse; car il ne commande ni les sacrifices d'animaux, ni le
massacre des hommes, et il est aussi doux que l'autre étoit terrible.
Une chose plus étonnante encore que la pureté des moeurs dans ce coin
des Pyrénées, c'est l'instruction, la justesse d'esprit, la correction
du langage commune à tous ses habitans. Quel incroyable phénomène! au
milieu d'un pays qui semble de trois siècles en arrière de la
civilisation du reste de la France, où l'homme encore sauvage ne parle
qu'un patois grossier, borné, comme ses idées, à l'expression des
seuls besoins physiques;[1] dans le lieu le plus agreste de ce pays,
qu'à l'aspect de son enceinte on n'auroit jugé propre qu'à servir de
retraite aux aigles et aux ours, habite un peuple doux, bon, aimable,
tel qu'on n'en trouve plus de semblable sur la terre, et que, pour
s'en former une idée, il faille recourir à ce qu'il y a de plus
merveilleux dans l'histoire et dans la fable. Qu'on se représente une
société choisie du beau siècle de Louis XIV, échappée à la contagion
du siècle suivant, dont la raison mûrie a remplacé la politesse des
lèvres par celle du coeur, et les éclairs du bel esprit par la lumière
toujours égale du bon sens. Tel est le peuple du Vallon aérien.
[1] Les habitans des Pyrénées, bien différens des Suisses, des
Auvergnats, des Savoyards, sont constamment attachés à leurs
ingrates montagnes. On ne les voit point, comme les autres
montagnards, émigrer à certains tems de l'année pour se procurer
une subsistance plus abondante. Accoutumés à une vie chetive et
dure, ils préfèrent le dénuement de la misère à l'aisance que
pourroient leur obtenir des courses hors de leur pays.
D'où vient ce caractère particulier à l'habitant des Pyrénées? Il me
semble qu'il est le résultat de son isolement. Pendant huit mois de
l'année, la plus grande partie de ces montagnes est sans relation avec
l'Espagne faute de routes praticables, et sans autre relation avec la
France que celle que peuvent produire ses eaux minérales, en sorte que
ces montagnards sont presque perpétuellement séparés du monde entier.
Le moyen de mettre ce pays en société avec la France seroit d'y faire
naître une branche de commerce, et je pense qu'on en trouveroit une
très-riche dans l'établissement de quelques fabriques. Les eaux
courantes tombent de toutes parts, et les flancs de plusieurs
montagnes recèlent des mines de différens métaux qui ont été jadis
exploitées avec succès. Tout récemment des Allemands avoient établi à
Bagnères de Luchon une manufacture de cobalt qui auroit pu devenir
très-précieuse; elle étoit sous la direction du comte de Beust,
maintenant ambassadeur d'une cour d'Allemagne. La révolution a culbuté
cet établissement. Mais il seroit d'autant plus facile de le remettre
en activité, qu'une partie des bâtimens nécessaires à l'entreprise
subsiste encore.
Les communications avec l'Espagne seroient praticables toute l'année,
si l'on applanissoit quelques-uns des ports ou ouvertures dans les
montagnes qui servent de limites à la France, lesquels sont
ordinairement fermés pendant 8 ou 9 mois par les neiges et les glaces.
La confection de quelques routes dans cette partie de nos frontières
pourroit s'obtenir sans qu'il en coûtât un sou au trésor public. Il ne
faudroit pour cela qu'y appliquer pendant quelques années le produit
des forêts de ces montagnes, celui des bains d'eau minérale, et enfin
la ferme du privilége des banques de jeu qui y sont établies pendant
la saison des eaux, si toutefois le Gouvernement juge à propos de
laisser subsister près des sources salutaires des Pyrénées, ces autres
sources de corruption et de mort. L'usage qui en seroit fait
semblerait alors une sorte d'antidote au poison des banques.
Quoiqu'il soit difficile de se défendre d'un peu d'enthousiasme en
faisant la description d'un pareil peuple, elle est cependant
fidellement tracée d'après la nature même. L'imagination peut bien
chercher à embellir quelques traits d'un tableau lorsqu'on le copie;
mais elle n'en ajoute aucun qui ne soit pas dans le modèle. On ne
pourra m'accuser d'exagération quand je me renfermerai dans
l'expression littérale de ce que j'ai vu, et c'est ce que je fais
religieusement; et je consens qu'on m'applique le _mentiris
impudentissime_, si mes confrères les aéronautes qui seront tentés de
faire le même voyage, ne confirment pas cette relation[2].
[2] Il est très-probable que d'après la menace du chef de cette
colonie que l'on verra à la fin de cette relation, aucun
aéronaute ne s'exposera au danger d'un second voyage dans le
Vallon aérien.
Après ce que je viens de dire du degré de civilisation de ce peuple,
ce n'est pas une grande merveille que tous ses individus sachent lire
et écrire. Si je faisois un roman, j'ajouterois qu'il y a dans le pays
une fabrique de papiers, une imprimerie et des auteurs; mais, fidèle
organe de la simple vérité, je dirai qu'au défaut de papier dont on ne
fait point usage, attendu qu'on n'en fabrique pas, on se sert de
parchemin pour écrire; que toute la bibliothèque du pays est composée
d'une centaine de volumes imprimés à Paris il y a cent trente ou cent
cinquante ans; qu'on ne connoît aucun de ceux du XVIIIe siècle, et que
les seuls livres nouveaux sont manuscrits, et ont été composés dans
ce lieu. Ces livres sont un catéchisme politique et moral dont il y a
autant d'exemplaires que d'habitans âgés de plus de vingt ans; car
chacun est obligé d'en tirer une copie dès qu'il est parvenu à l'âge
de raison. Ce catéchisme contient des règles de conduite pour tout ce
qui, n'étant pas inspiré par la nature, tient aux conventions ou aux
convenances de la société. Ainsi, les obligations réciproques entre
les pères et les enfans n'y sont pas comprises, parce qu'elles émanent
du sentiment, et que ce seroit méconnoître le sentiment que d'en faire
un devoir.
La religion fournit le texte du premier et principal chapitre de ce
catéchisme. Cette religion est, comme je l'ai dit, essentiellement
théocratique. Le chef, étant le représentant de Dieu, réunit les deux
pouvoirs temporel et spirituel. C'est lui qui, chaque matin, entonne
le cantique de louanges et d'hommages à l'Etre-Suprême, que tout le
peuple répète après lui. Il prescrit ensuite les différens travaux
auxquels chacun doit se livrer dans le cours de la journée. En quelque
lieu que soit l'homme, et quelles que soient ses pensées et ses
actions, il est continuellement sous les regards de Dieu. Le chef
fait, quand il lui plaît, résonner la trompe que lui seul a droit de
porter; à ce signal, tous les individus, sans exception, quittent
leurs travaux, et adressent en commun leur hommage au ciel; cet
hommage est renouvelé avant le commencement et après la fin de chaque
repas, ainsi qu'après la fin des travaux de la journée. Les dimanches,
les fêtes annuelles instituées pour différentes causes, les
naissances, les mariages et les funérailles, sont également célébrés
par des hymnes, par des chants religieux, analogues au sujet de la
cérémonie. Voilà le seul culte, les seuls actes extérieurs de la
religion de ce peuple; et j'ajoute que jamais sur la terre il n'en a
paru d'aussi pieux. L'Eglise Romaine n'a pas de saints plus purs, et
leurs vertus semblent, comme leur demeure, située entre le ciel et la
terre, les placer dès cette vie au rang des anges.
Tel est le sommaire du premier chapitre.
Le second chapitre traite de la puissance du chef, de l'obéissance du
peuple et des obligations réciproques de l'un et de l'autre.
Dans les autres chapitres on fixe le mode d'élévation à la place de
chef. Elle est héréditaire pour les hommes seuls et par ordre de
primogéniture.
Il y a un conseil de vieillards qui s'assemble deux fois par semaine,
et sans l'avis duquel le chef ne peut rien ordonner de nouveau ou qui
s'écarte de la règle habituelle. Ce même conseil est chargé de faire
l'examen de la vie de l'individu qui vient de mourir, et de rédiger,
conformément au résultat de cet examen, l'inscription qui est gravée
sur sa tombe. C'est ce conseil qui, conjointement avec le chef, fixe
tous les ans l'étendue des terres à cultiver, et l'espèce de grains à
y semer; car il n'y a aucune propriété distincte; tout est commun, à
l'exception seulement des personnes, du logement et des vêtemens.
Mais le peuple n'est pas le seul dont la conduite soit dirigée; une
loi sévère surveille également celle du chef. Depuis l'archange Satan
qui abusa de sa puissance, tout démontre qu'il n'est aucune créature,
telle parfaite qu'elle soit, qui ne soit portée à excéder la mesure de
son pouvoir, si ce pouvoir n'a des limites et des surveillans qui les
fassent respecter. Tous les cas d'usurpation d'autorité et de
despotisme sont prévus dans le catéchisme, et la repréhension en est
confiée au conseil des vieillards.
Au reste, on peut dire de cette peuplade, avec bien plus de raison que
Tacite n'a dit des Germains: Que les moeurs y tiennent la place des
lois. L'isolement de cet heureux asile de la vertu le garantit de la
contagion du vice: et s'il s'y est glissé quelques fautes
inséparables de l'humanité, de légères corrections suffisent pour les
réprimer[3].
[3] Je doute qu'il y ait jamais eu un tems où l'homme existât
isolé, errant sur la terre sans famille, sans domicile et sans
patrie. Un Ecrivain célèbre a fait l'histoire ou le roman de
l'espèce humaine dans cette première période de sa création; il
lui a trouvé beaucoup de vertus qui n'étoient au vrai que
l'absence des vices, et il a dit: L'homme est bon, les hommes
seuls sont méchans. Comme il n'existe aucun monument qui constate
que l'homme, tel qu'il en a eu l'idée, ait jamais existé, on ne
peut rien affirmer ni nier de cette prétendue bonté; mais que les
hommes soient méchans, que les passions, les vices et les crimes
soient nés dans le sein des sociétés, rien de plus certain; et je
pense encore comme J-J., que ces passions et ces vices ont
d'autant plus d'énergie, que les sociétés sont plus civilisées.
Un problême admirable seroit donc de trouver une organisation
sociale telle que l'homme jouit des avantages d'une société
parfaitement civilisée sans en éprouver les inconvéniens. Or,
c'est ce problême que je trouve complètement résolu dans _le
Vallon aérien_. La grande passion qui tue les sociétés de la
terre, l'ambition, ne se trouve pas dans celle-ci. Tous les
individus sont parfaitement égaux et n'ont aucun motif d'aspirer
à quelque distinction; car il n'y a ni richesses, ni honneurs, ni
pouvoirs à distribuer. Tous sont égaux et le seront toujours,
quelle que soit même la différence de mérite personnel; le
gouverneur est le seul qui jouisse d'une autorité.
Conséquemment au principe de J.-J., tous les hommes ici semblables
à son homme par excellence, sont donc bons et heureux.
(_Note de M. de Montagnac._)
Je me borne à cet exposé, parce que j'ai apporté une copie de ce
singulier catéchisme que je ferai imprimer séparément en entier, si on
le désire[4].
[4] Cet ouvrage eût été certainement très-curieux à connôitre;
mais il faut que M. de Montagnac se soit trompé, car il ne s'est
pas trouvé parmi ses papiers.
(_Note de l'Editeur._)
L'autre livre, également manuscrit, contient les annales de cette
peuplade, depuis l'origine de son établissement jusqu'à ce jour.
Celui-là n'est pas aussi répandu que le premier; le chef et les
membres du conseil sont les seules personnes qui en ayent une copie.
On a bien voulu m'en donner une que je transcrirai à la suite de
cette relation[5].
[5] Ces annales sont imprimées ici dans l'ordre qu'a désigné M.
de Montagnac, mais seulement par fragmens. On dira dans quelques
notes pourquoi on n'a pas imprimé cet ouvrage en entier. Je l'ai
divisé par chapitres, afin d'en rendre la lecture plus facile.
(_Note de l'Editeur._)
Je reprends la description de ma nouvelle découverte. Ce canton des
Pyrénées étoit autrefois connu sous le nom de vallon de Mambré, c'est
maintenant le Vallon aérien. La population qui l'habite est presque
doublée depuis environ cent trente ans qu'elle y est fixée et qu'elle
y vit entièrement ignorée du reste de la terre. Les hommes portent la
barbe dans toute sa longueur; leurs cheveux également longs sont
rassemblés et attachés derrière. Leurs vêtemens consistent en un
bonnet ou un chapeau de paille, des guêtres, une culotte et un gilet,
et dans l'hiver, un manteau pardessus: ces vêtemens sont en laine
tissue dans le vallon. L'habillement des femmes est composé d'une
jupe, d'un corset, et d'une mantille l'hiver. Leurs longs cheveux sont
nattés en tresses et relevés sous un chapeau de paille semblable à
celui des hommes. Les souliers des deux sexes sont des spartaines de
cordes comme on en porte dans toutes les hautes montagnes.
Ils font deux repas par jour, l'un à onze heures du matin, l'autre à
sept heures du soir. Ils ont pour alimens d'excellent pain très-bien
fabriqué, des truites, des oeufs, des légumes et de la viande,
seulement deux fois par semaine; mais leur mets favori, et dont ils
font leur principale nourriture, est le laitage si délicieux dans les
montagnes. La boisson est à leur choix, de l'eau ou une petite bierre
qu'ils sont parvenus à faire très-bonne. La framboise, la fraise si
parfumée des Pyrénées, croissent abondamment dans ce vallon; mais nos
autres fruits n'y viennent pas aussi bien, entr'autres, le raisin que
je n'ai vu qu'en petite quantité, soit qu'ils n'ayent pas pu, soit
que par crainte des suites ils n'ayent pas voulu multiplier assez les
plans de vignes pour faire du vin leur boisson habituelle.
Ils prennent ces repas réunis en commun au nombre de douze personnes,
entremêlées, sans distinction de parens ou d'étrangers. Une pareille
confusion avoit également lieu chez les Spartiates, dans leurs tables
publiques; mais le but n'étoit pas le même. Lycurgue avoit voulu par
ce moyen affoiblir l'amour des pères pour leurs enfans et des enfans
pour leurs pères, afin d'endurcir le coeur des uns et des autres, de
les rendre impassibles, et conséquemment plus propres au dur métier de
la guerre. Le législateur du Vallon aérien s'étoit proposé, au
contraire, dans cette réunion, d'étendre à toute la peuplade
l'attachement des membres de chaque famille entr'eux, de manière à
n'en faire réellement qu'une seule grande famille; et, si j'en juge
par l'apparence, il a parfaitement réussi; car il m'a semblé que tous
les habitans étoient frères et soeurs de sentiment comme ils le sont
de nom.
Tous ces montagnards me parurent réunir à leurs belles formes une
constitution saine et robuste. Je vis plusieurs octogénaires en état
de supporter journellement les fatigues de l'agriculture. La seule
maladie que je jugeai devoir faire de grands ravages dans la nouvelle
colonie, est la petite vérole. La plupart des figures en étoient
gravées; et j'appris qu'il y avoit eu des tems de malignité où ce
fléau avoit moissonné le quart de la population. J'instruisis alors le
gouverneur de la découverte récente de la vaccine; je lui en exposai
les nombreux avantages, et comme je portois toujours avec moi du
vaccin frais, je lui offris d'en faire l'emploi sur quelques enfans de
la colonie, en lui enseignant en même tems le moyen de multiplier ce
remède et de l'étendre à toute la jeunesse; mais je tâchois en vain de
le persuader de la bonté de ce préservatif; je n'aurois pu obtenir
d'en faire l'application, si plusieurs pères de famille qui avoient
perdu une partie de leurs enfans par la petite vérole, craignant
encore pour ceux qui leur restoient, n'avoient fortement appuyé ma
demande. Je suis loin de blâmer cette obstination du gouverneur à
rejetter la vaccine, quand je songe aux longues difficultés qu'éprouva
l'inoculation à s'établir en Europe. Le premier mouvement de la nature
est de repousser un mal certain, quel que soit l'espoir que ce mal
procurera du bien. L'expérience seule peut instruire à cet égard; mais
il faut mille faits pour détruire un préjugé accrédité. Le remède que
j'ai introduit se fera bientôt connoître; ses bons effets seront trop
évidens pour ne pas assurer son triomphe, et je jouis d'avance de la
vive satisfaction d'avoir extirpé le principal fléau de ce beau
séjour.
Quoique ma curiosité fût très-pressante, et que je fisse une foule de
questions, ces bons montagnards n'en parurent pas importunés; ils y
répondoient avec beaucoup de douceur et de clarté; mais, à mon grand
étonnement, cette curiosité n'a pas été réciproque; non-seulement,
contre mon attente, ils ont été fort insoucians sur tout ce qui
concerne le pays d'où je venois, mais même ils évitoient d'en parler.
J'ai attribué cette indifférence pour le monde inférieur qui alloit
quelquefois jusqu'à l'aversion, au souvenir des malheurs qu'y ont
essuyés leurs aïeux. Il y avoit encore dans le Vallon aérien plusieurs
individus dont les pères avoient vécu dans ce monde-là. Ils l'avoient
peint avec des couleurs si noires qu'ils en avoient fait une espèce
d'enfer. Telle étoit la tradition du Vallon qui se fortifiera encore
en vieillissant, de sorte que, dans un ou deux siècles, la terre
entière ne sera habitée, selon eux, que par des diables; le Vallon
aérien sera le seul asile préservé des flammes infernales, où vivront
paisiblement quelques élus en attendant leur passage à la vie
immortelle de l'empire céleste.
Toutes les facultés intellectuelles, portées au haut degré d'élévation
où je les voyois chez ce peuple, supposoient cependant un grand fonds
de curiosité; car la science ne peut naître que du désir de savoir;
mais ce qu'il m'eût été difficile de deviner, c'est que le principal
objet de la curiosité des habitans du Vallon étoit la connoissance des
astres. Indifférens pour tout ce qui se passe sur la terre, ils
étoient avides de lire ce qui arrive dans le ciel; ils en
connoissoient assez bien la carte; ils distinguoient les planètes; ils
suivoient leurs mouvemens; ils avoient calculé avec la plus grande
précision la révolution apparente du soleil, et leur année
correspondoit exactement à la nôtre.
La même étude étoit commune à ces anciens peuples Nomades, tels que
les Chaldéens, qui, vivant en paix avec toute la terre, ne cherchoient
à faire de conquêtes que dans le vaste champ des étoiles.
On peut remarquer aussi que tous les grands astronomes ont eu le même
esprit de douceur et de paix, Copernic, Galilée, Newton et notre
Lalande. Ce dernier, malgré son opinion sur la création, assurément
très-immorale, étoit le meilleur des hommes.
La lunette dont ils se servoient pour observer étoit très-imparfaite.
Depuis le tems de sa construction, l'optique avoit fait de grands
progrès. Je leur offris un excellent télescope que je portois dans
tous mes voyages aériens. Ils l'acceptèrent avec grand plaisir; ils
furent émerveillés des nouvelles découvertes astronomiques dont je les
instruisis.
Ils s'occupent aussi de l'étude de l'agriculture, et de cette partie
de la botanique qui a pour objet la connoissance des plantes
salutaires dans différentes maladies. Cette branche de la matière
médicale, la seule que la nature ait indiquée aux animaux et qui leur
suffit pour prévenir ou guérir leurs maux, suffisoit également à ces
hommes qui, menant une vie simple et frugale, exempte de toute espèce
de passions, n'étoient assujétis qu'aux maladies communes à tous les
êtres qui ont reçu l'existence, et avec elle le germe de la mort.
Les arts auroient été seuls capables de réconcilier les habitans du
Vallon aérien avec la terre. Les ouvrages d'art qui leur avoient été
transmis par leurs ancêtres, étoient la plupart comme dans le tems de
leur invention. Plusieurs autres avoient été découverts depuis. La
perfection des premiers, l'invention des autres excitoient leur
admiration. Ils me firent voir les montres des fondateurs de la
colonie qui étoient suspendues depuis cent quarante ans, entièrement
détraquées et sans mouvement, et me demandèrent si nous avions
maintenant quelque chose de mieux. Je leur présentai pour réponse les
deux que je portois; l'une étoit une montre marine de Berthould;
l'autre étoit de Breguier, à répétition, quantième, seconde, etc. Le
gouverneur ne put contenir sa joie à la vue de ces effets précieux; il
les prit aussitôt de mes mains et les suspendit dans sa chambre. Il
s'appropria également mon baromètre, mon thermomètre, ma boussole et
quelques autres instrumens utiles à mes voyages. Il ne faisoit, en
agissant ainsi, que suivre l'usage reçu dans le Vallon aérien, où tout
en général est commun, sans qu'il soit reconnu aucune propriété
distincte. Cependant, mes regards fixés avec étonnement sur les siens,
rappelèrent à son esprit que notre usage étoit bien différent du sien;
alors, il voulut tout me rendre, un peu confus de son action; mais je
me hâtai de le tranquilliser en lui en faisant présent.
L'heure du repas du soir étant arrivée, je me mis à table avec le
gouverneur, sa famille, et quelques habitans du Vallon qui sont tous
invités successivement chacun à leur tour, à moins de quelque faute
qui les exclue pour un tems de la table du chef, et cette punition
est la plus sensible qu'on puisse infliger. Du poisson, des légumes,
du laitage, des fraises, composoient le souper; les plats et tous les
autres ustenciles de cette nature étoient faits d'une terre
très-convenable à cet usage, qu'on trouvoit dans la gorge d'une des
montagnes. La boisson étoit une petite bierre assez agréable. J'avois
dans ma nacelle quelques liqueurs; mais je me gardai bien de leur en
offrir; c'est la seule richesse de notre monde dont la connoissance
eût été un malheur pour celui-ci. Si leur raison n'en eût pas été
troublée pour le moment, la privation de ce doux breuvage leur eût
tout au moins préparé pour l'avenir d'impuissans regrets.
Quelque tems après la fin du souper, les airs furent remplis du plus
beau concert que j'aie entendu de ma vie. C'étoit le cantique du soir,
chanté en choeur par tous les habitans réunis. Une modulation céleste
marioit la voix des hommes de la montagne, naturellement forte et
harmonieuse, à la voix douce et fraîche de leurs compagnes; un
accident vint encore augmenter la solemnité de ce chant religieux. La
soirée avoit été orageuse, et le tonnerre qui grondoit dans le
lointain, s'approcha par degrés; il sembloit être l'organe de la
Divinité qui applaudissoit à l'hommage de ses enfans bien-aimés.
Rien ne dispose mieux qu'une belle musique à un paisible sommeil.
Avant de nous séparer pour en jouir, nous nous entretînmes pendant
quelque tems du majestueux orage qui avoit produit une si belle basse
à leur concert. Je leur appris que, graces aux nouvelles découvertes,
ce météore n'étoit plus redoutable sur notre terre. Ils entendirent
avec beaucoup d'intérêt l'historique des paratonnerres du célèbre
Franklin. Cet instrument auroit été absolument inutile dans leur
Vallon; car il est inoui que la foudre y ait jamais causé le moindre
ravage. Tous les phénomènes de l'électricité, du galvanisme, en
général, de la physique, que je leur racontai, ne captivèrent pas
moins vivement leur curiosité et leur admiration.
Mon lit avoit été préparé dans une chambre voisine de celle du
gouverneur. Une musique et des chants appropriés à la naissance du
jour, comme ceux de la veille l'étoient à sa fin, vinrent terminer
agréablement mon sommeil. Après avoir salué le gouverneur, je lui
proposai une promenade. La pureté de l'air, le calme du ciel, le
parfum des montagnes inspiroient dans tous les sens une douce
sérénité. Il me sembloit être transporté à la création du monde, et
dans ce lieu de délices où la course du tems n'étoit marquée que par
la variété des plaisirs. Ah! m'écriai-je, voilà le paradis.